‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 190 sur 325 · TCHÈQUES ET ALLEMANDS · texte numérisé non relu

TCHÈQUES ET ALLEMANDS

distribuait des ouvrages de piété, composait des cantiques ou corrigeait les vieux psautiers. Il réunit quelque argent et créa la Fondation de Saint-Venceslas (1669), afin d'imprimer et de répandre chaque année des livres d'édification écrits en langue vulgaire. En quelques années, elle distribua 8,000 livres ou brochures et continua son action bienfaisante jusqu'en 1790. L'archevêque Ferdinand de Bilenberk, qui avait soutenu ChtejT, lui demanda, ainsi qu'à deux autres jésuites, de préparer une nouvelle traduction de la Bible ; dans ce pays où les Saintes-Écritures avaient été jadis la lecture quotidienne de tant de paysans, les

: rafles des inquisiteurs avaient été si fructueuses que les exemplaires complets de la Bible des Frères étaient devenus fort rares. L'initiative de Bilenberk ne fut pas universellement approuvée, et, si la nouvelle traduction de l'É-

I vangile parut en 1677, celle de la Bible ne fut achevée qu'en 171 5 '.

Le succès ne répondit pas à la valeur de l'œuvre, très réelle; la Bible de Saint-Venceslas n'eut une seconde édition qu'en 1769. Le peuple avait perdu le goiit de ces lectures et les missionnaires lui recommandaient volontiers une nourriture plus légère : Invocation, Soupirs, Extases, Descriptions de sanctuaires surtout, où des historiographes complaisants énuméraient la suite infinie et monotone des apparitions et des miracles.

Ce que la masse préférait encore, c'étaient les psautiers où elle retrouvait sous les paroles nouvelles les mélodies qui lui étaient chères, ou les prophéties et les légendes que rééditaient en gros caractères souabes sur du mauvais papier quelques imprimeurs de Prague, de Skalitse, de Jindrjichov-Hradets et de Litomychl. Pauvres productions, qui fourmillent d'incorrections ! Le peuple, à travers ce jargon.

I. Les traducteurs avaient montré une remarquable largeur de vue, et ils avaient étudié avec beaucoup de conscience les éditions antérieures, entre autres la Bible de Kralitse. En haut lieu on les jugea un peu imprudents et de sourdes influences arrêtèrent plusieurs fois leur travail. La Compagnie se sert des savants, mais toujours avec quelque inquiétude.

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devinait plus qu'il ne comprenait le sens; le récit se transmettait de bouche en bouche, se racontait aux veillées, se dégageait de ses éléments étrangers pour se pénétrer des traditions nationales, de même que les hymnes pieuses que les copistes ruraux ornaient de grossières enluminures, se transformaient en cantilènes d'amour ou en chansons satiriques. Sourde germination par laquelle se préparait la moisson des siècles futurs, sans qu'aucune trace en apparût encore à la surface.

Dans les campagnes, au milieu de ces populations opprimées et méprisées, quelques souvenirs nationaux au moins se maintenaient. Les classes supérieures, celles qui donnent le ton et l'exemple, insoucieuses de la patrie et oublieuses des saintes haines de leurs ancêtres, s'éloignaient toujours plus du passé et mettaient leur orgueil à se confondre avec l'Allemagne. De toutes les formes de la décadence du peuple, aucune n'était plus menaçante et plus grave que cette folie du suicide qui emportait la noblesse presque sans exception et une grande partie de la bourgeoisie. Réduit par ces défections à ses seules forces, le peuple ne semblait guère en mesure de prolonger longtemps la résistance et on pouvait croire que la vieille citadelle, qui avait tant de siècles bravé les assauts de la Germanie, ouverte désormais et désemparée, n'attendait plus qu'une sommation pour amener son drapeau. Heureusement l'attaque fut très mollement conduite. L'Allemagne, qui n'avait guère moins souffert de la guerre que la Bohême, avait assez à faire à repeupler ses champs désolés sans essaimer au dehors ; les princes et les seigneurs de l'Empire interdisaient toute émigration et des traités internationaux ordonnaient l'extradition des serfs qui réussissaient à dépister la surveillance des intendants ; les Habsbourgs de leur côté, par négligence et par calcul, ne cherchaient nullement à attirer des colons étrangers, si bien qu'en définitive les pertes territoriales de la nationalité tchèque furent beaucoup moins graves qu'il n'était permis de le craindre. Les recherches les plus précises tendent à prou-

ver que les progrès géographiques de l'élément germanique furent moins importants après 1620 que pendant le siècle précéden t^__c^st-à-dire a Tepoque^où l'oligarchie slave concentrait l'autorité entre^ses mains.

