Tome I
5 14 LES POPULATIONNISTES
qu'il écarte résolument ce qui retarde le progrès, traditions, survivances, instincts peu éclairés, qu'il balaie les ruines qui encombrent la marche de l'humanité, qu'il impose à la sottise et à la paresse les règles que lui dicte la raison : elle seule est souveraine, et la loi, qui en est l'expression concrète, doit courber les têtes les plus hautes.
Ces idées, qui nous sont familières, puisqu'elles sont la quintessence de la prédication des Encyclopédistes et que, quoi qu'en prétendent certains historiens, elles forment le fonds même de la pensée des Constituants et des Conventionnels, un moment discréditées à l'heure du triomphe de l'Économie politique libérale, ont repris faveur de nos jours. La foi robuste de ces pionniers de la raison nous cause malgré tout quelque surprise. L'expérience nous a appris que l'homme est rebelle aux tranformations brutales et que les préjugés ont des racines tenaces; nous savons aussi que le progrès est un mot complexe, qu'il est toujours acheté par des ruines douloureuses et créateur de maux inconnus auparavant. Nous regrettons ainsi que, par un fanatisme chimérique, les novateurs du xviii*^ siècle aient fait table rase du passé, nous les accusons d'avoir tenu trop peu de compte des droits de l'individu et des souvenirs de l'histoire, et nous apercevons en eux au travers de leur masque les successeurs des missionnaires du XVII® siècle, puisque, maîtres comme eux de la vérité absolue, ils exigent la même aveugle soumission.
Ils ne suppriment pas le despotisme, ils le limitent et le déplacent. — Cela suffisait cependant pour leur assurer une immense supériorité sur leurs prédécesseurs. D'abord, leur conception de l'Etat est plus conforme à la réalité et moins ambitieuse; par cela seul qu'ils se désintéressent de la vie future, ils laissent hors d'atteinte les sentiments les plus délicats et les plus sensibles de l'àme. Puis, s'ils repoussent loin du conseil où se règle sa fortune la foule des ignorants, ils ne lui interdisent pas l'espoir d'intervenir un jour dans la direction des affaires et ils ne sont pas indilVérents à ses destinées. Il suffira d'une très légère évolution pour que