Tome I
498 RUINE DE l'autonomie BOHÊME
sidentsde ces Grands-Conseils, pris dans la haute aristocratie de leur pays, subissaient l'influence des diètes locales qui les payaient et ne songeaient qu'à l'intérêt de leur groupe, non à l'ensemble; leur autorité était telle que le souverain ne réussissait pas à faire triompher sa volonté contre la leur. — Sa mauvaise humeur exagérait. Il est vrai du moins que les Chanceliers avaient ordinairement une idée assez haute de leurs devoirs, qu'ils se considéraient comme les gardiens de la constitution, qu'ils cherchaient à maintenir la balance égale entre les divers pays et que l'influence qu'ils exerçaient sur les États donnait à leur résistance une base solide. Les Chanceliers bohèmes, Kinsky et Harrach, avaient témoigné à plusieurs reprises un « patriotisme », qui choquait la souveraine, étonnée que les considérations particulières ne s'effaçassent pas devant ses désirs; elle voulait, suivant l'expression de l'ambassadeur vénitien, une « constitution plus dévotieuse » et entendait devenir « une véritable souveraine ».
Très pieuse, elle eût reculé devant une usurpation, mais les consciences les plus rigides connaissent des détours subtils pour légitimer leurs passions. Elle ne voyait dans les libertés constitutionnelles de la Bohême que le résultat d'une longue série d'empiétements : — « Quand Ferdinand II eut dompté la rébellion de la Bohême et comblé de bienfaits et de présents les Grands-Officiers qui lui étaient demeurés fidèles, ceux-ci abusèrent de leur crédit et, dans les ordonnances qui réglèrent à nouveau la situation des vaincus, ils s'occupèrent beaucoup plus des avantages du royaume que de l'intérêt du prince, ainsi qu'il eût été cependant naturel dans un royaume conquis par les armes » ; depuis lors, ils avaient avancé terriblement leurs privilèges, de manière à se rendre indispensables; ils avaient fini par devenir des coi^rcgcntes ou du moins des pares curixy et ils étaient moins les instruments du souverain que les avocats du pays ; ils étaient le canal universel des lois, des institutions et des grâces ; ils avaient formé une sorte de conspiration avec l'aristocratie pro-
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vinciale qu'unissait à eux une défiance commune contre le pouvoir central. Les diverses chancelleries n'oubliaient leurs rivalités que quand il s'agissait de contrecarrer les volontés du roi; dans tous les autres cas, leurs dissensions perpétuelles et leurs préjugés surannés arrêtaient les affaires les plus urgentes.
Il est vrai que, lors du couronnement, elle avait promis de respecter les coutumes du royaume; mais, disait-elle, seulement celles qui étaient fondées sur la justice et le droit K Elle n'avait nullement l'idée qu'elle était liée par un contrat synallagmatique, s'attribuait le droit le plus large d'interprétation. Elle n'avait aucun goût pour la violence et préférait triompher par la persuasion, à condition qu'on ne se méprît pas sur ses intentions : quand les Carinthiens refusèrent d'accepter le nouveau régime financier, elle leur déclara que, « puisqu'on ne pouvait pas les amener à la raison, elle percevrait l'impôt de sa propre autorité, jwe regio ». Dans le même sens elle disait aux Bohèmes que, « dans la discussion des résolutions souveraines, ils avaient à s'occuper non de la mesure en ellemême, mais des procédés d'exécution )>. Le ministre qui écrivait en 1780 : « les privilèges des Etats ne peuvent pas limiter le souverain, mais il n'est pas bon de supprimer la constitution, parce qu'il est dangereux de changer des choses qui durent depuis longtemps », — traduisait très exactement sa pensée. Très différente de Joseph II, elle ne ressentait aucun plaisir à déconcerter les habitudes ; mais, pas plus que lui, elle n'éprouvait le moindre doute sur son autorité absolue, et les coups qu'elle porta à la constitution, pour être moins dramatiques et plus calculés, n'en eurent pas un moindre retentissement.
Elle fut encouragée dans ses desseins par le comte Haugwits qui, dit-elle, « lui fut vraiment envoyé par la providence ». Étranger réellement à la Bohême, bien qu'il y possédât des terres, il avait mérité la bienveillance de sa