‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 235 sur 325 · Tome I. 3o · texte numérisé non relu

Tome I. 3o

qui n'avait de courage que pour défendre sa bourse, et on ne saurait le lui reprocher bien durement.

Quand il réclama aux États une contribution de six millions de florins, il y eut un sursaut de stupéfaction. Marie-Thérèse, au moment de l'invasion de la Silésie, ne leur avait demandé que 2,750,000 florins; depuis lors, une partie du royaume avait été ravagée, la guerre arrêtait les transactions ; les paysans auraient été incapables de payer leur quote-part et la charge fût retombée presque entièrement sur les maîtres. De là, leur résistance désespérée. Belle-Isle impatienté ordonnait à Séchelles de ne pas s'arrêter à ces jérémiades : « Les Prussiens nous donnent un bon exemple; leur méthode réussit si parfaitement que nous serions bien sots de ne pas en user de même... Vous n'avez qu'à en prendre le ton, faire les menaces, annoncer les exécutions militaires... Vous savez que de tout temps l'on a dit que les Bohémiens ne se gouvernent qu'à coups de bâtons. Il faut donc devenir impitoyables. »

Les événements militaires enlevaient à ces rodomontades beaucoup de leur efficacité. Sur tous les points, les Autrichiens avaient l'avantage ; ils enlevaient Linz (janv. 1742), occupaient la Bavière (février); l'armée française, coupée de sa ligne de retraite, était en fâcheuse posture. La situation parut si grave à Frédéric II quc^ pour empêcher un triomphe complet de Marie-Thérèse, il rouvrit les hostilités et envahit la Moravie. Il n'3^ retrouva pas ses succès de Silésie : les protestants ne s'y maintenaient plus que dans quelques coins perdus, les Allemands y étaient disséminés au milieu d'une population slave très hostile aux Prussiens ; le roi, après avoir ravagé le pays à fond, se rabattit sur la Bohême et s'établit dans la région de Chroudim.

Elle fut soumise à un régime d'exploitation impitoyable. Frédéric n'espérait pas garder le sol, il essayait en revanche d'emporter la population. Depuis un quart de siècle, ces districts, où s'était concentrée la résistance au catholicisme, étaient travaillés par les émissaires prus-

siens; à la suite de l'invasion, des pasteurs, des émigrés, étaient accourus, pour presser leurs parents et leurs coreligionnaires de fuir une ingrate patrie ; ils réussirent à entraîner 3 à 400 paysans. Entre les Autrichiens qui gagnaient du terrain vers le sud et les Prussiens qui s'étendaient à Test et refusaient aux agents de l'Electeur jusqu'au droit d'intervenir en faveur des habitants spoliés, le territoire sur lequel s'exerçait l'autorité plus ou moins réelle de l'Empereur Charles-Albert, se rétrécissait à vue d'œil, et les seigneurs redoublaient d'ingéniosité pour différer le paiement des sommes qu'on attendait d'eux. Les femmes, plus enragées que les hommes, étourdissaient de leurs criailleries les commissaires chargés de la répartition : — Voulait-on qu'elles allassent à pied, qu'elles s'habillassent en paysannes? Beau costume vraiment pour faire leur cour au roi ! — Au mois de mars 1742, on avait réuni environ 1,800,000 florins; pour le reste, la Diète présentait des combinaisons fantaisistes, un emprunt à la Hollande ou à Frédéric II '.

