I. Mémoires de Pospichal, p
inconvénient à se rendre à Prague. Leur rapport fut moins décisif que les subsides qu'offrirent les Etats. Ces résistances qu'inspiraient les défiances traditionnelles contre le pays des Hussites, ne demeurèrent pas inconnues en Bohême et réveillèrent çà et là les antiques haines. On racontait que l'Empereur ne venait que pour apporter la peste et achever dedétruire le peuple tchèque. Les esprits effarés apercevaient partout des présages sinistres : le 25 décembre 1679 °^ signala, du côté de la Montagne-Blanche, une « comète véritablement terrible » ; la terreur grandit quand, au mois de février, apparut une seconde comète, dont la queue se croisait avec celle de la première. « L'année 1680, notait un annaliste, menace d'être malheureuse pour le monde entier et particulièrement pour la maison d'Autriche. » La cour cherchait dans les fêtes un divertissement à ses terreurs; Léopold partageait son temps entre les exercices de piété et les chasses ou les représentations théâtrales; des juges, qui n'étaient pas spécialement malveillants, s'étonnaient de la faveur excessive qu'il témoignait aux Jésuites ou de l'indifférence avec laquelle il apprenait les succès de la France; les courtisans rivalisaient de faste et leurs intendants percevaient les contributions plus durement que jamais.
L'enquête officielle ne laisse aucun doute sur les abus dont les serfs étaient victimes. — « L'intendant d'un domaine ro3'al fixe à chacun des corvéables une certaine quantité d'arpents de terre à labourer, sans tenir compte de la différence des attelages, et quand celui dont les bêtes sont les plus fortes a fini sa tâche, il le force à continuer à travailler jusqu'à ce que son voisin ait terminé, si bien que l'un et l'autre sont infailliblement ruinés. Les paysans sont condamnés à faire chaque jour 3, 4 et jusqu'à 5 milles pour se rendre au travail qu'on leur assigne. En cas de maladie, de mort ou dans toute autre circonstance grave, de même quand deux ou trois jours de chômage se rencontrent dans une semaine, l'intendant ne fait grâce d'aucune corvée. Si pendant l'été quelqu'un veut se mettre de côté pour souffler
un moment, il le fait fouetter. Pour la moindre faute, les paysans sont mandés au château, le sergent reçoit Tordre de les battre sans pitié, et il est arrivé souvent qu'après ces exécutions, plusieurs ne se sont pas rétablis jusqu'à leur mort '. » Le rapport cite une longue liste de paysans et de juges qui ont eu les côtes enfoncées, les bras cassés; d'autres ont été retenus en prison pendant trois mois ou même six mois; pendant ce temps, leurs champs dépérissaient, leurs femmes et leurs enfants mouraient de faim ; sur 178 corvéables, 86 sont tombés dans une misère complète. — Quand de telles barbaries se commettent sur une terre qui appartient au souverain, on devine ce qu'a pu être la tyrannie générale et on comprend le sens vrai des plaintes des serfs qui refusent d'endurer plus longtemps un pareil régime : « Nous ne pouvons plus supporter de tels hommes. » L'oppression, quand elle arrive à un tel degré, nourrit au fond des cœurs des colères qui, d'ordinaire comprimées par la crainte, éclatent de temps en temps à la surface; en 1668, une commune se met en marche vers Prague pour demander justice contre l'intendant qui la gouverne à la turque ; ailleurs, un seigneur envoie à la potence un de ses laboureurs, sur le simple soupçon qu'il pousse ses compagnons à la révolte. Encore faut-il remarquer que les nobles ont intérêt à ne pas ébruiter les choses, que les chroniques ne nous parlent que des faits les plus graves. Tout indique ainsi une sorte de guerre sourde, de fermentation constante, et il suffit d'un incident pour que l'insurrection se propage et s'étende.