En Moravie/les^^tab lëâïïxTde Slavik montrent immédiatement au lendemain de la guerre un léger progrès des Allemands; leur marche est vite arrêtée et les Tchèques réoccupent le terrain perdu; les quelques défaites qu'ils éprouvent vers la frontière septentrionale, sont très largement compensées par ailleurs ; la proportion des deux nationalités, qui était en i65o de 64 0/0 de Slaves environ contre36o/od\AJ[lemands, est aujourd'hui (1890) de 68 contre 32.

Pour la Bohême propre, nous ne possédons pas malheureusement d'étude générale aussi précise, il est certain cependant que la situation étaitici plus menaçante, qu'en Moravie, parce que le contact avec l'Allemagne était plus direct et aussi parce que l'infiltration germanique avait recommencé bien longtemps avant 1618. Nos connaissances historiques sur le moyen âge demeurent si imparfaites que nous risquons bien souvent de prendre pour une réalité durable ce qui n'est qu'un incident superficiel ; il est ainsi possible que le triomphe des éléments démocratiques et tchèques dans les villes au moment des guerres hussites ait été beaucoup moins complet que nous ne le supposons; dans tous les cas, on eut l'occasion de vérifier une fois de plus la loi historique d'après laquelle les révolutions peuvent bien précipiter et sanctionner les changements qui sont déjà en voie d'accomplissement, qu'elles ne modifient jamais la tendance générale des événements. A peine le calme est-il rétabli, au xvi* siècle, que les Allemands reprennent l'offensive et leurs progrès rapides sont bientôt un sujet d'inquiétude pour les patriotes. A Prague, la présence de la cour attire des immigrants cnJbu.l4V' vriers, artistes, négociants : « Que de pauvres étrangers nourrit Prague, écrit alors Veleslavin; le proverbe a raison, qui dit qu'elle est l'hôpital de tout l'Empire! »; Winter a calculé que sur 2287 bourgeois nouveaux établis dans la

capitale de iSSo à 1600, il y a 85i Allemands. Ils étalent leur arrogance habituelle : si malléables et si souples dans leurs rapports avec les peuples plus avancés en civilisation, ils s'attribuent vis-à-vis des Slaves une mission supérieure et,^ peine installés, ils veulent imposer à leurs hôtes leurs coutumes et leur idiome; dès que quelques ouvriers allemands pénètrent dans une corporation, ils cherchent à la fermer aux Tchèques; s'ils n'y parviennent pas, ils demandent à former une corporation spéciale plutôt que de demeurer unis aux nationaux '; ils exigent que malgré les lois on se serve de l'allemand dans les procès où ils sont mêlés. Leur attitude provoque des rixes ou des mesures de défense : les villes les plus rapprochées de la frontière interdisent aux étrangers de s'établir dans leurs murailles, la diète elle-même intervient et édicté la fameuse ordonnance de 161 5 qui fait dépendre de la connaissance du tchèque l'exercice des droits politiques et municipaux.

Symptôme fâcheux, quand un parti victorieux et maître du pouvoir recourt à des lois d'exception pour se défendre / contre les envahissements d'une minorité. Les Allemands mettent déjà la main sur Most ^Briix), Ousti (Aussig), Teplitse, Kadaïn, Komoutov, c'est-à-dire que sur le point où la lutte a toujours été le plus ardente, les Tchèques perdent les postes avancés qu'ils avaient jusqu'alors réussi à conserver. Les conquêtes les^pkis importantes de la nationalité germanique sont ainsi antérieures à 1618-: tout au plus peut-on dire que la plupart des villes germanisées alors renfermaient encore de très influentes minorités indigènes et que tout espoir de revanche n'était pas interdit. La guerre de Trente-ans permit aux Allemands de s'établir solidement dans leurs récentes conquêtes, de compléter la prise de possession des enclaves slaves qui résistaient encore et de pousser à leur tour quelques postes avancés vers l'intérieur du royaume, sans que cependant leurs

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