‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 167 sur 325 · I 6 LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

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à courre, chasse au vol, élève des chiens, c'est toute une science '.

Ces distractions n'absorbent pas les maîtres; ils s'entendent à l'administration et s'y intéressent. Ils ne dépensent pas tout leur revenu et, s'ils empruntent, c'est pour conclure quelque marché avantageux : les occasions ne sont pas rares, avec le petit nombre de capitaux disponibles, les restrictions légales aussi qui ne permettent l'acquisition des domaines seigneuriaux qu'aux nobles et aux bourgeois de quelques villes privilégiées. Ils arrondissent leurs terres. Le bien de mon père, — écrit le prince Ferdinand de Schwarzerberg, — à qui appartient la gloire impérissable d'un père de famille fidèle et attentif, s'élevait à 1,733,000 florins; dans l'espace de dix-neuf ans et sept mois, je les ai portés à 3,170,000, malgré l'époque extrêmement difficile et chère et les dépenses que j'ai paj^ées de ma bourse et qui s'étendent à l'infini -. Des propriétaires qui, pendant « 235 mois, mettent de côté 9,334 florins, 57 kreuzers chaque mois, » ne sont ni des prodigues ni des sots. Ils ont vo3^agé, observé les usages des autres peuples ; ils acclimatent des cultures nouvelles, la pomme de terre, le colza, le tabac.

Le peuple pendant longtemps ne tire pas grand profit de leurs essais. Si le colza se développe assez rapidement, la pomme de terre n'entre dans l'alimentation qu'à la fin du xvni^ siècle. Les pa3^sans, qui avaient d'abord pris les Suédois pour des sorciers en les voyant avaler et renvoyer la fumée, commencent à prendre goût au tabac, et les bulles des papes pas plus que les interdictions de la diète n'en arrêtent la consommation. La plante du tabac n'en est pas moins encore à la fin du xvn' siècle une curiosité exotique ^. Les redevances en froment, jadis usitées dans

1. Wegener, Die boehm-oestevr. Œconomie 1669; v. Hochberg, Adelis^es Landleben, 1668; Bœckler, Land-iind Feldschuîe, 1678; Balbin, Misccllanea (depuis 1679); Adam Wolf, Fûrst Ferd. v. Sclnvar^euberg, dans les Geschichtl. Bilder ans Œst., 1880.

2. Cité par Adam Wolf, Geschichtl. Bilder ausŒst., II, p. 192.

3. Zibrt, Feuilles pour l'histoire de la civilisation en Boh., p. 87.

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certaines régions, toitibcnt presque complètement en désuétude, ce qui n'est certainement pas un indice de progrès.

D'autre part, les vignobles, qui avaient été presque complètement saccagés, se reconstituent. Le houblon de Saaz, de Klatov et de Litomierzitse est recherché par les brasseurs bavarois. On exporte des prunes, des pommes, des légumes ; l'élevage prend un certain développement et les haras du prince de Liechtenstein sont célèbres dès 1660. Les favoris de l'Empereur passent sur leurs terres une bonne partie de l'année et leurs correspondances ou leurs livres de raison prouvent que les soucis de leurs ambitions politiques ne leur font pas oublier Tamélioration de leur patrimoine; ils en tirent des revenus très élevés, de 12 à 14 p. 0,0 en moyenne et quelquefois même 25 00 ', Les Economies, très fréquentes au xvi*' siècle, demeurent en faveur; une littérature assez abondante vante la vie rurale et répand les principes d'une bonne administration. Par le fait seul qu'ils vivent au milieu de leurs paysans, un certain nombre de seigneurs ont pour eux la pitié que l'on ne refuse guère à d'humbles collaborateurs.

Très vite, malheureusement, cette aristocratie est corrompue par sa richesse excessive. La guerre de Trente-Ans a réduit de plus des deux tiers le nombre des familles nobles et réuni en un petit nombre de mains des domaines jadis relativement morcelés. La concentration des terres continue après 1648; beaucoup de propriétaires, écrasés par les dettes, sont obligés de liquider; d'autres végètent, se débattent contre les usuriers ou les gens de loi. L'aristocratie nest guère composée que d'une centaine de familles, « Certains biens se composent de 20 à 3o,ooo arpents «, écrit un voyageur en 1773. Cette situation remonte loin et, dès la fin du xvn^ siècle^ la terre est accaparée par un très petit nombre d'illustres maisons ; pour faire figure, il faut posséder au moins une trentaine de villages ".

