‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 175 sur 325 · MittheiL des Ver. 1871, p · texte numérisé non relu

MittheiL des Ver. 1871, p

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gneur héréditaire, ce qu'ils regrettent fort, mais ils ont agi plus par déraison, bêtise et conseil imprudent eque par mauvaise volonté, pour quoi ils demandent rémission et indulgence ». L'abbé exige que les habitants implorent leur pardon, les mains jointes, les enfants à genoux; naturellement, avant de confirmer leurs privilèges, il les a modifiés à sa guise; par la suite il ne se gène pas pour les interpréter à sa façon et, comme les bourgeois s'indignent et parlent d'aller en justice, il leur adresse une verte semonce : pour plaider, ils auraient besoin d'argent, il leur faudrait contracter un emprunt et il ne leur donnera pas l'autorisation nécessaire. Les bourgeois, convaincus par expérience que la lutte est impossible, se résignent, en cherchant seulement à se rejeter les uns sur les autres les charges qui les accablent.

Le seigneur de Benechov interdit brusquement aux bourgeois l'usage d'une forêt qu'il leur avait cédée moyennant une légère redevance. Quelques récalcitrants sont enfermés dans un cachot infect; ils en sortent malades, un d'eux perd un œil. Sous prétexte de protéger le gibier, les garde-chasses tuent les chèvres, les chiens, les chats jusque sur le seuil des maisons. Les habitants, auxquels on a pris leur prairie après leur forêt, s'adressent à l'intendant qui jette en prison leurs délégués; au bout de vingt ans de conflit, ils obtiennent que le roi intervienne en leur faveur, sans que d'ailleurs leur situation s'en trouve améliorée '. On les soumet aux corvées comme les paysans et, s'ils protestent, on les envoie au cachot, « dans le trou aux chiens »; ils sollicitent l'intervention de la Lieutenance qui leur ordonne de se soumettre en attendant

I. Klimech, Démêlés de la commune de Benechov avec son seigneur; Mittheilungen, 1888. — Winter arrive à cette conclusion générale que les villes seigneuriales ne se distinguent plus des simples villages que parce qu'elles sont entourées de murailles et ont le droit de tenir un marché. (Les villes bohèmes, p. 28-35). Comme les paysans, les bourgeois des villes sujettes obtenaient rarement justice contre leurs seigneurs (p. 58). Winter ne s'occupe en général que du début du xvii« siècle et le mal s'aggrave encore par la suite.

que la question soit tranchée; on sait ce que cela pouvait durer '.

Si l'on traitait ainsi des bourgeois, qui avaient des titres précis, une instruction relative, quelques ressources, que protégeaient, à défaut d'autres considérations, leur groupement et les revenus que la prospérité de la cité assurait au seigneur, il n'y a rien d'étonnant à ce que la condition des simples paysans ait été horrible. Depuis quelque temps une réaction timide semble se produire contre l'opinion traditionnelle d'après laquelle le xvn® et le xvni^ siècles auraient été une période de mort et d'épouvantable oppression, et j'avoue qu'en parcourant les diverses expositions de Prague, je me suis demandé si je ne m'étais pas laissé tromper par les lamentations de cultivateurs sournois et retors qui étalent leurs haillons pour échapper à l'impôt. L'idée que nous donnent ces expositions n'est certainement pas celle de la ruine et du désespoir; les types des maisons rustiques sont pittoresques et gracieux, les meubles et les ustensiles qui les ornent indiquent une aisance incontestable, les vêtements sont quelquefois magnifiques et les broderies superbes; les chants populaires aussi, à mesure que nous les connaissons mieux, nous montrent une vie assez animée, des danses joyeuses. Malgré tout, les faits sont trop nombreux, les textes trop précis et trop clairs pour être infirmés par quelques documents matériels, qui n'ont du reste pas été réunis dans une pensée historique et soulèveraient plus d'une difficulté.

