‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 187 sur 325 · ÉCOLES · texte numérisé non relu

ÉCOLES

que les classes supérieures. Si aucun peuple ne saurait se condamner à l'isolement sans courir à une décadence rapide, les idées qu'il importe perdent leur force fécondante dès qu'elles ne sont pas assimilées par un organisme vigoureux. Au xvn'^ siècle, la Bohême ne réagissait pas sous l'action étrangère qui ne dépassait pas une couche extrêmement superficielle et qui aggravait ainsi cette séparation des classes, qui était un des maux essentiels du pays. Le clergé et la cour veillaient avec soin pour écarter tout ce que la littérature française, même sous Louis XIV, contenait encore de libéral et de révolutionnaire, et ils parvinrent pendant longtemps à étouffer la plus légère velléité de réflexion.

L'ignorance du peuple était extrême. Les écoles, qui au XV* et au xvi*^ siècle, faisaient l'orgueil du pays, avaient été balayées par la tempête. Les seigneurs ne mirent naturellement pas plus de zèle à les relever qu'à rebâtir les presbytères. Les paysans sur ce point s'entendaient aisément avec les propriétaires et voyaient un ennemi dans l'instituteur : ils avaient besoin de leurs enfants, il avait droit à certaines redevances, il fallait lui charrier son bois, entretenir son jardin. Aussi la plupart des communes n'ont pas d'école : la Moravie, vers 1670, en compte en tout 827, c'est-à-dire que dans les neuf dixièmes des communes, les enfants sont complètement illettrés.

Dans les autres villages, la situation n'est guère meilleure; les élèves ne viennent pas pendant l'été parce qu'ils travaillent aux champs, et ils ne viennent pas l'hiver, parce que les routes sont impraticables ; c'est à peine si un sixième des enfants suivent les cours, encore d'une façon fort irrégulière. Depuis que l'Université de Prague n'exerce plus la haute surveillance sur l'enseignement, toute direction générale a disparu. Les instituteurs ne parviennent pas à obtenir le paiement de leur très maigre salaire ; pour vivre, ils sont organistes, chantres, secrétaires de la commune, sonneurs, et ils ajoutent quelquefois un métier manuel à ces fonctions aussi diverses que

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mal rétribuées. L'habitude, si fréquente jadis, de laisser un legs à quelque école, a disparu. En 1690, dans des centres relativement importants comme Kolin, le maître et son délégué sont « réduits à la mendicité, n'ont pas de pain pour leur appétit et grelottent de froid » ; un autre nous dit naïvement que, pour que son fils ne soit pas complètement ignorant et borné, il l'a envoyé chez les Jésuites. Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, les élèves n'ont d'autre siège que la terre; s'ils veulent ne pas avoir trop froid, ils apportent leur bois; ils trouvent plus simple de s'abstenir. Pendant tout le xviii® siècle, les bourgeois de Kolin en grande majorité et les bourgeoises presque sans exception ne savent pas lire. Les livres sont très rares : quand la prospérité se relève un peu, les inventaires nous parlent de bijoux, de tableaux, de meubles de prix, presque jamais de livres : la bibliothèque d'un riche bourgeois qui a été commissaire de cercle, se compose en lySô de cinq volumes, un almanach, un livre de prières, trois petits manuels juridiques. Dans les villages, les juges, les bourgmestres ne connaissent pas l'alphabet; le pa3'san qui sait lire et écrire est une sorte de personnage, un peu suspect; une grande partie de la population, dit Tomek, était dans un état intellectuel et moral qui n'était pas très supérieur à celui des animaux.

L'enseignement secondaire est à peu près exclusivement entre les mains des Jésuites; les Piaristes qui les remplaceront, n'ont encore que quelques établissements d'importance médiocre. Chez les uns et les autres d'ailleurs, les mêmes méthodes et les mêmes procédés, qui ne sont que l'application de ce Règlement scolaire qui, depuis Aquaviva jusqu'à la suppression de la Compagnie ou plus exactement jusqu'à aujourd'hui, est demeurée la base de leur pédagogie. Il est fort remarquable, ce règlement scolaire, et rien n'a autant contribué aux succès de la Société ; les Jésuites l'interprètent avec une intelligence merveilleuse ; leurs Pères sont souvent admirables de tendresse et de dévouement; il n'y a aucune vanité dans le récit que nous

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fait Balbin de l'affection que ressentaient pour lui ses élèves : « Ils se réfugiaient près de moi, non pas comme près d'un père, mais comme près d'une mère. » Il avait été lui-même à bonne école, dressé, pétri par un de ces grands manieurs d'àmes, Nicolas Leczynski, calviniste converti qui l'avait apprivoisé, avait encouragé sa timidité, l'avait conduit par la main jusqu'à l'Ordre, auquel il rend encore aujourd'hui de si rares services : avec son nom, on ferme la bouche aux historiens qui reprochent à la Compagnie la subtilité sournoise de sa diplomatie et l'implacable égoïsme de sa domination. — L'enfant regimbait, s'effarait des railleries de ses camarades : — « Ne t'inquiète pas, travaille," tu seras jésuite »; dans les épreuves difficiles, Balbin trouvait Leczynski auprès de lui : « Je n'aurais jamais pu le faire si je n'avais eu à côté de moi mon maître qui m'encourageait. »

Tu seras jésuite! — c'est aussi ce que répétaient sous diverses formes à leurs élèves tous les professeurs des gymnases, et leur main prévoyante écartait tout ce qui aurait pu contrarier cette captation d'un peuple. « Je ne cesserai jamais, disait Loyola, de crier contre toutes les nouveautés, en théologie, en philosophie, en logique et, si c'est possible, même en grammaire, devrais-je vivre cinq siècles. » La Compagnie éprouve la même inquiétude en face de ce qui n'est pas garanti par la tradition; elle veut, suivant la parole de son fondateur, armer ses disciples « avec toutes les armes possibles pour l'édification ». Il est fâcheux que cette dernière réserve suffise à compenser les qualités professionnelles de ses maîtres et les avantages de leur méthode. Il faut éviter scrupuleusement d'attirer l'attention des étudiants sur ce qui n'est pas en accord parfait avec la doctrine romaine, ne pas nommer les auteurs suspects, même pour les réfuter ou pour leur emprunter une idée exacte; on écartera l'histoire, — où il est trop souvent question de révoltes, — la géographie, les sciences, qui seraient de nature à faire pénétrer dans les esprits l'idée de lois naturelles, générales, immuables, et à ruiner

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