CONQUÊTES DE LÉOPOLD
bien cultiver en lui la haine de Louis XIV. La fortune commençait à devenir favorable à l'Empereur, L'année i683 est dans l'histoire de l'Autriche une date décisive : l'échec de Kara-Mustapha devant Vienne brise les forces de l'Islam et, à partir de ce moment, l'Autriche s'avance rapidement vers l'Orient; les victoires de Charles de Lorraine, de Louis de Bade et du prince Eugène, ébranlent jusque dans ses fondements la puissance musulmane; Bude, que les Turcs occupaient depuis un siècle et demi, « le pivot de la guerre sainte », est enlevée (1687), et la paix de Karlovtsi (1699) livre définitivement aux Habsbourgs la Hongrie et la Transylvanie. Pour y établir leur autorité, il leur fallut pourtant vaincre une nouvelle insurrection et François Rakoczy tint dix ans leurs armées en échec (lyoS- 171 1), Il fut enfin écrasé, et les Turcs, qui avaient rouvert les hostilités, conclurent, après une série de désastres, le traité de Pojarévats (1718), le plus glorieux que l'Autriche ait jamais signé; il lui abandonnait le Banat, une partie de la Bosnie et de la Valachie et, en entourant les Magyars d'une ceinture de peuples d'origine et d'intérêts différents, rendait pour longtemps au moins toute insurrection invraisemblable. Quelques années plus tôt, la guerre de la Succession d'Espagne s'était terminée par l'acquisition des Pays-Bas, de Naples et du Milanais, moins réellement utile et destinée à dévier pour longtemps les ambitions normales des Habsbourgs.
Ces changements territoriaux ne restèrent pas sans influence sur les destinées de la Bohème. La conquête de la Belgique hâta la pénétration dans le reste de la monarchie des idées occidentales, et la longue alliance des Habsbourgs avec l'Angleterre en favorisa Tinfiltration ; bientôt, même sous un prince aussi convaincu que Charles VI de la nécessité de garantir l'unité morale de la monarchie, se révèlent les symptômes d'un esprit nouveau. Ce fut surtout cependant la soumission définitive de la Hongrie qui entraîna des conséquences graves. En i683, dans la bataille décisive contre les Turcs, pendant que les Magyars soute-
ORIGINES DU DUALISME SqS
naient les envahisseurs, Léopold avait été sauvé par les Slaves. Tandis que Sobieski marchait à la défense de Vienne, la résistance dans la capitale était dirigée par un tchèque, Zdéniek de Kaplirz '. La gratitude de l'Autriche a des façons de s'exprimer qui ne sont pas banales ; le roi de Pologne l'apprit à ses dépens, comme plus tard le Tsar Nicolas : « Après une si grande bataille, écrivait-il au lendemain de la victoire de Kahlenberg, où tant d'illustres familles ont perdu quelqu'un des leurs, nous sommes ici comme des pestiférés que tout le monde évite. » Les Tchèques ne furent pas mieux traités.
La soumission de la Hongrie eut pour résultat immédiat de diminuer l'importance relative de la couronne de Saint- Venceslas, surtout quand elle eut été dépouillée de la Silésie, et les souverains, qui faisaient déjà bon marché de ses privilèges, s'habituèrent peu à peu à n'en tenir compte que dans la mesure où ils ne gênaient pas leurs volontés. Leur conscience fut d'autant plus à l'aise qu'ils n'aperçurent pas toujours très clairement la gravité de leurs usurpations. Léopold, après plusieurs tentatives pour établir l'absolutisme en Hongrie, avait été forcé par les diverses insurrections de revenir en arrière; il ne renonçait pas sans doute à l'espoir d'étendre ses attributions, et ses successeurs, dans diverses circonstances, reprirent ses projets. Seulement, comme ils avaient des soucis très divers, ils n'apportèrent à cette entreprise qu'une attention distraite et intermittente. La Hongrie resta ainsi jusqu'au commencement du xviii^ siècle un pays à demi-sauvage, où l'administration appartenait à une aristocratie très nombreuse et très remuante; les rois, que le souvenir des révoltes récentes rendait prudents, se résignèrent en général à lui accorder un traitement de faveur ; elle forma dans la monarchie un groupe si distinct que les différences secondaires qui séparaient entre eux les autres pays, parurent presque
I . Voir sur le rôle de Kaplirz, dont les écrivains officiels ont confisqué la gloire au profit de Stahrenberg, les monographies de Helfert, Die Vertheidigung Wien's, i863, et de Miltner, le Comte Zdéniek de Kaplirz.
