‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 202 sur 325 · d, II, p · texte numérisé non relu

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écrasent sans pitié les résistances les plus modérées. Un des épisodes de cette lutte entre les serfs et les nobles est demeuré célèbre.

Quand au mo3^en âge les frontières étaient couvertes par d'impénétrables forêts, les habitants du voisinage avaient été chargés d'en assurer la défense ; on les nommait les marcheurs, les gardes, Chodové. Ils avaient reçu en retour d'importants privilèges, étaient exempts des corvées publiques, ne relevaient que du roi. A mesure que le royaume se peupla, les forêts s'éclaircirent et les Chodové ne se conservèrent que dans les environs de Domazlitse (Taus), PrimdaetTachov; depuis le moment où ils avaient, au siècle des guerres hussites, vaillamment arrêté à plusieurs reprises les croisés allemands, leur rôle militaire paraissait terminé et les seigneurs voisins cherchèrent à supprimer leurs libertés. Pendant tout le xvi'' siècle, ils luttèrent pied à pied. L'indifférence des rois et les progrès de l'oligarchie rendaient leur situation difficile et, après la bataille de la Montagne-Blanche, leurs nouveaux maîtres, les Lamminger, ne tinrent plus le moindre compte de leurs coutumes. Ils en appelèrent aux tribunaux et au souverain jusqu'au moment où, en 1666, on leur répondit brutalement que leurs réclamations étaient fastidieuses et où on les somma de prêter serment de fidélité aux Lamminger'. L'insurrection de 1680, bien que les Chodové n'y eussent pris aucune part, servit de prétexte au seigneur pour compléter ses usurpations, et il somma les paysans de lui livrer leurs chartes, puisqu'elles n'avaient plus de valeur. — Très émus, ils envoyèrent une députation à l'Empereur qui ordonna une enquête : ce succès, si longtemps attendu, échauffa les têtes, et quand on répartit les corvées, les laboureurs ne se présentèrent pas. Lamminger cria à la révolte et demanda à la Lieutenance des troupes qu'on lui accorda aussitôt; les délégués que les serfs firent partir pour Prague furent empri-

I. Bilek, p. i,o58. Les titres des paysans étaient formels; la famille Lammiger, si âpre à exercer ses droits, n'avait pas paye le domaine im tiers de sa valeur réelle et sa possession était entachée de nombreuses irrégularités.

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sonnés, les parchemins qu'ils considéraient comme le palladium de leurs libertés, furent confisqués et détruits. Les pauvres gens expédièrent leurs femmes et leurs enfants dans les villes bavaroises voisines et se préparèrent à une résistance désespérée. On mobilisa contre eux plusieurs compagnies et trois canons (lôgS); après quelques escarmouches, les rebelles, au nombre de quelques centaines, furent obligés de s'avouer leur impuissance et ils s'engagèrent à ne plus attaquer leur seigneur devant les tribunaux : beaucoup furent condamnés à travailler sur les terres du château, les fers aux pieds. Les chefs furent traduits devant le Tribunal d'appel ; la première sentence parut trop douce à Lamminger qui fit recomliiencer le procès; cette fois trois paysans furent condamnés à mort (ibgô).

L'Empereur ordonna qu'un seul des coupables serait exécuté ; on raconte que celui qui avait été désigné d'abord, mourut et que les juges firent tirer au sort les deux survivants ; le hasard désigna Sladky qui était à Prague au moment de l'émeute, mais que l'on connaissait comme un des défenseurs les plus entêtés des libertés traditionnelles et qui avait été le dernier à demander grâce. A Plzein où il subit sa peine, des milliers de spectateurs étaient accourus, les paysans avaient reçu l'ordre d'amener leurs enfants pour qu'ils apprissent ce qu'il en coûtait de désobéir au maître. La légende ajoute qu'au moment oij il gravissait l'échelle du gibet, Sladky aperçut Lamminger. « Lamminger, Lamminger, s'écria-t-il, dans un an et un jour, je te cite devant le tribunal de Dieu. Il décidera lequel de nous... » Le bourreau lui jeta la corde autour du cou et l'empêcha d'achever sa phrase. Le baron mourut dans l'année et sa veuve vendit le domaine; les nouveaux acquéreurs ne furent ni plus cléments ni plus justes. Les volontés de Dieu sont insondables : que de fois se sont ainsi élevés vers son trône des appels désespérés qu'il a paru ne pas entendre!

