‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 220 sur 325 · ABAISSEMENT DES ESPRITS · texte numérisé non relu

ABAISSEMENT DES ESPRITS

Brandi emprunte aux Espagnols pour ses tableaux d'autel leur énergie austère et leurs couleurs assombries. Des centaines de sculpteurs taillent le marbre et le grès ; le plus célèbre statuaire de l'époque, Ferdinand Brokoff, dresse sur le pont de Prague ses groupes de François Xavier, porté par les nations qu'il a converties, et de Loyola, debout, triomphant, sur un globe terrestre soutenu par les quatre parties du monde alors connues. Quand du haut des Hratchan^la vue s'abaisse aujourd'hui sur ces clochers et ces coupoles qu'a multipliés la piété des vaincus de la Montagne-Blanche, on sent combien était solide l'emprise de l'Église sur ce peuple dont elle avait fait sa chose.

Ces œuvres d'art ont été jugées avec une sévérité quelque peu excessive; il ne convient sans doute de leur demander ni l'adorable naïveté du moyen âge ni le charme souriant de la Renaissance ; la piété y prend des poses et la foi s'y étale en manifestations emphatiques, l'effet est poursuivi par tous les moyens. Du moins est-il obtenu assez souvent ; tout ce spectacle est pittoresque et de nature à exercer une vive impression sur les âmes naïves. Le grand malheur, c'est que c'est un art importé et tout extérieur; très vite les procédés se corrompent et s'exagèrent, l'inspiration se fige, et ce mouvement qui, malgré les réserves qu'il provoque, semblait traduire une émotion assez intense, tombe brusquement pour faire place à une période de stérilité et de sécheresse absolues.

Les quelques milliers de dissidents qui continuaient à braver les décrets royaux et l'éloquence des missionnaires, étaient oubliés au milieu de ces fêtes, et l'Empereur, étroitement uni au clergé dont le triomphe était sa propre sécurité, estimait sans doute que les souvenirs séparatistes étaient pour jamais effacés et qu'en cas de danger les peuples de la monarchie se grouperaient sans réserve autour du souverain. Il ne se trompait pas en ce sens qu'en Bohème les ennemis des Habsbourgs ne rencontrèrent dès lors que des sympathies assez tièdes ; mais cette indifférence des populations suffisait-elle au gouvernement? Les Jésuites

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avaient tué l'esprit de révolte, parce qu'ils avaient tué l'esprit en général; ils avaient supprimé toutes les forces actives, le peuple était, suivant leur désir, comme un cadavre qui se laissait manier et transporter; de cette foule asservie, les vainqueurs n'avaient plus aucune rébellion à craindre, mais aussi aucun secours à espérer.

De 1700 à 1740, sous ces influences, la vie intellectuelle finit de s'éteindre. M. Vltchek, qui compte au premier rang des critiques tchèques contemporains, avait évidemment commencé son histoire de la Littérature au xviii^ siècle avec l'intention de réagir contre l'opinion traditionnelle, d'après laquelle la Renaissance actuelle a été une sorte de miracle, que rien n'annonçait. Son livre n'en est pas moins la preuve la plus éclatante de l'extraordinaire décadence de la nation à cette époque : il paraît sans doute un certain nombre de livres écrits en tchèque ; l'immense majorité de ces ouvrages n'a absolument aucune valeur et pas un n'indique le moindre talent littéraire. Le seul prédicateur que Vltchek mette un peu hors de pair, Nachodsky, est un Abraham de Santa-Clara de seconde catégorie ; il n'a ni la verve comique, ni le don d'observation précise, ni la poésie à laquelle par intervalles atteint son modèle, et plus encore que lui, il se plaît aux concetti, aux anecdotes grotesques et surtout aux discussions saugrenues. — Pendant la fuite en Egypte, qui a le plus souvent monté sur l'àne, Marie ou Joseph? De quelle grandeur étaient les corbeilles dans lesquelles les apôtres ont recueilli le reste des cinq pains? Le Christ, quand il prie pour nous dans le ciel, se met-il à genoux? Les bestiaux prient-ils, quand ils se mettent à genoux? — Il ne faut pas oublier que nous sommes en plein xvin^ siècle : Leibnitz et New^ton sont morts, Voltaire écrit les Lettres philosophiques et Montesquieu prépare l'Esprit des Lois ; l'Allemagne s'éclaire des premières lueurs d'une renaissance nouvelle ; Lessing et Klopstock sont nés; c'est partout un fracas de nouveautés, une ivresse d'illusions et de réformes, les esprits s'élancent vers l'avenir avec la confiance exubérante de

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