Toutes les années n'ont pas été également dures pour les paysans et ils ont connu des périodes d'aisance relative, mais ces périodes ont été rares, courtes, et, pendant un siècle et demi, ils n'ont pas cessé d'être guettés par la famine, la famine complète, absolue. Il ne faut pas oublier qu'alors le capital mobilier est exclusivement représenté par ces meubles, ces bijoux, qui figurent ainsi souvent

I. Comparer aussi Urban, Zur Gesch. der Stadt u. Herrschaft Kœnigswart (Mittheil. XIX).

le travail accumulé de plusieurs générations. Puis, il s'était formé dans les campagnes une sorte d'oligarchie rurale, qui possédait des domaines assez étendus, très dure et très hautaine, et qui réussit lentement à améliorer sa condition; malheureusement, ses progrès ne servirent guère à l'ensemble et ses prérogatives pesèrent au contraire lourdement sur le reste des cultivateurs. La condition de la masse des paysans était très diverse, elle variait non seulement d'après les contrats juridiques, mais plus encore d'après le caractère du propriétaire; sur les domaines de la couronne, sur les biens ecclésiastiques, ils étaient quelquefois traités avec quelque pitié; j'admettrais même volontiers que la pratique générale était plus douce que ne l'établissent les documents, puisque les textes nous parlent surtout des procès engagés avec les seigneurs ou des révoltes provoquées par leurs exigences; même les moins malheureux cependant traînent une vie de soufrance et d'abjection i.

Tous les paysans, à peu près sans exception, étaient serfs, c'est-à-dire qu'ils n'étaient pas personnellement libres et que leur sort dépendait, théoriquement en très grande partie et en fait absolument, de la volonté de leur maître '. Ils ne sont pas esclaves, et les exemples de

1. En attendant le livre que prépare M. Kalousek, il n'y a pas encore de travail général sur la situation de la classe rurale; les textes et les études particulières sont pourtant assez nombreux pour que nous puissions connaître la vérité en gros. — Les principaux ouvrages à consulter sont : Grûnberg, Die Baiœrnbefreiung in Bœlimen, Maeliren itnd Schlesien (2 vol. 1894). — Il ne manque à ce travail, pour être tout à fait excellent, que d'avoir connu les ouvrages tchèques :comp. Kaizl, dans la revue : Notre époque, II). — Pour le xvii'^ siècle, Rézek a publié deux textes très importants, un Mémoire du Jésuite De la Haye, et un fragment des Mémoires de Pospichal dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences de Prague, 1880 et 1893. De très nombreux documents et des monographies ont paru dans le Journal du Musée bohème, le Journal de la Matitse morave (Slavik, Le domaine de Tr^^ebitse, 1891], les Pamatky, le Recueil historique (Zoubek, Le domaine de Podiébrad, i883; Vavra, L'ancien domaine de Petchek). V. encore Slavik, Le domaine de Tabor ; Slavik, La ville de Vlachim ; Orth, Jindrjichov-Hradets après ibiS, etc.

2. Grûnberg dit qu'il n'y a pas de serf en Bohème, mais il ajoute que pour lui servitude est synonyme d'esclavage. II ne s'agit évidemment que de s'entendre. D'après lui, le mot de scrsage fut répandu par le gouver-

ventes d'un serf, en dehors de sa tenure, sont extrêmement rares '. La loi reconnaît en revanche au propriétaire le droit de céder à un tiers les corvées que lui doit son serf et ne voit ainsi dans ce dernier qu'un instrument d'exploitation. Même les mesures prises par le gouvernement en faveur des populations rurales ont au début simplement un caractère de conservation politique : le roi craint que les nobles ne compromettent la prospérité du royaume en ruinant les cultivateurs, et la pitié ou l'humanité n'ont certainement que bien peu de part dans les résolutions favorables aux serfs. Le paysan n'a pas de place dans la hiérarchie sociale, il est en dehors des Ordres, en marge des classes que protège la législation, et cette « matière misérable » s'étend sans cesse et finit par englober la nation presque tout entière; tchloviek qui, au début, signifiait rhomme, veut dire maintenant le serf.

