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L ENSEIGNEMENT DES JESUITES

par là la conception semi-mythologique que propagent les Jésuites. Ils n'ont accepté l'humanisme que pour le dépouiller de son aiguillon et ils se servent de l'étude des langues anciennes pour empêcher les jeunes gens d'entrer en connaissance intime avec l'antiquité. Dans Virgile, ils relèvent surtout les fautes de métrique et ils réduisent Tacite à n'être qu'un recueil d'expressions; même ainsi, ils se défient de ces grands noms, leur préfèrent les auteurs complètement indifférents et vides, Lucain, Claudien ou quelque compilateur du moyen âge.

Leur attention se porte uniquement sur la forme, l'agrément des tours, l'expression inattendue et piquante. Malheureusement, cet enseignement, qui est nécessairement monotone et exclusif, ne convient qu'à un petit nombre d'esprits. La plupart des enfants sont capables de prendre goût aux sciences, à l'histoire, à la vie; les délicats que charment les cadences et les antithèses d'un discours latin sont rares. Les Jésuites le sentent, et, comme il faut au moins sauver les apparences, ils s'attachent à dégrossir la masse de leurs auditeurs, à leur donner une teinture, un vernis; il importe moins d'être instruit que de ne pas paraître ignorant; ils remplissent le temps par des cérémonies, des discussions arrangées et truquées, des représentations dramatiques. Chaque acteur a son rôle tracé d'avance, s'efforce moins de découvrir la vérité que de placer à propos une répartie ingénieuse. Éducation de mensonge et de façade; l'adolescent sort du collège, non seulement sans avoir rien appris, mais l'esprit faussé, avec une conscience diminuée, sans esprit critique, sans autre but que de faire son chemin dans le monde, humble et souple, dévoué d'ailleurs à ses maîtres qui l'ont choyé, gâté dans tous les sens du mot et qui l'ont dressé à aimer son esclavage. Pendant cent cinquante ans, toute la jeunesse passe par ces écoles. Les Jésuites, disait le cardinal Harrach, qui les accusait d'être des hypocrites sans principes et sans convictions, affirment qu'ils ne poursuivent ni leur propre gloire ni leur intérêt personnel, et cependant ils combattent

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sans merci ceux qui voudraient se consacrer comme eux à l'enseignement, alors que chacun sait qu'il ne convient pas de livrer à un seul Ordre l'enseignement d'un grand pays. Il est obligé cependant d'accepter leur monopole et, après lui, tout le monde s'incline devant leur habileté supérieure; à l'abri désormais de concurrence, ils s'abandonnent à leurs tendances naturelles et exagèrent leurs défauts '.

Nulle part, leur tour d'esprit n'est plus choquant et plus funeste que dans l'enseignement supérieur. Fatigué de la querelle de la Société et de l'archevêque à propos de l'Université, Ferdinand III a tranché la question en i653 par un coup d'autorité; au dessus du Carolinum, l'ancienne Université de Charles IV, et du Clementinum, qui comprend les écoles supérieures fondées par la Compagnie, il a établi un surintendant royal, « véritable employé de police, analogue aux juges royaux des villes, et il lui a remis la direction des études et l'inspection des professeurs » ". Dès lors la vie scientifique est étouffée entre le despotisme de l'Église et celui de la royauté. L'Ordre a conservé la libre disposition des chaires de philosophie et de théologie et il s'accommode mal du rapprochement qu'on lui impose avec des maîtres étrangers ; il exige d'eux une très humble soumission et repousse la plus légère ingérence sur son propre domaine. — Chaque professeur à sa nomination, chaque candidat après son examen, chaque

I . J'ai lu avec toute l'attention qu'elles méritent les apologies de Duhr (Jesuiten-Fabeln) et de Hodr (déjà cité); elles ne m'ont pas convaincu. En réalité, toute la discussion repose sur un malentendu. Les adversaires des Jésuites ne leur reprochent pas d'avoir volontairement entretenu l'ignorance parmi leurs élèves, mais d'avoir subordonné la science à la gloire de l'Église et delà Compagnie. Je suis d'ailleurs tout prêt à reconnaître, avec Comenius lui-même, que leurs méthodes, au moment où elles furent introduites, marquaient un progrès très réel; leur malheur fut de croire qu'elles pouvaient être immuables ; ils furent la première victime de leur triomphe. — V. sur ce point Peizel, Bœhm.... Gelehrte und SchriftstcUer aus dem Orden der Jcsuiten, Introduction. — On trouvera toutes les indications bibliographiques nécessaires pour contrôler et compléter mon résumé nécessairement très sommaire dans l'excellente histoire de la littérature

tchèque de Jaroslas Vltchek (Prague il 2. Tomek, Gesch. der Prager Univ., p. 279.