1, V. les Mémoires du jésuite De la Haye, dans le Viestnik, iSgS, p. 22.

2. En i656, les seigneurs possèdent en Moravie un huitième des champs

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Les fondateurs de ces latifundia ont pris leurs précautions pour prévenir tout morcellement ; les majorats qui datent de l'époque de Léopold sont très nombreux et les fidéicommis sont soumis à des règles toujours plus strictes. Protégés par la loi contre les revers de fortune et contre leur propre imprudence, les jeunes seigneurs ne s'occupent plus que de jouir de leurs revenus. Leur éducation a été assez médiocre : jusqu'à douze ans, on les a mis entre les mains d'un jésuite, brave homme peu éclairé, qui leur apprend le catéchisme, un peu de latin, le nom de quelques empereurs; les exercices physiques, l'équitation, la chasse remplissent presque leurs journées; vers dix-sept ans on les envoie, naturellement en compagnie de leur précepteur, faire le tour des universités à la mode, Padoue, Louvain, Paris; ils en reviennent avec l'habitude du monde et le dégoût de la campagne. Au milieu du xvii® siècle, l'on n'obtient pas sans peine que les seigneurs quittent leurs terres pour venir remplir leurs fonctions à Prague; cinquante ans plus tard, ils ne paraissent plus dans leur château qu'à l'époque des chasses, construisent de magnifiques palais à Vienne; les grands propriétaires à demi féodaux se transforment en courtisans. Quand par hasard ils retournent au pays, ils en ont oublié les usages, en ignorent la langue, s'y sentent isolés et perdus. Ils sollicitent des titres étrangers ; à la place de la division traditionnelle entre haute et petite noblesse, seigneurs et chevaliers, ils introduisent une hiérarchie compliquée.

Ils abandonnent l'exploitation à un intendant ou à un directeur, qui commande à un personnel infini de burgraves, chargés des constructions, de frumentairesou grainetiers, de maîtres celliers, de gardes des forêts et de

cultivés. Au XYiii" siècle, ils en ont un septième, plus la moitié des prairies, des forêts, etc., c'est-à-dire un tiers du pays (Slavik, Moravie, p. 1 13). Encore ces chiffres ne donnent-ils qu'une idée très insuflîsantc de leur richesse relative ; il faut y ajouter les redevances des paysans, les corvées, les revenus industriels. Les Schwarzenberg possèdent aujourd'hui un trentième du pays, i5o,ooo hectares, les Buquoy 25,ooo hectares.

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maîtres de la vénerie ; au-dessous, une petite armée de forestiers, de jardiniers, de comptables, de receveurs, sans parler du personnel domestique, maîtres d'hôtel, gouverneurs, chirurgiens, scribes, cochers. La vie de cour est coûteuse, le maître demande de l'argent, et ses serviteurs, pour conserver ses bonnes grâces, imposent aux paysans des charges nouvelles. La situation personnelle de ces employés est mauvaise; trop nombreux, ils sont mal payés, réduits pour vivre aux expédients louches et aux exactions; ils tyrannisent le serf et ils volent le seigneur. Celui-ci le sait et le tolère par faiblesse ou par dédain, jusqu'au jour où, dans un accès de colère, il fait maison nette. Les serviteurs qui se savent à la merci d'un brusque caprice, s'efforcent de racheter leurs rapines par leur servilité; ils vivent dans « une crainte rampante » qui se traduit en face de leurs inférieurs par une insolence féroce; ils poussent le propriétaire aux pires usurpations, encouragent tous ses désordres, lui trouvent l'usurier dont il a besoin pour payer ses dettes de jeu ; les comptes se compliquent, les intérêts s'accumulent, et l'aristocratie, besogneuse au milieu de son faste et asservie à ses habitudes de gaspillage et de luxe, ne coriserve plus qu'un orgueil de surface : trop éloignée du peuple pour être sa protectrice et son guide, trop hautaine pour confondre ses intérêts avec ceux du roi et devenir comme en Prusse la solide armature de l'armée et de l'administration, elle a moins d'ambition que d'orgueil et elle est moins avide d'influence que d'égards. Son indépendance vis-à-vis de la cour dont les faveurs lui sont indispensables est toute en façade, comme souvent sa fortune, et la liberté, dont elle empêche la prescription, n'est le plus souvent pour elle qu'un hochet dont elle pare sa décadence et dont elle trafique au besoin.