C'est l'aboutissement d'une longue évolution qui avait commencé avant les guerres hussites et qu'avaient hâtée les progrès de l'oligarchie à l'époque des Jagellons. Pourtant jusqu'en 1618, diverses circonstances retardent l'action des causes qui tendent à aggraver la .condition des paysans, communauté de race et de religion entre les seigneurs et leurs serfs, influence morale de l'Unité des Frères, continuité de la tradition, existence d'une classe fort importante de petits et de moyens propriétaires, trop rapprochés des laboureurs pour les traiter sans pitié. La guerre brise toutes ces barrières, donne un libre cours aux cupidités les plus féroces. Dans le domaine rural comme parmi les seigneurs, le bouleversement de la propriété est prodigieux; dans la commune de Vlachim, un quart à peine des maisons est encore en 1634 entre les mains des familles qui les possédaient avant la guerre ; le

ncment qui voulait rendre ainsi plus odieux le régime social et en faciliter la réforme. C'était vraiment là une peine inutile et la colère des paysans n'avait aucun besoin d'ctre excitée.

I. Le jésuite De la Haye cite parmi les fautes graves, qu'un confesseur ne saurait excuser, le fait de vendre des paysans formellement et à part de la glèbe ou de les échanger contre des animaux ou autres objets, p. 26.

souvenir même de l'ancienne division du sol a disparu ; dans beaucoup d'endroits, on procède à une nouvelle répartition des terres, on groupe les anciennes parcelles, on divise les fermes que les ressources des pa3'sans ne leur permettraient plus d'exploiter. Ces changements, accomplis sous la surveillance du seigneur et sur son ordre, ruinent entre les mains du laboureur la valeur du titre qu'il possédait et que consacrait un long usage. Presque partout, le noble admet que les anciens contrats ont été annulés par l'insurrection de 1618, et les chartes nouvelles qu'il octroie à ses serfs, non seulement sont beaucoup moins favorables, mais surtout, par cela seul qu'elles sont nouvelles, n'ont qu'une médiocre autorité; il se produit ainsi sur des centaines de domaines un changement analogue à celui que marque la proclamation de la constitution de 1627 pour l'ensemble du paj^s; l'arbitraire se substitue au contrat sanctionné par la coutume.

Beaucoup de ces propriétaires qui disposent ainsi d'une autorité si mal définie, sont des étrangers : ils n'ont ni affection ni sympathie pour leurs paysans, qu'ils regardent comme des rebelles; ils sont bons catholiques, tandis que dans les villages les assemblées du désert continuent ou que des hérésies dangereuses et obscures se propagent. La guerre a répandu des habitudes de grossièreté et de violence; parmi les paysans, plus d'un a couru les grandes routes comme soldat ou comme bandit, il est plus volontiers braconnier que laboureur; la masse a perdu l'habitude du travail et le sens de l'épargne. Le goût de la vie nomade est une des passions les plus persistantes de cette race slave, qu'il a toujours été si difficile de fixer au sol, qui forme encore en Russie comme une onde mouvante, toujours prête à s'écouler. Que de tentations ! De tous les côtés, la terre est libre, et la récolte sur le domaine voisin ne paraît-elle pas toujours plus facile ! Pour arrêter cette désertion qui le ruine, pour organiser son exploitation, le seigneur soumet ses hommes à une surveillance plus dure et plus précise. Les lois qui leur inter-

disent d'abandonner leurs tenures deviennent plus rigoureuses. La Constitution de 1627 reconnaît nettement la propriété du noble sur ses laboureurs : interdiction de recevoir et d'héberger un serf qui n'a pas un congé régulier ; il n'y a pas de prescription contre le maître ; le servage est de droit commun : quiconque ne peut pas prouver qu'il a été affranchi appartient au seigneur sur la terre duquel il est établi ou sur le domaine de qui il est né, même de parents étrangers. Pendant les années qui suivent la guerre, c'est une véritable chasse à l'homme, chacun poursuit ses ouvriers, les ramène sur son domaine. Des intérêts nouveaux se sont créés, des familles sont nées; qu'importe? La coutume tranche les différends; le veau suit la vache.

