LES SORCIERS
universelle. En 1697, ils sont mis hors la loi : on les traque comme des bêtes fauves, on les pend ou on les fusille par centaines; ils se défendent, assassinent quelques dragons, ce qui provoque de furieuses représailles ; cette guerre d'extermination ensanglante encore le premier quart du xviH® siècle et un décret de Charles VI ordonne de pendre sans procès les hommes et les femmes; les enfants seront enfermés dans les hospices pour y être élevés dans la religion chrétienne.
Les lois contre les autres vagabonds, pas beaucoup moins dures, sont appliquées avec moins de passion. C'est qu'on redoute dans les Tziganes des sorciers. C'est la grande maladie nerveuse du temps. Les organismes sont anémiés et épuisés par le travail, la faim, les transes perpétuelles; les intelligences, détraquées par le mysticisme saugrenu des missionnaires; les vieilles superstitions, un peu effacées par la prédication de l'Unité, reprennent leur empire ; on vit dans une perpétuelle hantise de charmes, de prestiges et de filtres. Avant même sa naissance, l'enfant est exposé aux maléfices et l'existence tout entière n'est qu'une lutte désespérée et angoissante contre les mauvais sorts et les embûches des puissances infernales. La loi encourage ces folies : les juges reconnaissent à l'odeur de soufre qu'il répand le bouc noir sur lequel l'amant attendu vient rejoindre sa fiancée languissante. Une science de la magie se développe avec ses formules, ses traditions, ses manuels : ils enseignent l'art compliqué de déjouer les malices du démon, ils apprennent les paroles qui adoucissent les douleurs de l'enfantement, et qu'il convient de glisser un almanach sous la tête de l'enfant qui vient de naître, — il aura moins de peine plus tard pour apprendre ses lettres, — et de planter du gazon devant la porte de l'étable ; le troupeau sera ainsi protégé contre le mauvais œil, car le sorcier ne pourrait pénétrer dans la maison qu'après avoir compté l'herbe brin à brin '. Pauvres sorciers qui se
I. V. pour ces superstitions les articles de M. Zibrt, qui a tant fait pour
laissent si aisément arrêter et dont la terreur trouble pourtant les plus fermes esprits.
Nulle part Tcpouvante n'est aussi grande qu'en Silésie où l'épidémie morale qui sévit dans une partie de l'Allemagne, se traduit par d'horribles holocaustes. Dans la petite ville de Griinberg, on brûle dix sorciers en i663, et treize dans les environs; le nombre des victimes eût été plus considérable, si la cour ne se fût émue et n'eût ordonné de suspendre les exécutions. Dans les montagnes, un délire furieux s'empare des populations; en i65i, deux cents personnes expient dans les flammes leur commerce avec le diable, parmi elles beaucoup de femmes, des enfants de un à six ans qui, suivant l'aveu de leur mère, sont les fils de l'esprit du mal ; un rapport officiel de Freiwaldau constate que la moitié de la population a été reconnue coupable de sorcellerie '. Ces exécutions en masse laissent une impression moins douloureuse que les procès isolés, avec la stupidité des juges, les aveux arrachés par la torture et le délire des accusés qui, d'euxmêmes, se reconnaissent coupables et sollicitent la condamnation pour échapper au démon. Dans la Bohème propre, les persécutions contre les sorciers n'ont jamais pris le même caractère épidémique, mais les condamnations sont cependant assez nombreuses.
La fureur d'intolérance se détourne volontiers sur les Juifs, qui, plusieurs fois chassés du pays, avaient toujours réussi à acheter leur grâce : c'étaient « les sujets qui rapportaient le plus ». Ferdinand II du moins, pour rassurer sa conscience, leur avait ordonné d'assister au sermon avec défense d'y parler et d'y dormir. Il leur restait encore assez de temps pour brasser des affaires et presque toute l'activité industrielle et commerciale se concentrait entre leurs mains; il y en avait 7,000 à Prague en 1680 et
les études ethnographiques en Bohème, dans le Peuple tchèque, VII, 104, 193. Cp. un rapport du jésuite Chanovsky, dans les Comptes rendus de la Société des sciences de Prague, i8g5.