Tome I
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trait les périls auxquels les exposait leur entêtement : « Je ne puis assez m'étonner que beaucoup de gens, au risque d'un terrible châtiment, menacés de perdre leurs biens et leur vie, par attachement pour une doctrine qui les condamne à d'éternels tourments, se résignent à des transes perpétuelles, alors qu'il leur serait si facile de vivre tranquilles, paisibles, dans la foi consacrée par la parole de Dieu! » N'avaient-ils pas eu souvent la preuve des bénédictions célestes qui récompensaient la soumission ? Un sculpteur, chez qui j'avais trouvé un livre de prières hérétiques, m'a remercié vivement par la suite de l'avoir emporté; tant qu'il l'avait eu, son travail n'avait pas été béni, personne ne lui achetait rien et n'estimait ses œuvres ; dès qu'il en fut débarrassé, les marchands pieux entrèrent dans son atelier et lui commandèrent une passion de bois. — Le jésuite demandait à ses auditeurs de l'aider dans son œuvre, s'efforçait de les intéresser au salut de leurs voisins : Si tu sais que quelqu'un sert l'hérésie ou qu'il possède des livres hérétiques, suspects et scandaleux, dois-tu le révéler ? — S'agît-il de mes propres parents, je suis tenu d'avertir le prêtre : sans cela je serais responsable de l'âme qui serait ainsi perdue ' .
Les divers districts du royaume étaient sans cesse parcourus par des émules de Koniach et les chaires retentissaient des éclats de leur éloquence boursouflée et creuse. Ils dressaient un immense autel et continuaient plusieurs jours leurs « exercices spirituels )),puis ils élevaient un bûcher sur lequel ils brûlaient en grande pompe les livres saisis, pendant que le peuple chantait une sorte de cantilènc : « Brûlez les livres hérétiques, détruisez les prestiges infernaux, brûlez l'incrédulité païenne et ces superstitions de vieilles femmes. Brûle, brûle, Jean Hus, pour que notre âme ne brûle pas ; brûle, Martin Luther, que le Diable déchire ton âme ; brûle, Melanchton ; brûle, Jérôme (de Prague), pour que nous ne périssions pas avec toi.
i. Catéchisme de Koniach. — Cité par Vltchck, p. 55.
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Brûle, Georges de Podiébrad... Brûle, brûle, Zizka, comme une pomme de pin trempée dans la poix '. » Malgré tant d'efforts, les livres interdits, « cette race de dragons, se glissaient dans toutes les seigneuries, dans tous les villages ». Pour dépister les enquêteurs, les paysans avaient appris plus d'un tour : ils remplaçaient les premières pages par quelques feuilles arrachées à un ouvrage de piété, ils dissimulaient un psautier hérétique sous la couverture d'une biographie de saint. Koniach indique le moyen de percer à jour leurs ruses : le prêtre se mettra à genoux, récitera un Pater et un Ave, invoquera saint-Antoine de Padoue, puis, après avoir fait le signe de la croix, il dira : voici la croix du Seigneur, fuyez, partis ennemis; la victoire appartient au lion de la tribu de Juda, à la race de David. Alléluia! Il suffit alors d'ouvrir le livre au hasard, on tombe aussitôt sur le passage hérétique. — Bien que ce moyen fût infaillible et assez facile, Koniach, pour hâter la besogne, rédigea un Index des livres à confisquer, une Clé de l'hérésie (1729) : tous les livres tchèques traitant de matière religieuse et publiés de 1414 à 1620, sont suspects par définition, même s'ils sont d'un auteur catholique, parce qu'il est possible que le traducteur y ait ajouté de graves erreurs; les livres d'histoire et de science ne doivent être approuvés qu'après un sérieux examen. L'apologiste de Koniach nous affirme qu'il avait fait preuve d'une réelle largeur d'esprit, puisque sur les 3, 600 ouvrages tchèques qui, d'après loungmann, ont paru en Bohême avant 1760, il n'en condamnait que 1,200.
Les Jésuites, qui ne manquaient ni de perspicacité ni d'attention, étaient d'autant plus inquiets de l'opposition sourde qu'ils rencontraient, qu'elle ne se rattachait plus en réalité à aucune confession reconnue. Le Christianisme est une religion si absolument contraire à la nature et à raison qu'il a besoin d'être maintenu par un effort continu:
I. Chronique de Hrdlitchka; Kalousek, Comptes-rendus de la Société des Sciences, 1893, p. 5.
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partout où cesse l'action régulière d'un clergé constitué, il s'effrite et se dissout en un mysticisme puéril ou en un vague rationalisme. De même qu'en France, après la Révocation, dans les provinces où le protestantisme subsiste, les paysans, séparés longtemps de leurs pasteurs, rejètent la partie dogmatique de la Doctrine Réformée, les serfs de Bohême qui refusent de se plier sous les lois de l'Église, ne sont que des illuminés dont les visions s'inspirent de l'Evangile de saint Jean et de l'Apocalypse, ou des sceptiques qui repoussent moins un enseignement précis que l'intrusion d'une autorité étrangère dans le domaine de la conscience. D'une façon ou de l'autre, c'est la révolte du sens propre sous ses formes les plus redoutables, et les polémistes de la Compagnie, dont l'instruction est médiocre et le talent à peu près nul, se sentent désarmés en face de pareils adversaires. Leurs œuvres sont d'une rare insignifiance : V Étoile Dorée de la Vérité infaillible catholique-romaine de Koniach est le type de cette littérature puérile. La sincérité du polémiste est manifeste et sa foi touchante, il se plaît à nous raconter les miracles accomplis en sa faveur par la Sainte-Vierge du collège d'Iitchin : une fois, elle le guérit d'une céphalalgie; une autre fois, comme il avait mal à la poitrine, il met un cataplasme, invoque Marie et prononce son sermon avec plus de véhémence que jamais.
Le malheur, c'est que ces petites histoires édifiantes n'agissent que sur des esprits déjà convertis. De même pour le cathéchisme de Klugar, clair, bien disposé, inspiré par une évidente préoccupation de déraciner les erreurs les plus redoutées: — «Qu'est-ce que la grâce? — C'est avoir la grâce unie avec les œuvres. — Quelles grâces recevons-nous pour les indulgences plénières? — Toutes nos fautes nous sont remises, nous devenons ainsi purs comme des anges de Dieu et en mourant nous allons directement au Ciel. — L'Eglise et ses administrateurs ont-ils le droit de punir ceux qui transgressent ses ordres? — Puisque l'Eglise a le pouvoir de commander, elle a aussi le pouvoir de punir