LES ORDRES MONASTIQUES
tadores s'endort dans la surveillance monotone d'un troupeau somnolent ou l'administration paisible d'une fortune qui s'accroît mécaniquement. Les églises qu'ils élèvent désormais, non à Dieu mais à leurs clients, n'ont d'autre but que de frapper l'imagination grossière des foules. Pourvu que le but soit atteint, ils ne sont pas difficiles sur les moyens : ils aiment les oripeaux et le clinquant, le badigeonnagc criard et les fausses magnificences; ils trichent avec l'esthétique comme avec la morale '.
Ils donnent le ton à toute l'armée de moines qui s'est établie dans le royaume, et dont les cohortes, turbulentes, jalouses, qui causent aux évèques plus d'un souci, les complètent et en les combattant quelquefois, prolongent et facilitent leur action. Pas plus que pour les Jésuites, il ne serait juste d'oublier les services que beaucoup de ces moines ont eu au moins l'intention de rendre : ils soutiennent des écoles, nourrissent quelques mendiants, desservent quelques cures. Malheureusement la plupart de ces bonnes volontés sont perdues et ces corporations épuisent le meilleur de leur zèle à développer leur propre fortune; elles deviennent à elles-mêmes leur propre fin.
L'attraction qu'elles exercent sur les jeunes gens qui ont le goût de la vie ecclésiastique, contribue à rendre plus difficile et plus médiocre le recrutement du clergé séculier; dans leurs maisons bien rentées, les religieux perdent le goût du travail fécond et leur esprit se rétrécit et s'amenuise. Ils croient avoir assez fait pour la gloire de Dieu quand ils ont entassé des reliques ou orné leurs autels de splendeurs coûteuses; les sanctuaires se peuplent de statues d'une majesté poncive, les colonnes se revêtent de bariolages éclatants ou de draperies, les cérémonies se prolongent et se compliquent, les chapelles des saints patrons resplendissent de dorures, le culte déborde dans la rue et sur les places; dans les carrefours se dressent les images de la Vierge ou de quelque martyr. « Votre Altesse s'éton-
I. Gurlitt, die Barockarchitektur in Bœhmen, dans les Mittheilungen, i8g6.
28o LE CATHOLICISME BOHÊME
nerait, écrit Charles Patin, de voir l'ardeur des Autrichiens pour tout ce qui concerne le royaume de Dieu ; les églises sont presque toujours remplies, on y fait presque tous les jours des processions solennelles, les sermons y sont fort fréquents, ils élèvent leurs enfants dans cette tendresse de religion : aussi peut-on dire qu'ils sont dévots par habitude et par inclination ; leur piété a été connue de toute la terre aussi bien que chez eux; les pierres mômes en portent le témoignage partout '. » S'il suffit des i,3oo apothicaires de Londres pour prouver la grandeur de cette ville, « les 2,000 Jésuites de Prague serviront aussi à quelque chose; les autres compagnies religieuses y sont en aussi grand nombre qu'en aucun endroit de la terre. Ils ont des maisons qui ressemblent plutôt à des palais qu'à des retraites de gens qui aient renoncé aux vanités de la terre ». — Il faut se défier des chiffres des vo3'ageurs, mais ils donnent bien la sensation extérieure des choses. Patin s'étonne de l'ignorance crasse que dissimule cette piété ; on lui montre le portrait de la Vierge peint par Saint-Luc, un tombeau de pierre trouvé dans la Vltava avec le corps de Saint-Antoine, une colonne transportée par le diable pour tromper un prêtre qui célébrait la messe : — Et quand ce miracle est-il arrivé? — Il y a plusieurs milliers d'années. — Mais il n'y a pas 1700 ans que Jésus-Christ est mort. — Sans doute, mais ce miracle est beaucoup plus vieux.
C'est à ces superstitions misérables que se réduit la religion. Les croyances de la foule, élevée par les Jésuites, se rapprochent des imaginations saugrenues des tribus indiennes de l'Amérique méridionale; pour elle, les dogmes n'ont plus de sens et l'Évangile, plus de suc; elle a peur de l'enfer et achète par sa soumission l'intervention du prêtre qui la défend contre Satan ; les classes supérieures, bourgeois et nobles, un peu moins ignorantes, n'ont guère une conception supérieure de la conscience et