LES REDEVANCES
beurre, poissons, volailles ; si une vache est malade, on la tue et les paysans sont obligés de l'acheter; ce S3'stème de troc, qui donne lieu à des plaintes continuelles, se perpétue pendant tout le xvni' siècle; encore en 1789, il faudra l'interdire, « même là où les seigneurs invoquent des contrats réguliers ». A l'occasion de certaines cérémonies, baptêmes, noces, etc., le serf est tenu de dépenser une certaine somme dans la brasserie ou le cabaret du château. Vers la fin du xvin® siècle, quelques paysans, coupables d'avoir acheté leur bière à une autre brasserie que celle du domaine, sont si cruellement battus qu'ils sont en danger de mort; un serf qui, lors du baptême de son fils, a dépensé cinquante centimes dans la paroisse où était située l'église et qui ne faisait pas partie de la seigneurie, est condamné à 3 francs d'amende et retenu six jours en prison. L'opinion se révolte contre ces abus et la loi les frappe, mais nous sommes déjà à une époque où les autorités sont plus vigilantes, et qu'elles aient été encore possibles à ce moment, cela suffit pour montrer ce que permettait l'usage. A Neustadtl en Moravie, le propriétaire fonde une tannerie, et, pour assurer la vente de ses produits, il confisque les peaux et les outils des tanneurs du voisinage. Les boulangers sont contraints de s'approvisionner à la grange du château ; le serf est obligé d'offrir d'abord sa récolte au château; il doit, si le seigneurie désire, lui vendre son bétail, sa vache; on la lui paie, mais est-il libre de débattre le prix? L'ouvrier ne peut pas refuser de travailler pour le seigneur, et c'est celui-ci qui fixe le salaire. Quelquefois, le maître n'exploite pas lui-même ses droits, les afferme à un juif, qui a la haute main sur toute la production du pays.
De toutes les iniquités, de toutes les oppressions d'un régime accablant, la plus lourde, la plus détestée, c'est la corvée, la robot, — Robot, dit le célèbre prédicateur Abraham de Santa-Clara, robot ! Qu'est-ce que c'est que cette bête? — Demandez-le, là-bas, à ce pauvre travailleur de la campagne. Robot ! Cela veut dire que le lundi le paysan doit
LA corvi':e 343
labourer le champ du seigneur, le mardi travailler dans le vignoble du seigneur, le mercredi charrier du bois au château, le Jeudi battre le blé ou couper la paille, le vendredi pêcher dans l'étang ou rabattre le gibier, le samedi travailler aux constructions, le dimanche faire le service de courrier. Avec les jours, faites les semaines ; avec les semaines, les mois; avec les mois, Tannée, et vous comprendrez les Pâques qu'ont les paysans, et comment il arrive souvent qu'ils portent aux marchés leurs os et leur peau, car vraiment ils n'ont pas autre chose ! — Péchina, à qui ses missions avaient permis de voir de très près la vie du peuple, si modéré, si prudent, ne peut retenir un mouvement d'indignation à la pensée de cette misère : « Les laboureurs gémissent sous le poids de tant de charges; il y a des hommes contre lesquels la condamnation est déjà prononcée dans l'autre vie, mais en quoi ces jugements servent-ils aux vivants? » La chanson populaire, après avoir célébré les avantages de la vie rurale, ajoute : « Une chose nous tourmente, et nous en portons plainte devant Dieu, pauvres drôles que nous sommes, ce sont les administrateurs et les employés. Ils nous tondent et nous persécutent. Pliât à Dieu qu'ils fussent en paradis! Nous réciterions volontiers pour cela tout un bréviaire ! «
Pendant les années de guerre, alors qu'il était à peu près impossible d'obtenir des redevances en nature ou en argent, les nobles avaient exigé de leurs laboureurs du travail. Après la paix, maîtres d'immenses domaines, ils profitent de leur influence politique pour étendre l'usage qui s'est introduit et pour s'assurer ainsi à bon compte les ouvriers qui leur sont nécessaires et qu'ils trouveraient difficilement sans cela, puisque les terres vacantes abondent. Tous les paysans sont soumis à la corvée seigneuriale, les pauvres fournissent leurs bras, les autres amènent leurs attelages. Le nombre des jours de robot est augmenté de la façon la plus arbitraire ; les plus modérés mettent leur conscience à l'aise en accordant aux serfs réquisitionnés une indemnité dérisoire. La loi
344 î'^ CORVÉE
fixe plus tard à trois jours par semaine les corvées dues par les paysans, mais combien d'années s'écouleront avant qu'elle soit respectée ! Elle admet que, « dans les cas graves et urgents, » le propriétaire peut exiger des corvées supplémentaires, ainsi pour les semailles, la fenaison, la moisson, la pêche de l'étang, etc. De la Haye calcule qu'une journée de travail représente environ o fr. 76 ; si un seigneur, dont le domaine a été acheté un million, impose un jour supplémentaire de corvée par semaine à ses 2,000 serfs, il double la valeur de son bien. La tentation est trop forte pour que la plupart n'y succombent pas.
S'il ne sait comment occuper ses hommes, le noble force un certain nombre d'entre eux à se racheter, sauf plus tard à répartir le travail entre les autres, ou même à exiger la corvée en sus des redevances. Le laboureur proteste, il faut qu'il fasse ses semences, qu'il enlève sa récolte : on ne l'écoute pas ; souvent on le prévient la veille, quelquefois le matin même, de façon que toute son exploitation est désorganisée. Un retard d'une demi-heure est puni par une tâche supplémentaire d'une demi-journée. Les récalcitrants sont mis aux fers ; les infirmes et les malades sont soumis à des tâches accablantes; on exige la corvée des enfants, à partir de l'âge de treize ans, souvent plus tôt ; en dépit des règlements, l'intendant oblige les hommes et leurs attelages à des déplacements qui les exténuent ; il impose jusqu'à dix, douze ou même quatorze heures de travail effectif; le bétail, mal nourri et de pauvre qualité, s'étiole, périt en masse ou est incapable de tout service pendant plusieurs jours. Quelques seigneurs ajoutent à leur exploitation agricole des usines; ils réquisitionnent leurs paysans pour les mines, le travail des tourbières, ou les emploient à construire leurs palais de Prague.
Tant que les enfants ne sont pas émancipés, ils sont à la disposition du propriétaire. Ils sont inscrits sur les registres du château, et, le premier dimanche de l'Avcnt, l'in-