LE TRAITÉ DE DRESDE
ouvrirent les portes; dans la Petite-Ville, la population se rua sur les fuyards; des fenêtres on lançait sur eux des pierres, des meubles; ils perdirent plusieurs centaines d'hommes, toute leur artillerie. Frédéric avait été un peu grisé par ses premiers succès et la « noix était tout de même plus dure qu'il ne le pensait » ; il eût peut-être payé cher son algarade, si l'Angleterre n'eût décidé Marie-Thérèse à conclure le traité de Dresde (26 décembre 1745) qui confirmait à la Prusse ses précédentes conquêtes.
Ce n'était qu'une première passe. Frédéric, qui jugeait la reine de Hongrie d'après lui-même, lui faisait l'honneur de supposer qu'elle ne lui avait pas pardonné ses algarades, et comment les Habsbourgs se fussent-ils résignés à la perte de la Silésie, d'où ils sentaient que dépendait la domination de l'Empire? Marie-Thérèse était bien résolue à ne pas laisser écouler les délais d'appel et, au moment où elle signait la paix de Dresde, elle songeait à la revanche. Elle avait été vaincue, parce que son adversaire avait adroitement réveillé les jalousies qu'avait suscitées un peu partout la puissance de la maison d'Autriche, et parce qu'elle n'avait pas trouvé dans ses peuples l'énergique collaboration qui lui eût été indispensable. Pour recommencer la lutte avec quelque chance de succès, il fallait donc rompre le cercle d'alliances qui était toujours prêt à se -reformer contre TAutriche, et renoncer à l'intérieur au système de nonchalance et de compromis qui avait jusqu'alors paralysé le développement de la monarchie. Le moment était venu de concentrer le pouvoir entre les mains du souverain, de manière à ce qu'il fût libre à la fois de hâter le progrès des ressources publiques et de les employer sans obstacle à la puissance de l'État.
La période de 1748 a 1756 est demeurée célèbre dans l'histoire par ce que l'on nomme le renversement des alliances. La France et l'Autriche s'aperçoivent que leur rivalité surannée les ruine au profit de jeunes ambitions et elles essaient de grouper les forces conservatrices, pour refouler
la poussée des parvenus dont les progrès rapides les épouvantent. Cette révolution diplomatique, bien que la politique qu'elle inaugurait ait dominé la seconde partie du xvni® siècle, ne produisit pas les résultats qu'il était permis d'en attendre et elle a laissé des traces beaucoup moins profondes et durables que la transformation administrative qui coïncida avec elle et qui fut inspirée par le même désir de revanche contre la Prusse.
Il n'y a guère, dans l'histoire de l'Autriche et de la Bohême en particulier, de période plus importante que celle qui va de 1748 a 1755 : c'est le moment où apparaissent nettement les conséquences extrêmes de la guerre de Trente-Ans, où Tabsolutisme écarte les dernières entraves qui gênaient son action, où le despotisme centraliste se fonde sur la ruine des constitutions nationales. Ces transformations radicales, qui atteignaient la vie entière du peuple, exigèrent beaucoup de temps et d'efforts et, sur certains points, elles n'ont été terminées que de nos jours, — quand elles l'ont été. — Elles n'étaient qu'ébauchées quand recommença la guerre avec Frédéric II (1755).
