‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 15 sur 325 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

sons du château. Aucune mesure n'avait été prise; ils durent se coucher par terre et s'étendre sur les tables; il y avait parmi eux des octogénaires, la plupart avaient depuis longtemps dépassé l'âge de la maturité; indifférence cruelle ou calcul féroce : peut-être espérait-on ainsi, en brisant les forces physiques, préparer les défaillances morales '. Pendant la plus grande partie de la nuit ils prièrent avec leurs pasteurs et chantèrent des psaumes; dans les rues, la foule s'était amassée, beaucoup de gens pleuraient. Quand le jour parut dans une aurore radieuse, le conseiller de Prague, Kutnauer, s'approcha de la fenêtre : « Soutiens-nous dans notre misère. Seigneur, toi qui peux transformer les plus lourdes chaînes en toiles d'araignée et faire d'un faible roseau une puissante colonne. Je le sais, tu donneras ce matin à ton peuple un signe que tu es avec nous. » Au même moment, il aperçut à l'horizon un arc-en-ciel. « Voici l'arc de l'alliance du Seigneur avec Noé, s'écria-t-il; Jésus lui-même nous ouvre le ciel, car il est le chemin, la vérité et la vie. » Tous tombèrent à genoux, et dans un élan passionné de reconnaissance, élevèrent leur âme vers Dieu : en même temps on entendait le coup de canon qui annonçait que l'exécution allait commencer ^

Sur la place du Tyn, en face de la vieille église hussite, on avait construit une vaste estrade adossée à l'Hôtel de Ville et où l'on arrivait par la fenêtre du premier étage ; elle était tout entière recouverte de drap rouge et on étendit devant chacun des condamnés un linceul rouge, dans

1. Nous avons sur la mort des condamnés les récits des trois pasteurs qui les assistèrent à leurs derniers moments, Jean Rosacius Horovsky, curé de Saint-Nicolas et assesseur du consistoire utraquiste, Victorin Vrbensky qui n'était parvenu qu'à grand' peine à obtenir la permission de pénétrer dans l'Hôtel de Ville, et le prédicateur allemand, Guillaume Lippach. Ces relations ont été plusieurs fois publiées, entre autres dans l'édition de Skala par Tieftrunk, t. V, pp. 92-142. Cf. aussi Londorp, I, 480; Khevenhiller, IX, i3o9. Theatrum Europ. 483. Hormayr a donné de l'exécution un tableau dramatique et très vivant dans le Taschenbuch fur die vaterl. Gescli., i836. ^

2. Le lait de l'apparition de l'arc-en-ciel est confirmé parles témoignages catholiques : il y avait eu le matin une petite averse.

LES SUPPLICES 3d

lequel on enveloppa son cadavre, quand il eut été frappé par le bourreau; les rues qui aboutissaient au Tyn étaient barrées par plusieurs escadrons de cavalerie, et trois rangs de piquiers et de fusiliers entouraient l'échafaud ; les portes de la ville étaient fermées et les principales positions étaient occupées par l'artillerie. Sur l'estrade avaient pris place les membres de la commission judiciaire et les conseillers delà ville, Liechtenstein présidait, sur une sorte détrône. Schlick fut exécuté le premier, poursuivi jusque sur l'échafaud par deux jésuites qui guettaient sa faiblesse. Boudovcts de Boudova, qui, en sa qualité de membre de l'Unité, n'avait pas reçu l'autorisation de se faire accompagner par un de ses pasteurs, mourut comme il avait vécu, héroïque et joyeux, dans l'ivresse de sa foi : « Oh! ma vieille tête, quel honneur vous attend, vous porterez bientôt la couronne céleste! » — Après lui, Harant de Polzits, vaillant soldat, écrivain renommé, dont les voyages en Palestine et en Arabie, sont une des œuvres les plus curieuses de la littérature tchèque au xvi^ siècle : à ce dernier moment, il était torturé par l'inquiétude que sa femme, légère et frivole, ne sût pas demeurer fidèle à la loi du Christ. Gaspard Kaplirz de Soulevits avait 86 ans, et sa pauvre vieille tête penchait si fort que le bourreau ne savait où le frapper. — « Seigneur, lui dit Rosacius, élevez vers le Seigneur cette tête que vous lui avez consacrée. » Il fit un suprême effort : « Jésus, je te remets mon âme », et il tomba mort. Presque tous furent soutenus par la pensée que leur sacrifice ne serait pas inutile. Jessenius était un médecin célèbre, et on reconnaît en lui un des fondateurs de la science de l'anatomie ; son éloquence et le crédit dont il jouissait en avaient fait le chargé d'affaires de l'insurrection et il avait été condamné, avant d'être décapité et écartelé, à avoir la langue arrachée : « c'est grand pitié, avait-il dit, que cette langue qui a parlé devant tant de souverains et de rois, soit ainsi détruite par le bourreau; mais, après tout, qu'importe? Le jour n'en viendra pas moins où Ferdinand expiera ses cruautés et où triom-

phera la cause de Dieu, » Vingt-six personnes furent exécutées; l'avocat Martin Fruevein, de peur sans doute qu'on ne le mît à la torture pour lui arracher des aveux, s'était jeté de la fenêtre des Hratchany dans les fossés du château et s'était tué. Dans ce jour de lamentation et de deuil, les vainqueurs semblaient avoir voulu décapiter la Bohême elle-même, et leur vengeance impitoyable avait abattu tous ceux qui, par leur origine, leur supériorité intellectuelle et morale, leurs services politiques ou bien simplement par leur nom et leur fortune, étaient les guides naturels du peuple, les gardiens de ses traditions et les défenseurs de ses privilèges. L'exécution dura de cinq heures du matin à midi; les têtes des suppliciés les plus connus furent exposées sur les portes de la ville jusqu'au Jour où, dans un retour de fortune, une armée protestante occupa Prague et accorda enfin aux victimes une sépulture honorable.

Le lendemain, le bourreau poursuivit son œuvre en fouettant et en attachant au gibet ceux que le tribunal n'avait pas osé condamner à mort; dix-huit personnes avaient été frappées de peines diverses, dont la prison perpétuelle était la plus fréquente. La commission se transporta en Moravie pour y continuer son œuvre de sang, mais le margraviat n'avait pris à l'insurrection qu'une part tardive et subordonnée, et aucuii des chefs n'avait une autorité assez solidement établie pour que sa suppression fût nécessaire : Charles de Zérotyn, plus vénéré qu'écouté par ses coreligionnaires, n'était pas redoutable, et il était défendu contre les convoitises qu'allumait sa richesse par la rigoureuse loyauté qu'il avait gardée à Ferdinand II ; de plus, la fièvre provoquée par la victoire de la Montagne-Blanche commençait à tomber et les craintes de résistance avaient complètement disparu : les condamnations capitales prononcées à Brno furent commuées; la seule victime fut un colonel de l'armée morave, Frédéric de Tiefenbach, qui, traîtreusement arrêté en Suisse, fut exécuté à Innsbruck (mai 1621).

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