CHAPITRE II
Etat politique et social sous Léopold P''
Que la Bohême, malgré les progrès du pouvoir central, reste jusqu'à Marie- Thérèse, un royaume autonome, et que, malgré le développement de l'autorité royale, l'aristocratie y conserve des attributions très étendues.
— Léopold 1" : son caractère, ses principaux conseillers. — Tentatives infructueuses pour organiser l'administration centrale; les forces d'unification : la cour, l'armée, la Chambre aulique, la législation. — Les administrations autonomes. La Chancellerie bohème, la Lieutenance. — Les diètes, leur compétence et leur faiblesse. — Les capitaines de cercles.
— Conséquences matérielles et morales de l'inertie et de l'impuissance du gouvernement. La haute aristocratie et les latifundia. — Les villes : ruine de leur influence politique et de leur autonomie administrative, décadence économique et abaissement des caractères. — Les paysans : la corvée. — Grossièreté et férocité des mœurs; les nomades; les sorciers '.
Les écrivains allemands contemporains, dont l'œuvre est dominée par la pensée de glorifier les fondateurs du nouvel Empire germanique, — et nous ne saurions leur en faire un grief, car dans le passé, le présent seul nous intéresse vraiment et ce qui est définitivement mort
I. L'histoire du règne de Léopold 1" reste à faire. Le récit de Rézek s'arrête en lôSy et la continuation de Svatek n'est qu'une compilation hâtive. Zahn, Ferdinand III xind Léopold I [i 648-1 (>()<)) est consciencieux ei intéressant, mais trop résumé. ErdmannsdfErffcr (collection Oncken) et Zwiedineck-Sùdcnhorst, dans la Bibliothek Detitsclier Gcscli. n'avaient à étudier l'Autriche que du dehors. Arneth dans ses biographies de Stahremberg (i853) et du prince Eugène (i858) apporte quelques renseignements précieux, ainsi que Wolf, Fiirst Wen:^. Lobkuvit^ ('8G9). — Sur la personne même de l'Empereur, v. Helbig, Es. Pitfcndor/iiSGi), Hcigel, dans les Sit^.-Ber. Miinchn. Ak., i8go, et Przibram, Mittli. des Inst. filr oesterr. Gescit.-Forscli., XII. Dvorjak, Bride K, L. an Lobkovitz (1894).
cesse d'appartenir à l'histoire, — se plaisent à opposer aux Hohenzollern, dont l'intelligence très aiguisée devance les besoins de leur peuple, la nonchalante médiocrité des Habsbourgs. Il y a quelque injustice, sinon dans la condamnation même qu'ils prononcent, du moins dans leurs considérants, parce qu'ils ne tiennent pas assez compte des conditions générales qui détournèrent de la politique intérieure les chefs de la maison d'Autriche et prolongèrent outre mesure la période d'incertitude et de langueur qui suivit la guerre de Trente-Ans.
Les traités de Westphalie avaient achevé la transformation de l'Allemagne « qui n'était même plus une monarchie limitée. Et comme il est toujours plus facile de laisser couler une pierre du sommet d'une montagne et au contraire très difficile de la rapporter au sommet », il eût fallu pour « la réformer et la réorganiser de grands troubles et une confusion universelle. » Quelques politiques à Vienne eurent la sensation des embarras désormais gratuits que causerait la couronne impériale et en 1657, ils conseillèrent à Léopold P"" d y renoncer. Leur perspicacité ne fut pas comprise et il était impossible qu'elle le fût : il n'est pas si aisé de rompre avec des traditions séculaires, et il n'est même pas démontré que la prudence permît cette abdication, car la place désertée aurait bientôt été occupée par un rival dangereux. Les Habsbourgs se trouvèrent dès lors condamnés à des ambitions complexes et engagés par elles dans une lutte accablante contre la France, qui trouvait des alliés redoutables dans la turbulence des Magyars et des^Transylvains, et dans les Turcs qui occupaient encore les deux tiers de la Hongrie. Il était fatal que de part et d'autre cette longue rivalité déchaînât des rancunes qui survécurent aux causes qui les avaient suscitées et quelle provoquât chez les Empereurs, qu'y préparait déjà leur titre, des convoitises qui ne répondaient évidemment à aucun besoin réel. Les guerres de munificence se greffèrent comme toujours sur les guerres défensives, sans qu'il soit d'ailleurs
toujours très facile de déterminer où commencent les unes et où finissent les autres.