insignifiantes et qu'on en arriva peu à peu à les négliger. Dès le commencement du xviii^ siècle, le dualisme, qui n'a revêtu sa forme officielle qu'en 1867, s'acclimate sournoisement dans l'administration et la politique autrichiennes, et les provinces occidentales, depuis longtemps soumises et rapprochées par des siècles d'existence commune, commencent à former un tout, en face de la couronne de Saint-Etienne. L'œuvre de fusion, si lente auparavant, se précipite et elle a pour corollaire l'affaiblissement des administrations autonomes et la ruine des libertés publiques.
Cette transformation se marque déjà visiblement vers la fin du règne de Léopold et elle est hâtée par ses besoins financiers. Svatek calcule que les seize années de guerre de i683 à 1699 coiitèrent à la Bohême plus de 5o millions de florins et 20 millions de florins à la Moravie, ce qui représenterait actuellement plus d'un milliard de francs; les dépenses de la guerre de la succession d'Espagne furent plus considérables encore. Ce ne sont là que des chiffres très vaguement approximatifs, auxquels il ne convient pas d'attribuer une valeur absolue ; ils suffisent cependant pour donner une idée des énormes sacrifices du pa3^s.
La population était peu nombreuse, un million peutêtre pour la Bohême, 5oo,ooo en Moravie : peu d'industrie, peu de commerce; les trois quarts, sinon même les neuf dixièmes des impôts retombaient sur les paysans. Il ne faut pas oublier surtout qu'il s'agissait moins d'un impôt, c'est-à-dire d'une somme qui, en définitive, sous une forme ou une autre, revient au contribuable, que d'un tribut. L'argent que les serfs arrachent péniblement au sol, est dépensé en Hongrie, en Allemagne, un peu partout; la Bohême, alors comme aujourd'hui, s'épuise au profit des provinces passives; plus les contributions qu'on lui demande sont élevées et plus faibles sont les sommes consacrées à la mise en valeur du royaume, aux travaux publics, même à l'administration proprement dite. Les historiens tchèques comparent volontiers la situation de leur
LES CONTRIBUTIONS SqD
patrie à celle de l'Irlande, et, à bien des points de vue, l'analogie est frappante; elle est ruinée par l'absentéisme, absentéisme des nobles qui consomment à Vienne la majorité de leurs revenus, absentéisme du gouvernement qui la regarde comme une sorte de colonie, qu'on exploite à fond sans se soucier du sort des indigènes. Les souffrances de la population sont prouvées par l'accumulation des arriérés, par les difficultés de la perception; les Juifs, qui représentent la classe la plus aisée, très intéressés à mériter les bonnes grâces du souverain, ne parviennent pas à se mettre en règle. Le recrutement militaire, irrégulier et arbitraire, est aussi très lourd. Les seigneurs se plaignent au commencement du règne de Joseph P' de la difficulté qu'ils éprouvent à trouver des ouvriers : « beaucoup de pères ont dû envoyer à l'armée leur dernier fils ; les femmes sont obligées de se mettre à la charrue, et cependant quantité de champs restent en friche )>.
Les exigences fiscales de la Cour créent un esprit général de lassitude, d'incurie et de torpeur; les soucis matériels sont trop graves, la vie trop dure, toute fierté s'efface et toute préoccupation de l'avenir. Les débats des diètes ne sont qu'un marchandage humiliant; les États sont moins les défenseurs des libertés publiques que des débiteurs obérés qui chicanent et lésinent. Leurs lenteurs et leurs délais impatientent le roi qui ne recule devant aucun expédient pour leur arracher de nouvelles redevances et échapper à leur contrôle. Il contracte des emprunts gagés sur les contributions futures et qu'ils garantissent, aliénant ainsi leur droit essentiel ; il s'arroge l'administration de taxes qui leur appartenaient auparavant et dont il dispose désormais librement, l'impôt sur le tabac, la capitation; il introduit l'accise, timidement d'abord, mais « elle grandit si rapidement qu'elle devint en horreur et en épouvante au peuple. Chacun craignait que les traitants comme des loups ne lui arrachassent de la bouche son morceau de pain. Il fallait payer pour tout, pour le blé que l'on faisait moudre, pour vendre n'importe quoi, pour le bétail, les
chevaux, les vaches, les poulets, les balances, en un mot pour tout ce qu'il est possible d'imaginer. Tout le monde, comtes, nobles, ecclésiastiques, laïques, même l'archevêque et le bourreau, devait payer. Dieu endurcissait à ce point les cœurs des employés que dans leur cruauté ils n'écoutaient aucune supplique et pour la moindre cause parlaient de prison et de potence ». Les plaintes furent telles que l'accise établie en 1709 fut supprimée. Plaise à Dieu qu'elle ne revienne jamais! ajoute le chroniqueur.
