Tome I
LEOPOLD r
en particulier, « cette race dure et rebelle, qui ne pouvait être soumise que par des supplices atroces et qui, ailleurs, paraîtraient cruels » ; mais ce n'est nullement le tyran farouche que nous représente la légende. Sa perruque espagnole nous dissimule sa physionomie réelle qui était celle d'un viennois, avec de la bonne humeur, un besoin impérieux de distractions, peu de morgue, pas la moindre distinction morale, une curiosité assez ouverte, aucun besoin d'indépendance. Il avait été fort mal élevé, par des sots comme Portia ou des intrigants comme l'évêque Mul- 1er; on le destinait alors à l'Église. Quand la mort de son frère aîné l'appela au trône, le pauvre enfant, jeté brusquement au milieu d'un monde tumultueux et piaffant, dont les turbulences et les vices choquaient ses habitudes et ses goiits, toujours suivi par un précepteur, qui lui tenait la main et lui apprenait sa leçon, parut un peu ridicule. Il n'était pas beau avec sa cuisse raide, ses yeux de myope, « la lèvre inférieure des Habsbourgs, si pendante que les dents de devant sortent, ce qui lui rend un peu difficile de parler » ; il prêtait à la caricature. — Il avait une grande bouche qu'il tenait toujours ouverte, écrit un contemporain ; un jour qu'il jouait aux quilles avec son favori Portia, la pluie commença et il se plaignit qu'elle lui tombait dans la bouche. Portia fit appel à son génie, réfléchit un bon bout de temps et conseilla à son maître de fermer la bouche; l'Empereur suivit ce conseil et s'en trouva bien. — En réalité, ce n'était pas un sot. S'il écoute les alchimistes, il a un goût réel pour les études sérieuses; grand bibliophile, il ouvre aussi les livres qu'il achète : Machiavel, Bacon, la Bible de Luther, Érasme, s'occupe de médecine et de physique.
Il ne s'habitua jamais tout à fait à son métier de roi et le parallèle obligé avec Louis XIV ne lui est pas favorable. Sa cour, très fastueuse, est encore à demi-barbare, avec ses fous et ses nains qui n'interrompent leurs plaisanteries qu'au moment des deuils officiels, les six semaines pendant lesquelles l'Empereur ne se fait pas raser. L'étiquette
LEOPOLD l" 291
est rigoureuse, et le palais, misérable; toutes les fois que le maître sort, de longues files de voitures s'ébranlent, les cloches remplissent Tair de leurs carillons : seulement, les bas rouges de Léopold sont usés; c'est du Versailles d'exportation, le spectacle n'a pas ce fini qui seul y ajoute une note d'art. Cela ne va pas sans quelques avantages : la vie est plus régulière et plus digne; surtout, ce qui est plus grave, l'Empereur, moins absorbé dans son rôle, reste plus près de l'humanité; ainsi que le remarque très justement Heigel, au moment de la mort de sa femme, sa tristesse sincère, résignée et simple, est vraiment touchante.
Il a de la bonne volonté et une certaine application. Sa correspondance énorme prouve que les accusations de paresse qui lui ont été adressées, sont mal fondées : n'oublions pas seulement que plus d'un souverain autrichien a réuni à beaucoup d'application matérielle une extrême inertie. Léopold de même suit de près les événements, il ne les domine pas ni ne les dirige. Ses qualités mêmes, la foi profonde surtout qu'il a dans l'avenir de sa race et la protection spéciale de la Providence, lui permettent d'ajourner ses résolutions et colorent à ses yeux les défaillances de sa volonté. Villars, qui le juge sans amertume et rend hommage à son esprit droit et à sa régularité, constate « qu'il se défiait un peu trop de ses lumières et ne manquait jamais pour cette raison de déférer à la pluralité des suffrages » ', et Arneth, que l'on ne saurait accuser de sévérité pour les Habsbourgs et qui a étudié son action au moment du complet développement de sa personnalité, avoue qu'il manquait absolument d'énergie. Il retardait le plus possible les décisions embarrassantes, très distrait par le train de la cour, les cartes, la chasse, la musique, les carrousels, les ballets, les parties de traîneaux, les audiences publiques aussi, qui ont toujours été dans la tradition de la cour de Vienne. Au milieu de ce tohu-bohu, comment poursuivre