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doyen et chaque recteur au moment de leur installation, doivent jurer qu'ils soutiendront le dogme de l'Immaculée Conception, tant que le pape n'en aura pas ordonné autrement et ils renouvellent leur promesse chaque année, solennellement, dans l'église du Tyn. Ils n'en demeurent pas moins suspects : dans aucun cas, on ne peut en appeler des facultés jésuites au Conseil académique (1677); la Compagnie n'est même plus obligée de communiquer au Surintendant la liste de ses professeurs.

Sous son patronage étouffant, tout se rapetisse et se rétrécit. A la faculté de philosophie, on n'enseigne ni l'histoire ni le grec ni le latin; l'enseignement des sciences se réduit au commentaire de quelque compilateur du moyen âge : de la génération et de la production des éléments, du ciel et du monde ; les leçons de morale et de mathématiques sont facultatives; le cours de mathématiques comprend une leçon d'une demi-heure par semaine, pendant un an; le professeur dicte un cahier que ses maîtres ont désigné ou approuvé. Les professeurs laïques s'inspirent du même esprit. On comprend sans peine que « l'époque de l'apogée de l'Ordre ait été aussi celle du plus profond abaissement de l'éducation du peuple et de la science en général ; si la décadence, qui avait été déterminée par la guerre et la persécution fut si longue et le relèvement si pénible, la faute en revient avant tout à la Compagnie ' ».

De leur forteresse du Clementinum, les Jésuites réglementent toute la vie intellectuelle du pays, c'est-à-dire la suppriment. Après la, bataille de la Montagne-Blanche, au moment où ils espéraient soumettre la Chrétienté entière à leur autorité, ils avaient eu la pensée grandiose de centraliser dans leurs mains l'administration de la pensée humaine : dans chaque province, trois censeurs auraient veillé à ce que les imprimeurs n'éditassent aucun livre ancien ou nouveau sans l'autorisation du Général; à Rome,

1. Tomek, p. 290. Le témoignage de Tomek est d'autant plus décisif que non seulement sa compétence est indiscutable, mais qu'il est très nettement conservateur et catholique.

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on réunirait une bibliothèque universelle, qui renfermerait des livres de toutes langues et suffirait aux besoins de tous les peuples \ Même parmi les catholiques, leur ambition provoqua des inquiétudes assez vives et ils se résignèrent à partager l'autorité. Qu'elle s'exerçât par leurs prêtres, par l'archevêque, par la Lieutenance ou par le surintendant de l'Université, la censure était toujours inspirée par leur esprit et les écrivains n'y gagnaient rien. La besogne des censeurs était aisée : jusqu'en 1687, l'imprimerie d'Olomouts avait le privilège exclusif de publier des livres en Moravie, et un des décrets qui ont valu à Joseph P*" son renom de libéralisme, est celui qui autorise l'existence de deux imprimeries dans le margraviat. En Bohême, en dehors de l'Imprimerie de l'Université qui, depuis Léopold, était la propriété exclusive des Jésuites, il n'y avait guère que cinq ou six pauvres établissements, qui éditaient quelques almanachs et quelques livres de piété. Avant de recevoir leur brevet, les propriétaires jurent entre les mains du vicaire général qu'ils ne prêteront leur concours à aucune publication suspecte; à la première réquisition, les librairies doivent présenter le catalogue des livres qu'ils ont en magasin ; ils sont obligés d'avoir un Index des livres interdits tenu à jour.

La Compagnie a la censure exclusive des livres hébraïques et elle en use sans ménagement, comme quand en 1628 elle impose une amende de dix mille florins à un rabbin, coupable d'avoir réimprimé un livre dont la première édition n'avait donné lieu à aucune plainte. A la moindre imprudence, les Pères organisent une razzia, envahissent les sj'nagogues, fouillent les maisons et les écoles; en 1669, ils saisissent plusieurs milliers de livres hébraïques qu'ils brûlent publiquement ; les rabbins sont obligés de leur soumettre leurs sermons. La lutte était plus malaisée avec les colporteurs qui, de Saxe et de

I. Mentchik, La censure en Bohûme, dans les comptes rendus de la Société des Sciences, 1888, p. 108.

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