Il n'y comptait guère : la force de résistance des diètes était si minime que les usurpations royales devenaient définitives et que les États n'avaient même plus le désir de reprendre le terrain perdu. Ils étaient peu à peu pénétrés par les idées absolutistes qui triomphaient partout, las de ces stériles apparences de discussion et de ces privilèges qui ne faisaient plus illusion à personne. Les sessions étaient toujours plus longues, plus traînantes et plus vides, les discussions plus vaines; l'administration qu'ils continuaient à exercer avait été désorganisée par la suppression de la commission centrale. Il semblait qu'il n'y eût plus qu'à enregistrer la banqueroute d'une constitution qui s'était peu à peu étiolée et desséchée. La monarchie tout entière partageait la décrépitude lamentable et somnolente de l'Empereur dont la volonté faiblissait encore à mesure qu'il vieillissait.
Entre Léopold P"" et Charles VI, le règne de Joseph P'" (1705-171 1) ne forme qu'un épisode que nous connaissons mal, assez cependant pour affirmer que le tableau qu'on a essayé d'en tracer est complètement inexact. Le nouveau roi fut populaire parce qu'il ne ressemblait pas à son père, et, comme son gouvernement fut court, il n'eut pas le temps de s'aliéner la faveur de l'opinion. Bien pris dans sa petite taille, les yeux clairs, coloré, les cheveux blonds tirant sur le roux, il avait une apparence de gaieté, de mouvement et de hardiesse. Son éducation avait été un peu moins étroite que celle de ses prédécesseurs. Il n'est pas de muraille si épaisse que le bruit du dehors ne finisse par passer au
travers; quelque écho des idées occidentales avait pénétré jusqu'à Vienne. Ce n'est pas une raison pour voir dans le jeune souverain un libéral et surtout pour saluer en lui, comme quelques historiens tchèques, un restaurateur des libertés du royaume. Il est vrai qu'il institua en 17 10 une commission chargée de préparer une sorte de révision de la Constitution; mais ne nous laissons pas tromper par les mots. L'on entendait alors par constitution l'ensemble des institutions politiques, administratives et judiciaires du pays, et la commission avait pour but, dans la pensée du roi, d'introduire quelque ordre au milieu de l'enchevêtrement des ordonnances antérieures ; il désirait en même temps faciliter l'action du gouvernement en soumettant autant que possible à un régime commun la Moravie et la Bohême, ce qui n'était dans sa pensée qu'une préparation à une unification plus générale ; il n'y avait là rien de bien profondément original et de nouveau et ce n'étaient pas les projets de réorganisation qui avaient manqué sous son père.
Les résultats de ce zèle réformateur furent modestes : quand la commission de réforme disparut en 1753, elle était très loin d'avoir terminé son œuvre. Joseph P"" s'était bientôt désintéressé de ses délibérations; chasseur fougueux, libertin, il n'avait pas le goût des affaires. Il avait vaguement aperçu la nécessité d'une union plus étroite des divers pays de la couronne, sans être de taille à en poursuivre l'exécution avec la persévérance qu'elle eût exigée. Ses essais incomplets prouvent du moins que, dans les cercles officiels, la pensée de fortifier et de concentrer le pouvoir, mûrissait, entretenue par la crainte de périls extérieurs, que l'on pressentait encore plus qu'on ne les prévoyait, mais dont un avenir prochain révéla la gravité. Charles VI (1711-1740), le frère et le successeur de Joseph P"", bien que sa perspicacité fût médiocre et sa volonté paresseuse, fut forcé par les circonstances d'envisager la perspective d'une crise décisive et, au milieu des distractions d'une politique étrangère très
SqS habsbourgs et hohenzollern
accidentée, il ne perdit jamais de vue le projet de transformer la monarchie, pour la mettre en état d'opposer une résistance sérieuse aux ambitions qui guettaient ses défaillances '.
