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gences des fanatiques grandissaient avec leur force. Mansfeld, obligé d'évacuer le Haut-Palatinat, se maintenait à grand'peine sur les bords du Rhin en face de Tilly et de Cordova ; après la mort de Philippe III, le comte d'Olivarès donnait à la politique espagnole une attitude plus énergique; Grégoire XV (février 1621) suivait docilement l'inspiration de son neveu, Ludovisio, partisan d'une offensive résolue. De toutes parts on pressait l'Empereur de ne pas perdre l'occasion que lui offrait la Providence : le moment était favorable pour achever la ruine de l'hérésie. Au mois de septembre 162 i, après de longues hésitations, il promettait secrètement à Maximilien de lui transférer l'électorat de Frédéric V, ce qui indiquait que son parti était pris et qu'il était résolu à ne plus ménager les susceptibilités des modérés, tels que le Brandebourg et la Saxe. La tentation était grande d'écraser à jamais les Tchèques, pendant qu'ils étaient ainsi sans appui, sans protecteur; les rodomontades de quelques exilés qui, par sottise ou par bravade, étalaient de ridicules espérances, contribuèrent peut-être aussi dans quelque mesure à faciliter à Vienne le succès des fanatiques et des violents. Quoi qu'il en soit, dans les derniers mois de 1621 les plans de contre-réforme catholique se précisent et s'étendent, les premiers conseils relativement modérés de quelques ministres impériaux sont écartés comme timides et insuffisants ; il ne s'agit plus désormais de préparer lentement la ruine du protestantisme, mais de l'extirper en quelques années.
L'idée première vint du dehors. Les Bohèmes, même les plus zélés, connaissaient trop bien la situation pour se lancer d'eux-mêmes dans une pareille aventure, sauf peut-être ceux qui étaient sous la direction immédiate des Jésuites ou avaient des injures personnelles à venger, tels que Martinits et Slavata. Les autres, s'ils avaient les mêmes désirs, ne crurent pas possible tout d'abord d'atteindre le but d'un seul coup. Même l'archevêque de Prague, Lohélius, ne pensa au début qu'à une restauration graduelle. Il s'était élevé de très bas par sa foi, sa piété, l'ardeur de son zèle;
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un des premiers il avait organisé la lutte contre les envahissements de l'hérésie, mais il avait dépasse soixantedix ans et ses dernières épreuves avaient affaibli son courage; surtout, il connaissait mieux que personne les obstacles invincibles qui s'opposaient au relèvement immédiat du Catholicisme. Sauf Plzein et Budiéjovitse, les villes royales appartenaient au protestantisme ; un dixième à peine des seigneurs demeuraient fidèles à l'Église ; à Prague, le nombre des catholiques ne dépassait pas 2,000, presque tous étrangers. L'insurrection, si courte, avait suffi pour que ce qui restait de l'édifice religieux, artificiellement soutenu par la couronne, s'efifrondràt ; les couvents, ruinés et en grande partie déjà abandonnés, avaient achevé de se vider; telle était la disette de prêtres que quand Liechtenstein proposa de confier l'administration des cures à des utraquistes qui abjureraient leurs erreurs et promettraient de regarder leurs femmes comme leurs cuisinières, Lohélius jugea la combinaison acceptable. Autour de lui cependant, un groupe plus ardent s'affligeait de sa timidité, l'abbé de Strahov, Gaspard Questenberg, le chanoine Kotva, surtout Plateis; fils d'un renégat luthérien, il avait longtemps séjourné à Rome et, comme le cardinal Dietrichstein, il s'y était pénétré des doctrines intransigeantes ; jeté en prison par les Directeurs de Moravie et condamné à une rançon de 10,000 florins, ses rancunes exaltèrent sa foi, d'ailleurs très sincère.
