I. Balbin, Bohemia Docta, p
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arrivé là, de rayer deux siècles d'histoire ! Péchina et Balbin n'ont évidemment aucune idée des méthodes scientifiques et il suffit de comparer leurs œuvres aux publications de même ordre qui paraissent en France vers la même époque pour mesurer l'abaissement où la réaction religieuse et la guerre ont réduit les esprits. Ils ont au moins le très remarquable mérite de sentir leur misère et il convient de les juger moins d'après le résultat qu'ils ont obtenu, que d'après l'effort qui leur fut nécessaire pour écarter un peu les chaînes dans lesquelles s'étiolait la nation entière ; leur critique est peu pénétrante, leur marche est embarrassée et traînante ; ils ont pourtant le goût de l'exactitude, l'application, la constance, et un respect, pas toujours très éclairé, mais très sincère de la vérité. Ils valaient mieux que leurs œuvres, et leurs timides appels à la clémence et à l'oubli étaient comme le premier frisson d'une vie nouvelle.
Qu'un homme comme Balbin, d'une piété si candide, si affranchi de tout prurit d'indépendance, si dévoué à ses devoirs, si modeste, ait pu devenir suspect, cela en dit long sur le régime qui pesait sur le pa3's. Il avait osé rappeler que jadis la couronne de Bohême avait été élective et que le slave était alors la langue dominante : le grand-burgrave l'accusa, pour emplo3^er les formules modernes, de pousser à la haine et au mépris du gouvernement et à la haine des citoyens les uns contre les autres. Les Supérieurs de l'Ordre avaient fini par prendre ombrage de ce réveil de la curiosité historique. Leurs apologistes actuels, souvent assez mal inspirés, s'évertuent à nous prouver que la Compagnie ne haïssait pas les Tchèques, ce que personne n'a jamais prétendu ' ; comme l'Église elle-même, elle a toujours vu dans l'existence des diverses nations une preuve de la colère divine et ïïTui semble par conséquent peu raisonnable de s'attacher à des divergences futiles ou
I. Il semble qu'il y avait dans la Société deux tendances, l'une favorable, l'autre hostile au tchèque. V. l'article de Mentchik dans le Rouch (le Mouvement), IX. 16, ,^,
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funestes ; Ignace recommandait à ses disciples d'éviter j absolument les discussions sur la supériorité des divers Il peuples. Balbin qui avait péché contre le vœu d'obéis- \\ sance indifférente, fut envoyé à Klatov dans une demii captivité. Il en éprouva une stupéfaction attristée : « Bon Dieu! écrivait-il à l'un de ses protecteurs. Me voilà maintenant accusé d'intrigues contre la vérité. Bientôt sans doute on me traitera d'hérétique ou même de païen! Très malheureux historiographe, » Il trouva des protecteurs auprès de Martinits, auprès de l'Empereur lui-même ; dix ans cependant s'écoulèrent avant qu'il reçût l'autorisation de retourner à Prague \ Il reprit aussitôt ses recherches, poursuivit jusqu'à ses derniers jours ses Mélanges, qui sont en somme une mine, un peu difficile à exploiter, mais précieuse, d'observations et de renseignements; il y a comme une manière d'héroïsme dans l'acharnement avec lequel il continue ses études jusqu'au dernier jour : « Je meurs et j'écris encore ^. »
Pendant son exil de Klatov, il avait composé son Apologie de la langue slave, et en particulier de la langue bohème, qui, plus que ses gigantesques compilations, a /, sauvé son nom de l'oubli. C'est un modèle excellent des prédications patriotiques qui sont devenues depuis un des genres fondamentaux de la littérature tchèque. Ces apologies n'échappent pas aux défauts inhérents à l'espèce : elles sont monotones, tombent facilement dans la déclamation, et il est certain que le plus sûr moyen de défendre contre la décadence sa langue mitionale et de la répandre, est encore de composer un chef-d'œuvre. Balbin n'avait pas
1. Mentchik, Pierre Lambcck et l'Epitomc de Balbin (Comptes rendus de la Société des Sciences, 1889); il indique quelques-unes des critiques qui avaient motivé la poursuite, elles sont bien curieuses : 11 a loué le « courage des nôtres qui ont envoyé sous le joug l'armée d'un empereur de la Germanie ». Il a écrit : Les princes de mauvais renom avaient jadis la coutume d'accabler de tributs les pays qu'ils jugeaient suspects pour leur enlever ainsi tous les moyens de se révolter ; il a parlé avec trop d'acrimonie des guerres de Venceslas contre les Autrichiens, il a diminué autant qu'il était en lui les victoires de Rodolphe, etc. (p. 198-202).