Séchellcs perdit patience, imposa à la ville de Prague une contribution mensuelle de 140,000 florins et taxa d'autorité les 160 familles les plus riches du royaume; parmi les plus lourdement grevés, le prince de Schwarzenberg, le comte Camille Colloredo, le comte de Schœnfeld (chacun 100,000 florins), les princes de Dietrichstein (5o,ooo) et de Liechtenstein (40,000), le prince Lobkovits, le comte Clary, le comte Gallas (3o,ooo), etc. L'on demandait au clergé 1,200,000 florins : les Jésuites en paieraient 3oo,ooo, les Prémontrés de Broumov, 100,000,

I. Le roi de Prusse repoussa vertement leur demande, ce qu'il n'eût peutêtre pas fait, remarque Belle-Isle, si la somme eût été plus importante, « parce qu'alors il eût pu demander en nantissement quelque portion de la Bohème dans les environs de Glatz et qu'il eût fallu faire un démembrement considérable pour faire l'hypothèque de six millions de florins ». Les États de Bohème, en amorçant cette négociation, avaient prouvé aussi peu de prévoyance que de patriotisme; au moment même où le royaume était menacé de perdre la Silésie, ils allaient au devant d'un nouveau morcellement.

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les Ursulines de Prague, 70,000, l'archevêque, 3o,ooo '.

Charles-Albert essaj^a de calmer les colères qu'il prévoyait en stipulant qu'il ne s'agissait que d'un emprunt "; ses promesses naïves n'eurent aucun succès, et, comme les seigneurs suscitaient des difficultés inextricables, Séchelles recourut aux moyens extrêmes. L'archevêque de Prague fut un des premiers atteints et il fut ainsi mal récompensé de la complaisance dont il avait fait preuve. « Je cède à la violence, écrivait-il le 8 avril 1742, et pour sauver le désordre de l'exécution militaire que vous m'avez envo3^ée » ; il faisait remettre à l'Intendant son argenterie qu'il évaluait à 8,000 florins. Les capitaines de cercle furent invités de même à obtenir à quel prix que ce fût le paiement des taxes et rendus responsables des retards qu'entraînerait leur négligence 3.

Il est très difficile d'établir même approximativement le chiffre des sommes qui furent véritablement perçues. Plus tard, les seigneurs déclarèrent qu'ils n'étaient pas loin d'avoir pa3^é les six millions qu'on leur avait réclamés à l'origine. Leurs calculs sont fort obscurs, et il est probable que, comme d'habitude, ils réussirent à rejeter le fardeau le plus lourd sur les bourgeois et les paysans. Prague paya ainsi régulièrement 5, 000 florins par jour; Eger, qui fut prise par Maurice de Saxe (avril 1742), fut taxée à

1. La liste avait été dressée avec quelque partialité et les adversaires de Charles-Albert avaient été plus durement frappés. L'ensemble témoigne cependant d'une connaissance assez exacte du pays et, à ce point de vue, le tableau de répartition est un document de statistique important.

2. « Remboursable en six ans, tant du principal que des intérêts, écrit Belle-Isle à Séchelles, et comme ils sont eux-mêmes les plus accrédités dans le royaume, ils auront la certitude d'être remboursés en partie par leurs propres mains, d'où l'Empereur constate que l'affaire est immanquable. » Il y avait une certaine divergence entre l'Électeur, qui eût voulu épargner les nobles, et l'Intendant qui écrivait que « c'étaient précisément les nobles et le clergé qui méritaient le moins de ménagements ; il n'est point ici question des privilèges ni des usages; il faut prendre l'argent et le bien où il est et ne faire quartier à personne ».

3. Le capitaine du cercle de Kourjim qui n'exécuta pas ses instructions, fut arrêté, conduit à Prague, et enfermé avec des criminels. Il fut si bouleversé de l'aventure qu'il eut une attaque d'apoplexie et mourut. 11 n'est pas impossible qu'on l'ait soupçonné de connivence avec les Autrichiens-