Au moment où s'ouvre cette nouvelle époque, vers 1748, Marie-Thérèse est arrivée au plein développement de ses facultés. Elle a trente et un ans; mariée depuis douze ans, elle a eu dix enfants, trois fils et sept filles, — elle en aura seize en tout, le dernier en 1756; — ses grossesses n'ont pas altéré sa robuste santé, et son embonpoint, sans diminuer la vivacité de ses allures, ajoute à sa beauté un caractère d'imposante majesté. Furst, l'ambassadeur prussien, qui la juge sans partialité, écrit encore en 1753 qu'elle peut passer pour une des plus belles princesses de l'Europe. Très peu coquette, fort laborieuse, elle a réussi à combler vaguement les lacunes de son instruction première; elle suit de très près les affaires courantes, lit consciencieusement les mémoires de ses ministres, les annote, ne s'arrête à aucune résolution grave sans de mûres réflexions. Malgré tout, elle n'a qu'une responsabilité restreinte dans les changements qu'elle sanctionne. Elle ne
rompt pas volontiers avec les impressions de son enfance et elle ne goûte guère les innovations ; conservatrice d'opinions et de tendances, d'une piété étroite, timide d'esprit avec beaucoup de fermeté morale, elle intervient surtout pour modérer l'impatience des novateurs trop zélés. Son orgueil a cruellement souffert de ses premières défaites et, bien qu'elle ait évité les désastres irréparables, elle n'oublie pas les humiliations qu'elle a subies. Elle a assez de perspicacité pour apercevoir les difficultés de la situation : de tous les côtés, en Allemagne, en Orient, en Italie, les progrès de la Prusse, de la Russie, du Piémont menacent la prépondérance autrichienne. Pendant que les Habsbourgs somnolaient, de nouveaux États sont nés et ont grandi. Si l'on veut échapper aux plus douloureuses déconvenues, il faut se hâter d'en finir avec des errements qu'a condamnés l'expérience. La reine sent la nécessité de ce changement de front et s'y attelle ; au fond du cœur elle conserve une secrète tendresse pour les traditions consacrées, et la lutte qu'elle soutient contre ses propres penchants est souvent douloureuse. Mieux que par un enthousiasme irréfléchi, elle sert par ses résistances la cause des réformes, en adoucissant les transitions, en atténuant les conflits, en apaisant les colères des défenseurs du passé qui comptent sur elle pour être garantis contre les mesures radicales. Son rôle est ainsi considérable, quoique très différent de celui qu'on lui attribue volontiers. Elle est moins l'inspiratrice que la modératrice de son gouvernement ; sa part d'initiative se borne à choisir et à garder comme directeurs de sa volonté souveraine des ministres convaincus de la nécessité d'une orientation nouvelle.
De vertu solide, les sens très calmes, largement apaisés par un mari toujours jeune et qu'elle surveillait de près, elle était femme pourtant, et il y a quelque tendresse dans la manière dont elle traitait ses confidents. Elle les accable de cadeaux, elle abdique sa conscience entre leurs mains; elle leur demande, plus que des projets particuliers, une règle de conduite : « Ils me servirent de soutien, a-t-elle
écrit de Silva-Tarrouca et de Koch, m'apprirent à me connaître et à m'améliorer. » Elle leur demande en retour un dévouement exclusif, il faut qu'ils ne soient ni hongrois ni bohèmes, sans autre souci que la gloire de la dynastie; il y a une pointe de jalousie personnelle dans la façon dont elle surveille leurs pensées; elle considère comme une véritable malversation le moindre attachement à une patrie étroite. C'est parce qu'ils sont dégagés de tout souvenir particulariste qu'elle accorde une confiance spéciale à Haugwits, à Chotiék et à Kaunits, à qui revient l'honneur ou la responsabilité d'avoir inauguré une ère nouvelle. Très différents de nature et de talents, ils sont tous les trois rapprochés par un trait commun, exclusivement autrichiens, dynastiques, sans souvenirs nationaux, sans préjugés historiques ; ils s'inspirent du même idéal, une monarchie unitaire, conforme au type français, rajeuni par Frédéric II.
De tous les noms des fondateurs de l'Autriche moderne, l'histoire européenne n'en a guère retenu qu'un, celui de Kaunits qui, depuis lySS, resta pendant un demisiècle le « cocher de l'Europe ». Il est naturel que, pour résumer un changement qui avait son origine et sa raison d'être dans des considérations de politique étrangère, les contemporains aient choisi un diplomate. Le nom de Kaunits ne peut pas plus être omis dans l'histoire de la Bohême que celui de Beust. Il fut le dernier grand représentant de l'Ancien Régime, et il en a gardé quelque chose de légendaire : élégant jusqu'à la fatuité, très soucieux des questions d'étiquette, affectant des allures de petit-maitre, il se plaisait à traiter légèrement les questions graves et il jouait à "Vienne, avec cette pointe d'exagération qui convient aux néophytes, le rôle du roué que le succès seul intéresse et que les préjugés vulgaires n'atteignent pas. Il avait beaucoup d'esprit, sans en avoir autant qu'il le croyait, et une intelligence pénétrante, mais étroite. Il se piquait d'être libre de tout sentimentalisme, vanité fréquente chez les diplornates et qui souvent vicie leurs cal-