Tome I
3o6 LA LIEUTENANCE DE PRAGUE
institution bohème. Quand, en i65j, Léopold, pour enlever un vote des États de Bohême, leur citait l'exemple de l'Autriche, la diète de Prague lui répondait qu'entre les deux pays, la différence était grande. — Ce n'était guère moins vrai en 1706 et « tous les efforts isolés de Léopold pour constituer un état autrichien, n'avaient pas, suivant l'euphémisme attristé de Bidermann, abouti à un résultat très satisfaisant ».
Il ne montre pas beaucoup plus de suite et de fermeté dans ses desseins de despotisme que dans ses projets d'unification, et le gouvernement de Bohême reste, malgré quelques conquêtes incontestables du pouvoir royal, un régime mixte où l'autorité du monarque, souveraine en principe, est sans cesse limitée dans la pratique, moins encore par les privilèges reconnus de l'aristocratie, que par une sorte de timidité idiosyncratique.
Ferdinand II avait senti la nécessité d'avoir, dans les pays vaincus, des agents dociles et sûrs, et en Moravie il avait remis la haute direction politique et financière au Tribunal du Pays (i636), composé de fonctionnaires qu'il payait et qui relevaient exclusivement de lui; en Silésie, la Direction Supérieure (Oberamt) et la Chambre n'étaient aussi que l'instrument passif de ses volontés. Il n'en était pas de même du Collège des grands officiers ro3^aux, qui formaient la Lieutenance de Prague et qui, sous la présidence du Grand-Burgrave, représentaient la plus haute instance administrative dans le royaume. On avait pris contre eux toutes les précautions : nommés par le Prince, toujours révocables, ils n'étaient responsables que devant le souverain; on avait étroitement limité leur action et aucune mesure grave n'était exécutée qu'après avoir été soumise à la Chancellerie. Le seul résultat qu'on eût ainsi obtenu était d'étouffer chez ces administrateurs jusqu'à l'ombre d'une
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initiative, ce qui n'était pas le meilleur moyen d'étendre l'influence du souverain. En vertu de la constitution, ils étaient pris parmi les nobles du pays, c'est-à-dire qu'ils étaient imbus des préjugés de cette aristocratie qu'ils avaient pour principale mission de surveiller; l'investiture royale ne modifiait pas leurs tendances originelles et il leur aurait fallu un héroïsme rare pour mettre une ardeur sincère à ruiner des privilèges qui étaient les leurs. Ils s'appliquaient à amortir les coups venus d'en haut et trouvaient souvent un écho sympathique dans le Chancelier que rattachaient à l'oligarchie des liens de caste et souvent de parenté. Les défenseurs officiels de la couronne, partagés au moins entre leur devoir et leurs s3mipathies, conciliaient leur intérêt et leur conscience en prolongeant le statu quo.
Les rois n'apportaient plus la même àpreté que jadis dans leur lutte contre les États parce qu'ils ne redoutaient plus leurs usurpations et que la nouvelle noblesse, affaiblie et domestiquée, ne s'enhardissait, dans les circonstances les plus graves, qu'à des remontrances très humbles.
Elle était parvenue à ses fins, en réduisant les villes à une subordination humiliante. Victoire inique et funeste! Les trois ordres privilégiés, le clergé, les seigneurs et les chevaliers, ne représentaient plus qu'eux-mêmes et leurs doléances n'avaient plus aucun écho dans le pays. Comme de plus les chevaliers avaient presque complètement disparu et que les assemblées des cercles, qui avaient pris une certaine importance au xv® siècle, étaient tombées en désuétude depuis 1547, il manquait à l'aristocratie le soutien que les magnats hongrois trouvaient dans les Comitats et qui leur permit de braver les attaques de la cour. Les diètes, dont les sessions duraient quelquefois cinq ou six mois et souvent davantage, étaient très peu fréquentées et ne se composaient que d'une vingtaine de nobles entourés de quelques comparses. La plupart attachaient un grand prix aux bonnes grâces du roi; leur élévation morale était médiocre. On s'en aperçoit par l'importance que prennent les questions de préséance : les discours se
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surchargent d'encombrantes formules; des règlements compliqués fixent l'étiquette et la plus légère infraction aux coutumes provoque des tempêtes. De combien de chevaux seront attelées les voitures des divers Ordres? Combien de personnes prendront place dans chaque voiture? De combien de laquais chaque membre sera-t-il accompagné? — Ces débats puérils absorbent l'attention et soulèvent plus de passions que les plus graves intérêts politiques; la commission, qui, de 1710a 1728, prépare la révision de la Constitution, consume le meilleur de son temps à trancher des difficultés analogues.
La cour profite de cet affaiblissement de l'esprit public pour pousser sa pointe, maintient son droit d'interpréter la Charte de 1627, déclare que c'est par pure grâce qu'elle demande aux États le vote de l'impôt et réclame pour le roi « l'exercice absolu de l'autorité suprême dans les tributs publics ' »; quand elle veut éviter de trop longs délais, elle demande l'impôt, non pas à la diète, mais aux officiers royaux grossis de quelques notables ; elle enlève aux Etats l'administration d'une fraction des impôts indirects qu'elle inféode à la Chambre, le tabac, le timbre, l'accise. Elle ne recule pas devant de véritables escroqueries, comme quand elle s'avise de faire commencer l'exercice financier le i^'' novembre au lieu du i'^'' janvier et qu'elle oblige la diète à payer deux fois les mois de novembre et de décembre.
Amesure que les années s'écoulent, ces usurpations deviennent assez ordinaires et les diètes se montrent très découragées. Même alors cependant, elles conservent des prérogatives beaucoup plus étendues que nous ne serions disposés à le croire. Rien n'est plus dangereux que d'apporter dans Fhistoire de cette époque nos habitudes de rigueur et de précision; il faut se représenter les nobles d'alors comme des paysans, très prudents, très retors, têtus, qui évitent les luttes de principe, courbent la tête sous l'orage,