Enrichie par l'acquisition de la Belgique, solidement établie sur le Danube, maîtresse d'une partie de l'Italie, l'Autriche, sans abdiquer de plus hautes ambitions, était arrivée à ce degré de satisfaction où la modération et la sagesse sont naturelles et elle devenait une puissance conservatrice; si l'on fait abstraction du court épisode de Joseph II, elle n'a soutenu depuis lors que des guerres défensives. Elle était désormais plus avide d'influence que de conquêtes et elle comptait sur le temps et l'habileté de sa diplomatie pour grouper autour d'elle le reste de ritalie et de l'Allemagne. La situation dans l'Empire n'avait rien de décourageant; les inquiétudes suscitées par l'ambition de Charles V ou le fanatisme de Ferdidinand II, étaient depuis fort longtemps oubliées et la plupart des princes acceptaient sans colère la suzeraineté paterne des Habsbourgs, qui, trop faibles pour menacer l'indépendance de leurs vassaux, étaient assez puissants pour garantir à peu près la sécurité générale et protéger au besoin l'Allemagne contre les invasions étrangères. Les Electeurs étaient très susceptibles et prêts à se cabrer au moindre empiétement, mais les querelles de ménage de ce mariage de raison auquel avaient fini par se résigner les souverains allemands et l'Empereur^ ne laissaient plus de rancune profonde.
L'entrée en scène d'un nouveau concurrent, plus jeune, plus ardent, le Brandebourg, troubla brusquement la quiétude universelle. Frédéric-Guillaume (1640-1688) avait réussi à restaurer le prestige de sa maison, très compromis par la faiblesse de Georges-Guillaume : vainqueur des Sué-
I. La période de Charles VI est une des moins bien connues de l'histoire d'Autriche. On trouvera dans le Manuel de Krones la liste des ouvrages généraux, dont aucun ne saurait ûtre considéré comme satisfaisant. Le meilleur est encore la Biographie du prince Eugène par Arneth, mais il n'a pu ni voulu écrire une histoire complète du règne.
HABSBOURGS ET HOHENZOLLERN 3gg
dois, adversaire tumultueux de Louis XIV, il s'était substitué à la Saxe dans le rôle de protecteur des protestants, et avait rejeté au second plan les autres. Électeurs Frédéric I*"" après lui, en achetant à Léopold la couronne royale, avait avoué les ambitions de sa famille qui portaient loin. Elles furent souvent contenues par le respect superstitieux que plusieurs HohenzoUern conservaient pour les représentants du Saint-Empire romain-germanique ; même les plus timides et les plus pieux pourtant les ajournaient et ne les abdiquaient pas.
La géographie et l'histoire orientaient leurs convoitises vers une province du royaume de Bohême, la Silésie, sur une partie de laquelle ils avaient des titres anciens, et, bien que la valeur en fût contestée, cette acquisition était pour eux si indispensable qu'ils ne regardaient jamais le procès comme clos. Il traînait ainsi depuis 1 6i8, et les Habsbourgs, pour se débarrasser de leurs revendications, avaient eu plus d'une fois recours à des expédients d'une loyauté douteuse; il suffisait d'une prévo3^ance très ordinaire pour deviner que les HohenzoUern saisiraient l'occasion d'une revanche.
Pour le moment et réduits à leurs seules forces, on ne les jugeait pas très redoutables; seulement leur avidité pouvait devenir le centre de cristallisation des cupidités flottantes. La question d'Autriche se pose avec une sorte de régularité périodique dans l'histoire de l'Europe. Les politiques qui jugent que la dislocation de la monarchie des Habsbourgs serait une catastrophe à la fois pour le monde et pour les divers peuples auxquels elle a offert un abri plus ou moins agréable, mais relativement sûr, trouvent même là quelque motif d'espoir : les gens dont on escompte la succession avec le plus d'impatience, ne sont pas toujours ceux qui meurent les premiers. — Au xviii^ siècle, plus encore que de nos jours, elle sollicitait les faiseurs de projet par son manque d'homogénéité : on apercevait trop nettement les divers morceaux dont la réunion l'avait constituée et qui demeuraient juxtaposés, non soudés. Cette bigarrure n'était pas moins gênante au dedans que compromettante