Les souverains furent ainsi absorbés par le tracas de leur politique extérieure, et le ministère des affaires étrangères devint le centre exclusif de la vie politique ; à ce point de vue, la situation encore aujourd'hui n'est pas très différente.
Il est vrai que les autres dynasties au xvii® et au xviii^ siècles mettent de même en première ligne la défense ou l'extension de leurs frontières. Nulle part cependant ce souci n'est aussi absorbant qu'en Autriche et surtout les guerres dans lesquelles sont engagés les Bourbons et les Hohenzollern n'ont pas un caractère aussi uniquement personnel. Une partie importante de la population en France et en Prusse s'intéresse aux succès de ses souverains, et, quelque jugement que l'on porte sur Louis XIV ou sur Frédéric II, il serait absurde de ne pas reconnaître quelle action ont eue leurs triomphes sur le développement matériel et moral de leurs états; l'esprit public a été tonifié, l'idée de solidarité nationale s'est répandue, une vie morale intense s'est développée. En Autriche, les perpétuelles entreprises des Empereurs n'ont provoqué qu'une horrible lassitude; les différences entre les divers peuples de la monarchie étaient trop profondes, les traditions d'indépendance trop vivaces, les convoitises des rois trop diverses et trop lointaines, pour permettre la formation de ces courants généraux qui emportent les âmes dans un espoir commun. Les guerres incessantes, dont la foule subissait les cliarges sans en apercevoir le but et sans en désirer le succès, ont plutôt fortifié qu'affaibli les sourdes révoltes qui s'opposaient à la fusion dans une patrie nouvelle des nations autonomes par l'alliance desquelles s'était formée la monarchie.
Ce n'eût pas été trop pour triompher de ces résistances centrifuges que d'une attention de tous les instants. Les successeurs de Ferdinand II crurent l'œuvre achevée parce qu'ils ne redoutaient plus de rébellions ouvertes, et, satis-
faits d'avoir proclamé en principe leur autorité absolue, il s'inquiétèrent peu de la réaliser. De là, les polémiques très vives sur le régime de la Bohême au xvii'^ siècle. — Despotique ? — Aristocratique? — Est-elle une province d'un empire autrichien ou continue-t-elle à former un royaume autonome? Questions complexes et qui ne comportent pas de réponse par oui ou par non.
Par cela seul que l'union des divers états qui obéissent aux Habsbourgs se prolonge, des intérêts communs naissent, des idées semblables pénètrent certaines classes et tendent à les rapprocher, les administrations adoptent les mêmes procédures et poursuivent les mêmes buts; mais l'évolution ne s'accomplit qu'avec une extrême lenteur, de sorte que jusqu'à Marie-Thérèse le royaume de Bohême conserve une autonomie très réelle, et que, bien que les mœurs et les lois indiquent un progrès continu dans la voie de la centralisation, les traditions de l'indépendance demeurent encore très puissantes. De même, les successeurs de Ferdinand II se regardent, au même titre que LouisXIV, comme les représentants de Dieu sur la terre et ils n'ont aucun scrupule à étendre leurs attributions au détriment des pouvoirs locaux ; ils ne font cependant qu'un usage assez discret de leur prérogative et ils laissent une influence toujours puissante et souvent prépondérante à la noblesse et en particulier à un petit nombre d'illustres et riches familles, étroitement solidaires, et qui ne marchandent pas leur dévouement à la dynastie, mais la contiennent dans certaines limites assez rigoureusement tracées. On ne saurait parler ainsi de centralisation et d'absolutisme avant le milieu du XVIII® siècle que par abus de langage ; tout au plus serait-on fondé à dire que le roi eût pu tout ce qu'il aurait voulu, seulement ses exigences étaient modestes et ses désirs peu impérieux^ Ferdinand III, Léopold I" et même, bien que dans une moindre mesure, Charles VI furent essentiellement des conservateurs, ils n'eurent jamais l'énergie et l'emportement nécessaires aux coups d'état et, bien qu'ils supportassent souvent avec impatience les récri-