Le paysan n'existe que pour le seigneur. Lorsque celui-ci a des tenures à défricher, il invite les serfs célibataires à se marier; dans d'autres cas, il interdit les mariages, vend ses autorisations à des prix abusifs, impose des délais excessifs, sépare les maris de leur femme. Si deux serfs fugitifs s'unissent, quand on les reprend, chacun des maîtres emmène son bien, et les enfants sont partagés. Les seigneurs sont impitoyables pour les mœurs : l'épouse surprise en flagrant délit d'adultère est passible de mort; pour le célibataire débauché, les verges et six mois de prison. Dans la pratique on s'arrange, l'amende remplace le cachot : si on se passe d'une permission trop onéreuse et que les enfants arrivent, la caisse seigneuriale exige 100 à 200 florins. Le serf ne peut pas abandonner la culture et choisir un autre métier sans l'aveu du maître : interdiction à toute jurande ou corporation d'accepter pour apprenti un serf, sans le congé du seigneur. L'enfant du serf ne peut ni entrer en apprentissage ni faire ses études, ni recevoir l'ordination sans le consentement du seigneur; pendant tout un siècle, l'Eglise se plaint des obstacles qu'oppose l'avidité de l'aristocratie au recrutement du clergé, sans rien obtenir.

Le serf a besoin, pour travailler hors du domaine, de

LA PROPRIÉTÉ RURALE SSy

l'approbation du seigneur qui ne l'accorde jamais, puisqu'il ferait par là renchérir la main d'œuvre dont il a besoin. En Silésie, la loi fixe un maximum de salaire et punit sévèrement ceux qui accordent un supplément; l'ouvrier rural est ainsi complètement entre les mains du patron qui répartit le travail suivant ses intérêts et abaisse la paye jusqu'à l'extrême limite au-dessous de laquelle le laboureur mourrait littéralement de faim. A peu près aucun espoir de sortir de cette misère : les affranchissements dépendent uniquement de la bonne volonté du maître, qui exige des indemnités folles, quelquefois jusqu'à mille florins ; à la fin du xviii^ siècle, on en compte une vingtaine par an dans toute la Moravie. L'émancipation des parents ne s'étend qu'aux enfants âgés de moins de neuf ans, et encore « autant que le seigneur ne voudra pas employer à son service un ou plusieurs de ces enfants au-dessous de neuf ans, les mettre en apprentissage ou les faire instruire autrement ». Le serf n'est pas une personne morale, il ne peut ester en justice, son témoignage n'a pas de valeur légale; si un tiers a à se plaindre de lui, c'est au propriétaire qu'il demande réparation du dommage subi; le laboureur ne peut contracter un emprunt de quelque importance qu'avec l'aveu du seigneur.

La coutume distingue en Bohême deux classes distinctes de propriétés : d'abord la terre seigneuriale, le domaine, le dvour^le ïiQf,-qui n'est soumis qu'aux impôts extraorfmaîréset qui est la propriété personnelle et absolue du noble, soit qu'il l'exploite directement, soit qu'il la concède à des fermiers ; ces paysans du domaine ou Dominikalistes, qui n'ont que des baux assez courts, sont relativement peu nombreux. La masse de la population est formée par les rusticalistes, dont les tenures sont inscrites au cadastre et soumises à l'impôt ordinaire. Ils se divisent au point de vue juridique en deux grandes catégories : les uns n'ont qu'une propriété précaire; le seigneur peut détacher de leur tenure certaines parcelles, les

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