Les chefs officiels du clergé étaient poussés par tous les moines qui avaient quelque injure à venger ou quelque domaine à reconquérir et dont les doléances arrivaient jusqu'à l'Empereur par l'intermédiaire de ses confesseurs^ les pères jésuites Becanus d'abord, puis Lamormain. Les religieux s'étaient tant bien que mal réinstallés dans leurs anciennes maisons, avaient repris les églises qui leur avaient été enlevées, travaillaient à restaurer l'éclat du culte catholique. La cathédrale, qui avait été profanée par les Calvinistes, fut solennellement purifiée, on jeta aux vents les ossements des prédicateurs et des seigneurs héré-
tiques qui y avaient été enterrés et on les remplaça par des reliques, quelques cheveux de la Sainte-Vierge, le buisson ardent de Moïse, la nappe de Jésus-Christ, une des pierres lancées à saint Etienne. Le Jeudi-Saint, une procession solennelle parcourut la ville de Prague, les capucins flagellaient jusqu'au sang leurs épaules nues. Liechtenstein, entraîné peu à peu, ordonnait l'expulsion des pasteurs; sous l'impression produite par les exécutions, ceux-ci prirent peur ; près de deux cents, à ce qu'on assure, abandonnèrent leurs cures, les autres demandèrent l'intervention de Jean-George de Saxe. En somme, le résultat de toutes ces mesures était médiocre : les Jésuites, qui se remuaient beaucoup, prêchaient dans le désert et ne convertissaient que quelques poltrons qui souvent même, mal récompensés de leur apostasie, leur échappaient bientôt. Faute de plan général et de décision, on piétinait surplace. Tout changea à l'arrivée du nonce pontifical, Carafa.
Le pape Grégoire XV, ou plus justement son neveu Ludovico Ludovisio, était très favorable aux Jésuites; c'est à ce moment que François Xavier fut béatifié et que fut fondée la Propagande ; l'église Saint-Ignace à Rome a été en grande partie construite aux frais de Ludovisio. Le pontife et son ministre appréciaient le zèle de l'Ordre et comme lui ils étaient convaincus qu'ils « devaient diriger toutes leurs pensées vers le meilleur moyen de mettre à profit l'heureux revirement de la situation ■ ». Le temps n'est plus des concessions ou des voies détournées : les hérétiques avaient conçu le diabolique dessein de détruire la maison d'Autriche pour pénétrer ensuite en Italie et piller cette contrée, la plus belle du monde; la Providence n'a pas permis qu'ils accomplissent leurs odieux desseins; pour reconnaître sa clémence et mériter ses faveurs, on s'attachera à maintenir l'Empire dans les mains catholiques et à mettre l'Église romaine à l'abri de tout retour de fortune; sans doute il est fâcheux que l'Électeur de Saxe
I. Première instruction de Grégoire XV, publiée par Rankc, 38, p. 299.
ait accordé aux Silésiens des conditions trop avantageuses, du moins elles n'empêchent pas de sévir contre les Calvinistes ; en Hongrie, le pape verrait au contraire avec regret qu'on autorisât même la confession d'Augsbourg, bien que ce soit celle qui s'éloigne le moins de la doctrine romaine.
Le plan de la Curie se dessine ici avec une remarquable clarté : il s'agit bien d'une croisade qui aura pour terme la domination du monde. Le premier acte de cette conquête sera le triomphe de la vraie foi en Bohême : pour cela on fondera à Prague une université catholique, on ne nommera dans les cures et dans les écoles que des catholiques, mais on tolérera pour les enfants et les ignorants les anciens cantiques en langue tchèque; les libraires et les imprimeurs seront catholiques, on favorisera les jésuites et les autres religieux, et on rétablira leurs collèges. « Comme l'esprit des hommes se laisse plus gouverner par ses propres intérêts que par toute autre chose, nous commencerons peu à peu, particulièrement près des jeunes gens, à plier leurs âmes à la religion catholique, à défaut d'autre moyen, par la participation aux honneurs publics.» La cour pontificale fixait très nettement le but à atteindre, elle laissait au nonce le soin de régler les détails; pour cela, il aurait à s'entendre avec le père Becanus, « dont il tiendra grand compte » et avec les jésuites auxquels il recourra avec une confiance avisée '.