Une des formes les plus ordinaires des vengeances serviles était l'incendie, bien que d'ailleurs, dans beaucoup de

Bqo les incendies

cas, la crédulité publique ait attribué à la malveillance ce qui n'était que le fait du hasard et de la mauvaise construction des villages ou des cités. L'incendie de Prague, au mois de juin 1689, a donné naissance alors à un roman que les historiens ont répété depuis et qui n'en est pas pour cela plus vraisemblable. — D'après eux, le commandant français de la place de Philippsbourg qui venait d'être enlevée aux Impériaux, avait suborné un certain capitaine transylvain et l'avait chargé de recruter parmi les prisonniers une bande de transfuges, entre autres un certain Laurent Prochazka qui fut plus tard arrêté, mis à la torture et dont les aveux ont servi de base aux récits postérieurs. On leur remit une lettre de Mélac à l'Empereur, où le général de Louis XIV avertissait Léopold qu'il se préparait à envahir la Bohême, qui deviendrait le royaume du Dauphin. Ils avaient ordre, dans le cas où on brûlerait cette lettre, de mettre le feu à la ville, et le commandant de Philippsbourg n'avait sans doute aucune illusion sur le sort réservé à sa prose, puisqu'il les avait munis d'avance de redoutables engins de destruction; ils avaient reçu vingt florins chacun, ce qui n'est vraiment pas excessif ; ils s'acquittèrent du reste consciencieusement de leur tâche, « lançant des grenades et des bombes enflammées », sous l'œil vigilant de leur capitaine qui, probablement pour détourner les soupçons, parcourait la ville à cheval et se montrait partout où l'incendie faisait rage (21 juin 1689). Leur besogne terminée, leur chef les dispersa dans le pa3^s ; ils essayèrent de brûler Boudiéjovitse sans y réussir. Ils ne furent pas plus heureux à Pisek; le chien cependant qui veillait aux portes les avait laissé passer, parce que l'un d'eux tenait dans sa main deux brins de paille en croix et prononçait certaines formules magiques. Prochazka fut forcé alors d'entrer dans un village pour acheter du pain et il fut arrêté : « Le comte me fit battre et je dus avouer beaucoup de choses '. »

I . Il me paraît vraiment inutile d'entrer dans une discussion minutieuse de ces contes bleus. Les moindres détails sont d'une invraisemblance puérile.

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Il ne semble pas très nécessaire de chercher aussi loin les causes de la catastrophe qui désola Prague en 1689; elle n'avait alors rien de rare, et il n'y a presque pas d'années où les annalistes ne nous signalent deux ou trois villes ravagées par le feu. On était au mois de juin, la chaleur était intense, la police à peu près nulle; beaucoup de vieilles masures, de constructions en planches, couvertes en paille ou en chaume; les rues très étroites, encombrées de matériaux inflammables ; l'incendie put ainsi se développer librement et dévora 800 maisons, la ville juive presque entière. Les autorités, par zèle et pour excuser leur impéritie, la cour par politique, le peuple par crédulité et par sottise, cherchèrent des coupables et les trouvèrent dans les étrangers. La foule avait commencé par piller les maisons qui brûlaient; elle continua en se jetant sur les petits colons français, coiffeurs, maîtres de danses, précepteurs, aubergistes : « Tous ceux qui savaient un peu de français coururent péril de mort »; un certain Savoyard qui demandait de l'eau à grands cris, fut dénoncé par son accent et faillit être écharpé ; d'autres furent saisis dans leur domicile, jetés en prison, finalement expulsés; la noblesse renonça pendant quelques années à demander à la France des institutrices et des gouverneurs.

Léopold encouragea ces rancunes : il avait besoin de l'appui de l'opinion et, pour que le pays supportât sans trop d'impatience les impôts que dévorait la guerre, il fallait

Les actes du procès ont disparu; ils nous apporteraient très peu de lumières, parce qu'il fut dirigé par un certain Jean Koupets qui, dès le premier jour, eut son siège fait. Or, nous connaissons trop les procédés de la justice à cette époque pour que des aveux arrachés par la torture puissent nous inspirer la moindre confiance. Nous savons d'ailleurs qu'un au moins des accusés, Maximilien Septier, mis plusieurs fois à la torture, protesta toujours de son innocence. Betskovsky arriva l'un des premiers sur le théâtre de l'incendie, et le récit qu'il nous en donne, ne contient aucun fait suspect; ce n'est que par la suite, et d'une façon tout incidente, qu'il parle de la prétendue intervention des Français. La mémoire de Louis XIV est assez chargée pour qu'il soit inutile de lui prêter des crimes gratuits. C'est d'ailleurs déjà une condamnation très lourde pour lui que de pareilles accusations aient pu paraître vraisemblables : elles prouvent le retentissement qu'avaient eu en Europe les dévastations du Palatinat.

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