Des influences étrangères intervinrent-elles en 1680 pour unir dans un mouvement commun les éléments d'agitation répandus dans le pays? La cour semble l'avoir cru ou avoir cherché à répandre l'opinion que l'ambassadeur français Vitry et les Hongrois avaient été les instigateurs de la rébellion. Mais les indices de ce complot sont bien faibles et bien rares, et les témoignages sur lesquels se
I. Cité par Svatek, Tableaux de la civilisation tchèque, p. 227.
sont appuyés quelques historiens ne méritent aucune créance. On se racontait dans les veillées une antique prophétie qui annonçait l'approche du jour de la vengeance : un paysan porterait de nouveau la couronne de fer de Liboucha. II est évident que cela ne suffit pas pour affirmer que la révolte eut un caractère politique, bien que sans doute les souvenirs d'indépendance aient pu dans certains cas se représenter à la pensée de quelques-uns des chefs. Il est plus probable que çà et là les hérétiques qui se cachaient dans diverses parties du pays saisirent l'occasion de se venger de leurs persécuteurs. Mais la religion n'eut aussi qu'une influence restreinte et secondaire et l'insurrection reste essentiellement un accès de désespoir des serfs poussés à bout K
Si les documents connus ne permettent pas un récit détaillé des événements, ils nous montrent cependant comment les choses se passèrent en général. Les paysans décident d'envoyer à l'Empereur des délégués pour lui présenter leurs griefs et implorer sa pitié. Les seigneurs, avertis de cette agitation, font arrêter et punir les meneurs. Exaspérés par ces injustices, les mécontents se rassemblent, marchent sur les châteaux ou refusent de payer les contributions et d'exécuter les corvées. Le mois de janvier 1680 est ainsi marqué par une série d'émeutes locales; elles sont d'abord plus nombreuses dans les régions montagneuses du nord et du nord-est; puis les autres districts sont gagnés par la contagion qui s'étend même à la Moravie et à la Silésie. Les paysans, « qui n'avaient plus rien à perdre que la vie, pensaient qu'ils pouvaient bien la risquer pour obtenir quelque chose pour eux et pour leurs enfants ».
I. Le seul récit détaillé que nous ayons de ces incidents est celui qu'a donné Svatek; malheureusement il est confus et d'une exactitude médiocre. — Chimak, dans les Comptes rendus de la Société des Sciences, 1899, a donné une bibliographie des études spéciales qui ont été publiées sur la question; elles laissent encore bien des points obscurs. — Chimak a publié en 1900 dans le même recueil de nouveaux documents très intéressants et qui prouvent plus nettement encore l'oppression des paysans.
Léopold, qui au début a reçu avec douceur les députés, s'effraie de leur foule grandissante; il ne peut aller à l'église et sortir dans la ville sans rencontrer des paysans qui le supplient de venir à leur aide; les seigneurs lui représentent les terribles conséquences qu'aurait sa clémence et lui dépeignent sous les couleurs les plus odieuses les excès qui ont été commis çà et là •. L'Empereur essa3^e de rétablir le calme en envoyant des commissaires chargés de recevoir les plaintes ; naturellement ceuxci se prononcent en faveur des seigneurs et leur décision exaspère les plus pacifiques. Quand enfin la patente du 22 mars 1680 interdit aux paysans de présenter directement leurs requêtes au souverain et annonce que, « comme dans beaucoup d'endroits la mésintelligence entre les seigneurs et leurs sujets parait avoir pour cause les chartes et leur interprétation, il casse et déclare sans valeur toutes celles qui datent d'avant l'horrible rébellion (de 1618) », la révolte s'organise méthodiquement. Dans divers endroits, les conseils municipaux, après une discussion régulière, votent une sorte de levée en masse; on attachait une croix à une longue perche et les paysans juraient « de rester fidèles à la commune et au pa3's, vivants ou morts, par la bonne ou la mauvaise fortune ». Les insurgés se groupent autour des anciens soldats et entraînent même quelques officiers en retraite. Plusieurs milliers d'hommes se trouvèrent ainsi en armes et commencèrent à désoler le pays. Dans les districts de Chrudim, de Boleslav, de Kralové-Hradets, plusieurs châteaux furent brûlés, des nobles massacrés; il est d'ailleurs assez difficile de dire la part de responsabilité qui revient dans ces crimes aux paysans eux-mêmes et aux bandes de malandrins qui couraient le pays et dont ces troubles favorisaient les projets.
Les nobles décidèrent l'Empereur à ordonner une véri-
I. « On raconte des choses extraordinaires sur les paysans dans le cercle de Boleslav, mais les maîtres exagèrent les choses pour rendre leurs sujets odieux et pallier leur tyrannie » (Pospichal, 22 janv. 1680).