Carafa, descendant de l'illustre maison napolitaine qui avait donné à l'église le pape Paul IV, le premier organisateur de la défense catholique contre l'hérésie, avait été désigné au choix de Ludovisio par ses connaissances juridiques et le zèle dont il avait fait preuve dans son diocèse d'Aversa ; comme chez beaucoup d'Italiens, l'apôtre chez lui faisait bon ménage avec le diplomate ; pendant sept ans, jusqu'au moment où le pape Urbain VIII le renvoya brusquement dans son évêché, — peut-être parce qu'il combat-
I. Avveduta cotifidetii^a ; analyse de l'Instruction dans Ranke, 40, p. 120.
tait trop vigoureusement les ennemis de la foi ', — il demeura sur la brèche, entraînant les irrésolus et les timides, dirigeant la propagande, menant le combat; c'est lui que l'on trouve près de Ferdinand quand celui-ci proclame sa résolution d'accorder le Palatinat à Maximilien ou quand il prépare l'édit de restitution en Allemagne et les mesures décisives de restauration en Bohême. Au milieu des publicains avides ou des agités médiocres qui remplissent la cour de l'Empereur, il apparaît supérieur, l'intelligence claire et le cœur ferme ; s'il marche les pieds dans le sang, du moins porte-t-il la tête haute ; il est de la race des grands inquisiteurs, ceux qui ne tuent pas par avidité et timidement, sans autre pensée que la gloire de Dieu, avec la calme sérénité de l'ange exterminateur.
Il passa par la Bohême pour se rendre compte de la situation, et là il eut un moment d'hésitation devant l'immensité de la tâche et la médiocrité de ses auxiliaires, le scepticisme de Liechtenstein, la faiblesse de Lohélius ; il se reprit vite : « Il ne me semblait pas que nous, catholiques, après tant de victoires et de conquêtes, nous dussions être dans une condition inférieure aux hérétiques abattus par la destinée : or ces hérétiques ne souffrent aucun prince catholique et n'admettentaucun exercicecatholique. »
On plaide ici les circonstances atténuantes. Carafa, diton, et ses auxiliaires obéissaient aux idées générales de leur temps ; la foi à cette époque n'admettait pas les lâches compromissions de notre veulerie et en supposant môme que nos complaisances soient supérieures à l'intransigeance de leur zèle, il est absurde de les condamner au nom d'idées qu'ils ne connaissaientpas. — Sophismes puérils et coupables ! Les organisateurs et les complices de la réaction catholique, — et c'est ce qui justifie le verdict que l'histoire prononce contre eux, — ont essayé de ramener en
I. Urbain VIII était un politique, ses intérêts en Italie exigeaient' que Ferdinand II et les Espagnols ne fussent pas trop victorieux en Allemagne; les Jésuites virent sans regret partir un nonce qui, à plusieurs reprises, s'était inquiété de leur ambition et avait combattu leurs plans.
arrière rhumanité et d'enrayer le développement d'une morale plus clémente et plus large qui commençait à se répandre. Depuis deux siècles que la lutte s'était ouverte en Bohême entre les confessions opposées, les passions avaient eu le temps de s'apaiser et un instinct obscur avertissait la foule que, dans cette marche au milieu des ténèbres où l'homme cherche vainement à apercevoir sa fin dernière, il est absurde d'attribuer à une solution déterminée une vérité absolue; les plus éclairés avaient déjà compris le sens sublime de la parole que le Christ a léguée à ses disciples : il 3^ a plus d'une demeure dans la maison de mon père ; ce qu'ils retenaient des luttes théologiques, c'était une immense pitié pour notre commune misère, et si leur foi demeurait entière, elle s'inclinait avec respect devant tous ceux qui, dans un élan de soumission et de confiance, élevaient leurs âmes vers l'infini, quelle que fiJt la formule de leur prière. L'action de l'Unité des Frères bohèmes, qui la première s'était affranchie de la rigueur des dogmes et avait prêché la réconciliation et l'amour, était visible au début du XVII* siècle dans tous les rangs de la société bohème. L'intolérance catholique ne représentait donc pas le présent, mais un retour offensif du passé ; enfermés dans une tradition vieillie, les Jésuites travaillaient depuis cinquante ans à attiser le foyer du fanatisme qui s'éteignait, et pour recruter les forces qui leur étaient indispensables, ils caressaient les passions haineuses et cupides qui sommeillent toujours au fond de l'àme. Qu'ils soient devenus ensuite souvent les instruments des convoitises et des colères qu'ils avaient déchaînées, qu'ils aient regretté de voir leur œuvre souillée par des calculs égoïstes, peu importe et leur responsabilité n'en est pas diminuée, puisqu'ils avaient cherché de pareils auxiliaires.