Si par hasard quelque souvenir d'un passé illustre revenait hanter ces oligarques, qui donc entendrait leur appel ou comprendrait leurs colères? La classe des petits propriétaires libres est presque absolument anéantie et celle

des chevaliers a perdu toute influence. Avant 1648, on comptait 1,128 familles de chevaliers en Bohême; sous Léopold, il y en a 288, beaucoup, d'institution récente; leurs maigres revenus rentrent mal, ils ont pour château une masure couverte de bardeaux et de chaume et dont les fossés sont des ornières où croupissent les eaux fluviales : pas de crédit, pas de réserves : « Ce que la charrue apporte, la charrue l'emporte » ; qu'une mauvaise année survienne, il faut emprunter, vendre un lopin de terre pour faire figure au couronnement. Dans cette vie étroite et fermée, en tête à tête avec un chapelain ignorant et des paysans grossiers, sans autre distraction que la chasse qui devient une passion, le cœur s'abaisse et s'aigrit; les chevaliers obérés et humiliés se vengent de leurs déboires sur leurs serfs. Ce n'est certes pas de leurs rangs que pourrait sortir cette classe moyenne qui, dans tous les états modernes, a été l'élément le plus actif du progrès.

Les villes en Bohême, comme dans presque tous les pays slaves, étaient nées moins du développement naturel de la civilisation que de la volonté des princes qui avaient cherché dans la fondation des communes, une augmentation de leurs revenus. Beaucoup de ces créations artificielles étaient restées assez chétives, d'autant plus que les étrangers, attirés dans le royaume par des privilèges de toute nature, n'avaient à compter sur aucune sj^mpathie de la part des anciens habitants, lésés dans leurs intérêts les plus naturels. Ces rancunes persistantes éclatèrent avec violence au moment des guerres hussites, au milieu desquelles l'ancienne bourgeoisie étrangère fut comme submergée. Les troubles continuels du xv" et du xvi^ siècles, l'effacement du pouvoir royal, auprès duquel les classes moyennes avaient trouvé jusqu'alors aide et protection, et les querelles religieuses achevèrent de ruiner et d'affaiblir la classe moyenne. Dans ces conditions, la crise économique qui, dans la seconde moitié du xvi*" siècle, atteint jusque dans les sources de leur prospérité les villes de l'Europe centrale et qui prépare la transformation en

humbles vilains des orgueilleux bourgeois du moyen âge, eut en Bohême une gravité particulière; les souverains, dans une pensée étroite d'égoïsme, exploitèrent leur misère et hâtèrent leur décadence. La guerre de Trente- Ans consacra pour longtemps leur déchéance.

Dès ce moment, les cités cessent de compter dans l'existence politique du pa3^s. Les Seigneurs leur avaient longtemps contesté le droit de paraître à la Diète, ce qui d'ailleurs était assez naturel au point de vue du droit féodal. La Constitution de 1627, en reconnaissant aux villes royales le caractère d'un Ordre libre, leur rendit implicitement le privilège d'être représentées aux États; mais le texte de la loi était obscur et les nobles l'interprétèrent dans le sens le plus étroit. Jusqu'en 161 8, on votait ordinairement par Ordre et les villes n'avaient naturellement qu'une voix; elles conservèrent cette voix; seulement, comme l'habitude s'introduisit de voter par tête, il se trouva que l'ensemble de la bourgeoisie du royaume eut tout juste autant d'influence que le plus pauvre hobereau. Ce suffrage unique était le plus souvent exercé par un bourgeois de la Vieille-Cité de Prague au nom des six villes privilégiées (les trois communes de Prague, Koutna-Hora, Plzein et Boudiéjovitse). Leur prérogative consistait à assister aux débats de la diète; pour les autres villes royales, leur droit se bornait à envo3'er des délégués qui, au fond de la salle, écoutaient la lecture des propositions royales; or, ces séances officielles étaient publiques.

Au début, les villes protestent contre l'injustice dont elles sont victimes et de temps en temps, un grandburgrave, plus libéral, tient compte de leurs plaintes, au moins dans les cas où les bourgeois sont directement intéressés; la majorité n'accepte jamais sincèrement cette tolérance incertaine. — Surtout naturellement par une mesquine jalousie de classe, mais aussi parce que les conseils municipaux sont complètement dans les mains du roi et que leurs délégués ne seraient que les dociles instruments de la cour. Les réclamations des villes ne sont d'ail-

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