MARIE-THÉRÈSE
la mort de Charles VI (20 octobre 1740), il revint à la charge, offrit son appui à Marie-Thérèse, à condition qu'elle lui abandonnât la province qu'il convoitait. Repoussé, il chargea ses ministres de justifier ses revendications et d'exhumer les titres des Hohenzollern; ils s'y appliquèrent de leur mieux, sans illusion. La tâche a été reprise depuis avec plus de passion par les historiographes contemporains, qui se donnent mal de mort pour concilier l'impératif catégorique avec les exigences d'un tempérament batailleur et avide. L'Allemagne a d'extrêmes obligations à ses professeurs qui ont été les champions les plus exaltés de son hégémonie; d'autre part, plus que les perfidies de ses diplomates ou les violences de ses généraux, leur pédantisme doctrinaire a exaspéré ses voisins. Il y a quelque chose de désobligeant à vouloir convaincre les gens que l'on dépouille, que c'est au nom de la justice et pour le bien de la civilisation. La conversation avec Frédéric II était plus agréable et plus franche : il avait été fort mal élevé, j'entends par là que les efforts de son père n'avaient pas effacé en lui l'impression des écrivains français : il ne se payait pas de mots et il regardait les choses en face ; il avait trop d'esprit pour ne pas juger au plus juste l'importance de papiers vermoulus; il savait aussi que tout le monde n'avait pas la même désinvolture morale et il ménageait, en les méprisant, les hypocrites et les sots.
Quelques ministres de Marie-Thérèse conseillèrent à la jeune reine d'accepter le marché que lui proposait le roi de Prusse ; à vingt-trois ans, l'âge des résolutions hardies et des belles confiances, il était peu probable qu'elle les écoutât. Elle n'aurait pas été une Habsbourg si elle n'avait pas cru à la fortune de sa race. Quand on est aussi sûr de son affaire que moi, disait Charles VI mourant, on peut entreprendre paisiblement son dernier voyage. Ils avaient toujours payé très loyalement la dette qu'ils avaient à Dieu, ils étaient sûrs qu'au moment voulu, il ne les délaisserait pas. Marie-Thérèse repoussa ces lâches compromis et elle eut
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raison : le courage est la suprême habileté. Est-il bien sûr que Frédéric II eût tenu loyalement ses engagements, et ses archivistes n'auraient-ils pas retrouvé quelque nouveau document? Dans tous les cas, une première reculade eût encouragé tous les adversaires de la reine et accru autour d'elle cette tendance à la défection qui pouvait devenir le péril le plus redoutable. Elle fournit dès le premier jour la preuve de cette fermeté d'àme et de cette constance qui lui ont mérité le respect de l'histoire.
Ses panég\Tistes, très nombreux, lui ont nui par leurs dith\Tambes ampoulés et elle ne saurait être mise sur le même plan qu'une Elisabeth d'Angleterre ou une Catherine de Russie, auxquelles elle était d'ailleurs très supérieure au point de vue moral. Au moment où elle arrivait au trône, elle ne savait pas grand'chose, bien qu'on eût longuement discuté sur son éducation et qu'on lui eût donné beaucoup de maîtres, et elle n'avait certainement pas les talents innés qui lui auraient permis de deviner ce qu'elle ignorait. En revanche, elle avait beaucoup de bonne volonté, de l'application, le désir de ne pas être par trop inférieure à sa tâche et le don rare et précieux d'écouter les conseils, même quand ils lui étaient désagréables.
Très éloignée encore de la majesté plantureuse de ses années de maturité, mais déjà fortifiée par des maternités répétées, elle avait de la fraîcheur et de l'éclat. Ses yeux d'un bleu sombre, animés et souriants, sa chevelure blonde qui retombait en boucles abondantes sur un cou ferme et svelte, ses dents éblouissantes, son teint clair et transparent, donnaient une impression de santé vigoureuse et d'équilibre moral. Pendant quarante ans, elle mène de front, sans en être accablée, les soucis de l'Empire et les soins d'une famille nombreuse; elle conserve jusqu'à la fin son activité régulière, la netteté de son intelligence et une attention constante à remplir tout son devoir. Il ne paraît pas que pendant cette longue carrière ses talents naturels, qui étaient modestes, aient pris beaucoup d'envergure. Elle était très femme, beaucoup plus que ne l'indiquent ses