Tome I
ByO FROZIN
à lui que se rattachent les annalistes, relativement assez nombreux au xvii' siècle, qui se mettent à l'œuvre avec l'intention bien arrêtée de réagir contre les engouements du vulgaire. Betskovsky ', un des plus intéressants, n'ignore pas que « les Tchèques sont pour leurs voisins et même pour beaucoup de leurs compatriotes du sel dans les 3^eux et une épine éternelle dans le cœur » ; il a confiance dans les Saints Patrons, qui si souvent sont venus au secours des Tchèques contre leurs ennemis.
Un bourgeois de Plzein, Frozin, parcourt le pays ", « par la neige et par le froid, souvent réduit à se contenter de misérables demeures », afin de se procurer des ressources pour pouvoir traduire- quelque livre excellent et « offrir ainsi au moins quelque chose dans la mesure de ses forces à ses malheureux compatriotes méprisés. » — Il nous donne une idée des besoins intellectuels de son temps, et aussi de sa propre intelligence^ en choisissant dans ce but une niaise compilation où le jésuite Koumpenberg avait décrit toutes les images miraculeuses de la Sainte-Vierge. Il n'en est que plus curieux de voir combien son patriotisme est demeuré vivant : — A quoi bon te donner tant de mal, lui disent beaucoup de sceptiques; le peuple tchèque est désarçonné et ne se relèvera pas. — D'autres en revanche, en grand nombre, le comprennent et l'approuvent. Quant à lui, il ne doute pas; il étudie avec une curieuse précision les progrès de l'invasion germanique, et le tableau qu'il nous en a tracé est la seule partie de son œuvre qui ait aujourd'hui quelque intérêt. Il a beau toucher du doigt la gravité du mal, il ne croit pas à la défaite définitive. — « La prophétie de Sylvius qu'un jour viendra où il sera aussi rare de voir un Tchèque sur le pont de Prague qu'un cerf aux cornes dorées, ne s'est pas accom-
1. Bctskovsky, 1658-1725, prêtre et longtemps intendant des Chevaliers de la Croix; sa vie fut presque entièrement consacrée aux études historiques. Rézek a publié sa « Messagère des anciens événements tchèques » (3 volumes), qui est une source tort importante pour l'histoire du xvii« siècle.
2. Nous savons peu de chose de F'rozin. Il entreprit de 1700 à 1703 un voyage d'études en Bohême pour étudier l'état des deux nationalités.
PÉCHINA DE TCHÉCHOROD Sjl
plie : la Bohême est tchèque et le restera à moins qu'on n'emploie pour la germaniser la violence brutale ». On dit que le tchèque est une langue dure et difficile : pur préjugé d'ignorant. Est-ce que la mère du tchèque, la langue slave et moscovite, ne règne pas jusqu'aux extrémités de rOrient, au-delà des Tartares et des Arabes, sur les Chinois et les Indiens!
Les deux représentants les plus connus de cette école sont un chanoine de Prague, Péchina de Tchcchorod ' et le jésuite Balbin '. Nés tous les deux au lendemain de la Montagne-Blanche, leur jeunesse s'est écoulée au milieu des tristesses de la guerre et leur àme s'est émue de compassion pour ce pauvre peuple tchèque si cruellement éprouvé. Ce sont des fils dociles de l'Église, dont leur foi modeste ne discute pas les arrêts, mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur et les vaincus ont assez durement expié leurs erreurs pour mériter miséricorde. La pitié les conduit au patriotisme. « J'ai publié ce travail en tchèque, écrit Péchina dans son Prodrome de la Description de la Moravie, et j'ai l'intention de publier la suite en tchèque, pour prouver que je suis un vrai bohème et que je ne rougis pas de ma langue nationale ». Si par moment, un sentiment de découragement l'envahit à la pensée de la lutte inégale de ses pauvres compatriotes contre les Allemands, il songe qu'ils ne sont pas isolés : « Nous autres. Bohèmes, Moraves, Polonais, Croates, Russes, Vendes et autres
1. Péchina de Tchéchoiod, 1629-1680. Un appel à la croisade qui eut quelque retentissement (i663) lui valut le titre de chanoine de Saint-Vit; il devint doyen et conseiller privé, 1673. Il avait entrepris une vaste encyclopédie de l'Histoire Morave, dont il a publié seulement quelques fragments ^Mars Moravicus, première partie), 1677. Sa biographie a été étudiée avec beaucoup de soin par Zélény dans le Journal du Musée bohème, 1884-1886.
2. Balbin 1621-1688, jésuite, ordonné prêtre i65o. Sa vie fut vouée tout entière à l'enseignement et aux études historiques, dont il fut à peine détourné par quelques missions pour convertir les hérétiques. Son Epitome rerum bohemicarum lui causa d'assez graves difficultés avec le grand burgrave et il fut exilé quelque temps à Kiatov. C'est là qu'il écrivit sa Dissertatio apologetica pro lingua slavonica praecipue bohemica, qui ne fut naturellement pas publiée. L'édition de Peltzel en 1773 fut immédiatement confisquée.
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frères du même sang, nous avouons tous unanimement pour notre commune origine l'illustre race slave. » La conviction de Balbin, qui a peut-être été l'initiateur de Péchina, s'épuise en lamentations; celle de Péchina est plus active. Doyen du chapitre de Saint-Vit et membre de la Diète, il met à profit la bienveillance que lui témoigne Léopold, pour défendre les privilèges du royaume; il combat dans l'Église les tendances de ses confrères qui favorisent l'immigration germanique et surveille surtout cette région de Plzein où les moines et les prêtres appellent des colons étrangers. — « Je tiens pour une action funeste et coupable de haïr la langue que nos pères ont parlée pendant tant de siècles, cette langue dans laquelle Dieu a été loué par tant de témoins qui régnent maintenant avec lui dans les Cieux. » Il introduit l'Ordre des Pauliciens qui prieront « pour la bénédiction et les succès de l'illustre maison d'Autriche et pour le salut, le bonheur, la perpétuité et la joie de notre douce patrie et de toute notre race slave » ; dans son testament, il laisse à Saint-Vit une rente en faveur de deux prêtres qui « devront implorer de Dieu le maintien du peuple tchèque et être Tchèques ou Moraves de langue et de race ou bien Polonais, Croates ou Slovaques ».
Cette bonne volonté est un peu perdue, assez bien résumée par ces immenses in-folio qui n'ont jamais été édités et ne méritent guère de l'être. Palatsk}' a jugé avec sévérité celui que l'on est convenu d'appeler le Père de l'Histoire morave, et il n'est pas contestable que ses critiques sont fondées. Peut-être n'a-t-il pas eu assez présentes .à la mémoire les difficultés avec lesquelles eurent à lutter ces chroniqueurs du xvii'' siècle, l'éducation qu'ils avaient reçue, l'atmosphère de mensonge qu'ils avaient respirée. — « Je ne puis assez m'étonner, nous dit Balbin, qu'un récent écrivain ait osé affirmer que l'Université de Charles IV n'a jamais cessé d'être catholique et fidèle à son roi '. » — On en était