100,000 florins et forcée ensuite de racheter 10,000 florins ses cloches qu'on menaçait de fondre. Les paysans et les bourgeois des petites villes eurent fort à souffrir des réquisitions; dans certains cantons, les fourrages devinrent si rares que les agriculteurs furent réduits à vendre leurs troupeaux; ailleurs, ils n'avaient plus de grains pour les semences. La Diète avait obtenu de Séchelles la promesse que si on recourait aux exécutions militaires dans les campagnes, on laisserait aux serfs le matériel indispensable d'exploitation ; trop souvent des agents zélés négligèrent les ordres donnés à cet effet; les paysans quittaient leurs maisons et se réfugiaient dans les forêts. De toutes parts les plaintes affluaient : — « L'épuisement est général ; la Bohême est déjà un pays sans ressources, elle sera bientôt un pays sans habitants, un désert. — Le royaume est à Tagonie. » Les lamentations des États étaient confirmées par le Chancelier : « Je ne sais plus que conseiller. La misère ne saurait être plus grande. »

Les seigneurs avaient une large part de responsabilité dans les maux dont ils se plaignaient et qu'ils exagéraient visiblement. Leur obstination excessive n'avait laissé aux généraux étrangers d'autres recours que le système des réquisitions, toujours arbitraire et irrégulier. Les rapports entre les envahisseurs et les habitants, tolérables au début, s'aigrissaient; les nobles reprochaient à Séchelles de « ne s'exprimer qu'en termes impératifs et de les traiter comme des esclaves »; le clergé était furieux du peu d'égard que lui témoignaient les Français, qui transformaient en ambulance le grand collège de l'Université et changeaient diverses églises en écuries ou en boulangeries. Zélantes, qui nous raconte les faits auxquels il a assisté, les accuse d'avoir oublié le respect dû aux maisons de Dieu, et, bien qu'il soit très hostile aux Français, je ne vois aucune raison de contester l'exactitude de ses accusations. La vie normale était interrompue, les approvisionnements irréguliers; les cours de l'Université vaquaient et les écoles étaient fermées ; dans la Nouvelle-Ville, 400 maisons étaient désertes. La

470 LE TRAITE DE BRESbAU

population ne songeait certes pas à une révolte, mais les sympathies qui auraient pu se grouper autour de Charles- Albert avaient été étouffées en germe, et les ennuis de l'occupation étrangère, en effaçant le souvenir de griefs plus anciens, rendaient un regain de popularité à la vieille dynastie.

Frédéric II flaira un revirement de la fortune et, pour ne pas être enveloppé dans la débâcle, il signa le traité de Bresiau (27 juin 1742), qui lui abandonnait la Silésie, moins les principautés de Troppau, de lœggerndorf et de Tieschin (Teschen). De cette magnifique province, Marie-Thérèse ne conservait que la région montagneuse avec les sources de la Vistule, de l'Oder et de l'Oppa (i 54,000 habitants '). La Prusse recevait la riche terrasse qui, au nord-est des Sudètes, s'abaisse vers l'Oder, — 35, 000 kilomètres carrés, avec environ un million et demi d'habitants, — plus le comté de Glatz, détaché de la Bohême proprement dite. De ce traité ' date vraiment sa puissance. Non seulement sa population était presque doublée, mais la province conquise, riche et industrieuse, fournit aux Hohcnzollern les ressources financières qui leur avaient jusqu'alors manqué.

L'assimilation fut facile; les Habsbourgs avaient en quelque sorte pris à tâche de s'aliéner des populations que la géographie et l'histoire tournaient déjà vers^a mer du nord plutôt que vers le Danube. Les villes étaient presque complètement allemandes. A l'est, autour d'Oppeln dans la Haute-Silésie, les Polonais constituaient encore la majorité des habitants; ignorants et misérables, ils acceptèrent avec placidité, et quelquefois avec joie, le nouveau gouvernement, souvent plus dur que le précédent, plus régulier du moins et plus vivant. Solidement établi à Breslau, à Oppeln et à Neiss, Frédéric II guettait la décadence de la Pologne et les défaillances des Habsbourgs. Il avait saisi un poste avancé de premier ordre, presque au pied de cette Porte morave qui ouvre une voie naturelle de communica-

I. Ce chifl're, donné par le recensement de 1734, est sans doute trop faible; le recensement de 1770 indique 264,000 habitants.

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