Un des résultats de leur triomphe, — et non le moins déplorable, — fut de créer par la persécution le fanatisme des vaincus. Dans le duel à mort qui s'était engagé, les protestants répondirent aux violences par une résistance farouche et, quand ils le purent, vengèrent cruellement
leurs morts. Les Jésuites recherchent aujourd'hui le nom de ceux des missionnaires qui succombèrent, confesseurs de leur foi, sous les coups des hérétiques. Il n'est pas toujours facile de retrouver la part d'exactitude historique que recèle la légende, et il est logique de supposer que ces martyrs catholiques furent extrêmement rares ; mais il est vrai que, dans certains cas, les paysans aux abois firent tête à leurs persécuteurs et plus d'un prédicateur tomba sous les coups de ceux qu'il essayait de convertir. Aucun d'eux cependant ne s'est-il demandé alors s'il n'était pas lui-même coupable de ces représailles? Quelles que soient les atrocités du combat, c'est sur l'agresseur que pèse la condamnation.
Il est vrai que, pendant l'insurrection même, les Bohèmes ne s'étaient pas toujours abstenus de violences condamnables. A Prague, le chapelain de Frédéric V, Schulz, médiocre et borné, avait profané l'antique cathédrale, brisé les crucifix, dispersé les reliques : — ses fureurs iconoclastes avaient indigné l'opinion et tous les témoignages contemporains établissent que rien n'avait plus affaibli l'autorité du Palatin. — D'autres mesures avaient été ordonnées par les États et tirent de là une gravité plus sérieuse : au lendemain de la défaite de Zablat, au milieu d'une de ces paniques qui accompagnent l'agonie des partis, la Diète, pour effrayer les catholiques demeurés dans la ville et qui étaient en relations constantes avec l'armée impériale, avait ordonné des perquisitions domiciliaires, emprisonné quelques nobles fidèles à Ferdinand II, exigé des suspects, sous peine d'expulsion immédiate, le serment de défendre la ville contre les troupes impériales. Ces mesures de circonstance, fâcheuses sans doute autant que vaines, trouvent leur excuse dans l'affolement du péril, et elles n'indiquent nullement une pensée de persécution. Les États, dans toutes leurs déclarations officielles, affirment « qu'ils n'ont pas l'intention d'imposer la moindre contrainte sur la religion catholique... ils sont prêts à se déclarer les amis de tous les catholiques qui veulent vivre en paix avec eux, à les protéger, à ne pas
les gêner dans l'exercice de leur culte ■ ». La proclamation de Frédéric V au moment où il prend possession du trône est plus nette encore : « Nous déclarons devant Dieu et le monde entier que nous avons la ferme résolution de n'attaquer et de n'opprimer personne pour motif de religion, même ceux qui appartiennent à la religion catholique, à condition qu'ils respectent la constitution du royaume et en particulier la Lettre de Majesté; nous nous engageons à maintenir le libre exercice de la religion catholique ". » Il est sans doute extrêmement fâcheux que les rebelles n'aient pas toujours contenu d'une main assez ferme les explosions de la fureur populaire et plus encore qu'ils aient eu recours eux-mêmes à des mesures de salut public plus arbitraires qu'utiles : il n'en demeure pas moins vrai que c'est au nom de la liberté qu'ils combattaient, et que cette liberté, ils étaient disposés à l'accorder à leur adversaire. Et c'est là le point important du débat, et ce qui, malgré tout, fait que l'histoire ne saurait hésiter entre eux et leurs vainqueurs. De fait, il y a des catholiques parmi les fonctionnaires de Frédéric V, et la seule condition exigée des catholiques, c'est qu'ils renoncent à imposer la domination de leurs croyances. Si on expulse les Jésuites, c'est parce qu'ils refusent d'abdiquer leurs haines et leurs projets d'oppression. On les met hors la loi, uniquement comme ennemis du royaume. La justification par laquelle ils essaient de ramener l'opinion, est curieuse, pleine de faux fuyants : sur le point essentiel, ils biaisent et il leur échappe des aveux décisifs : — on les accuse d'enseigner qu'il ne faut pas tenir la parole donnée aux hérétiques! Quelle calomnie! « ils enseignent au contraire qu'il faut tenir fermement ce que l'on a promis, toutes les fois que ce n'est pas mauvais et injuste en soi. » Frédéric V avait proclamé avec une hauteur de pensée qui étonne chez ce médiocre prince la doctrine de l'État laïque : « on a pu constater que, suivant le