CHAPITRE PREMIER Les guerres de Silésie
La mort de Charles VI. Marie-Thérèse. — L'invasion prussienne en Silésie. — Un essai de royaume bohème : Charles VII de Bavière. Le coup de main de Cheverl; l'occupation française à Prague. — Le traité de Breslau et l'abandon de la Silésie à la Prusse. — Le siège de Prague et la retraite d'Eger. — Les rancunes de Marie-Thérèse. — Les ambitions de Frédéric II. Les Prussiens à Prague. — Les guerres de Silésie marquent le début d'une nouvelle période dans l'histoire de l'Autriche : le rôle de Marie- Thérèse; Kaunits. — La guerre de sept-ans. Souffrances du pays.
Les dernières années du règne de Charles VI furent mélancoliques : les aventures dans lesquelles il s'était engagé avaient mal tourné, il devinait autour de lui des ambitions impatientes et il sentait les faiblesses de la monarchie, sans avoir le courage d'y porter remède. L'absolutisme, usé par sa victoire, ne s'exerçait même plus : le pouvoir était disputé par des ministres médiocres ou fatigués; l'Empereur demandait une distraction à la chasse ou un étourdissement aux cérémonies religieuses. « Si j'avais connu la vie que mène ici l'ambassadeur, écrivait plaisamment le duc de Richelieu, rien dans la nature ne m'aurait déterminé à accepter. Il n'y a qu'un capucin, avec la
I. Arneth, Gesch. Maria-Theresia's (lo vol.): très sûr, avec un très grand nombre de références, mais peu critique; la partie relative à l'administration intérieure est insuffisante. — Très utiles sont Its Recueils de lettres de Marie-Thérèse, publiés par le même historien, à Joseph II (3 vol.), à ses enfants et à ses amis (4 vol.). — Arneth, Bartenstein und seine Zeit. — Un très bon résumé dans Wolf, Œsterreich i -40-1 jg2 (collection Oncken). — Wolf, Ans dem Hofleben M.-Th. — Heigel, Der oesterr. Erbfolgestreit.
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santé la plus robuste, qui puisse résister. J'ai été, de compte fait, depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au mercredi d'après Pâques, cent heures à l'Eglise avec l'Empereur. » Ses plaisirs et ses devoirs absorbaient si bien Charles VI que, pendant un règne de trente ans, il ne trouva pas le loisir de parcourir la Silésie, bien qu'il ne pût pas ignorer les convoitises prussiennes. Cette négligence suffit à caractériser ce gouvernement de laisser-aller et de somnolence.
Je ne sais pas si, à condition de se résigner à certaines concessions extérieures, il n'était pas plus doux de vivre sous la crosse de Charles VI que sous le bâton de Frédéric-Guillaume P'' de Prusse; seulement les Hohenzollern enseignaient à leurs sujets les héroïques vertus du renoncement et de l'abnégation, et les peuples se serrent avec reconnaissance autour des éducateurs qui les élèvent au-dessus d'eux-mêmes; les Habsbourgs ne réussirent jamais à nouer entre la d3mastie et les sujets ces liens solides qui éloignent les ambitions rivales.
La dernière guerre avec la Turquie et l'humiliant traité de 1739 révélèrent aux moins attentifs la décadence de l'Autriche. Les puissances voisines tirèrent de ces événements des conclusions exagérées, imaginèrent qu'au premier choc, cette monarchie si mal liée se disloquerait, et même celles dont l'appétit n'était pas très excité, ne résistèrent pas à la tentation de prendre part à la curée, puisqu'il suffisait de ramasser le butin. Elles avaient oublié dans leurs calculs un facteur important, la force d'inertie. Si les peuples soumis aux Habsbourgs n'avaient aucune raison d'être enthousiastes de leur sort, un instinct de conservation les poussait à demander quelques explications avant de courir de nouvelles aventures; deux siècles de vie commune avaient créé entre eux une solidarité réelle, aiguisée chez la plupart par une sourde répulsion contre l'Allemagne. De longues années de servitude avaient de plus amorti les passions combattives, supprimé les partis, anéanti les rancunes et les espoirs sur lesquels auraient pu
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s'appuyer les adversaires de la maison d'Autriche. Sans doute, il n'eût pas été impossible de grouper et d'organiser les éléments d'opposition politique et nationale qui n'avaient pas disparu, mais c'était une œuvre d'assez longue haleine et qui réclamait une certaine habileté. Il eût fallu que les envahisseurs prissent la peine d'étudier l'histoire des divers pays, les besoins des habitants, leurs rancunes ; aucun d'eux n'y songea, d'abord parce que les gouvernements du xviii^ siècle avaient de l'Etat une conception purement mécanique et n'attribuaient à peu près aucune importance aux dispositions populaires, ensuite parce qu'ils n'estimèrent pas à leur juste valeur les résistances qu'allait rencontrer leur entreprise de spoliation. L'Autriche, grâce à leur impéritie, sortit presque intacte de la tempête, où, suivant les vraisemblances, elle devait périr : la seule province qui lui fut arrachée, la Silésie, fut celle qui, par ses traditions politiques, nationales et religieuses, était la moins adhérente à la monarchie, la seule que des affinités réelles rapprochassent de l'Allemagne. L'Empire habsbourgeois en fut affaibli, mais aussi allégé, et sa ph3^sionomie apparaît dès lors plus franche et toujours moins germanique. Le duel de Marie- Thérèse et de Frédéric II, un siècle après la paix de Westphalie, un siècle avant Kœniggraetz, aboutit à un nouveau recul des Habsbourgs vers l'Est et affaiblit leurs chances de restauration dans l'Empire.
La conduite des souverains qui se mêlèrent à la guerre de la Succession d'Autriche, fut odieuse et niaise. Au milieu de cette bande de maraudeurs, seul Frédéric II avait une volonté arrêtée : il est le seul dont la politique ait été vigoureuse et, j'ose ajouter, morale, parce qu'elle fut déterminée par des intérêts essentiels et permanents et non par des caprices et des boutades. Quand, vers la fin de sa vie, Charles VI eut l'idée quelque peu étrange de solliciter une avance du roi de Prusse, celui-ci demanda en gage la Silésie, avec le droit d'y tenir garnison. Il jouait cartes sur table et indiquait le prix qu'il mettait à son alliance. Après