‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 261 sur 325 · PROGRÈS MATÉRIELS 5 I · texte numérisé non relu

PROGRÈS MATÉRIELS 5 I

de récole des Martini et des Sonnenfels se dégage l'idée démocratique moderne. Enfin, comme ils ont le sentiment très net que la force des États est en rapport direct de la richesse générale, ils déploient une extrême sollicitude à hâter le progrès matériel et moral de la masse des habitants.

Il est douteux que Marie-Thérèse ait compris la portée dernière de l'enseignement de Justi et de Sonnenfels : elle goûtait leur manière d'entendre le pouvoir des princes et sa bonté naturelle s'unissait à son intérêt pour lui recommander l'adoption de la plupart des mesures qu'ils prônaient. Une série de décrets eurent ainsi pour objet de favoriser le développement de la population, en améliorant les conditions de l'hygiène publique, en supprimant quelques usages barbares, en augmentant la sécurité et en répandant de bonnes méthodes de culture ; en Bohême, les intentions du gouvernement trouvèrent un appui chaleureux dans la « Société pour l'agriculture et les arts libéraux )) (1770), qui devait rester pendant plus d'un siècle un des centres actifs de la vie publique.

Les ordres et les conseils venus de Vienne glissaient sur l'opiniâtreté des paysans et, parmi eux, la semence ne leva que lentement. L'action de Marie-Thérèse fut au contraire très féconde sur d'autres domaines. Dès 1746, elle annonçait à Philippe Kinsky son intention de créer un Directoire général du commerce, auquel seraient renvoyées toutes les questions industrielles. La vie économique des provinces slaves et allemandes fut bientôt réglée d'après des principes méthodiques et une doctrine commune. Le Conseil du commerce de Prague devint, après sa fusion avec le collège des manufactures en 1757, un véritable ministère de la richesse publique dans le royaume. Il comptait quelques hommes très distingués, instruits, actifs: — Loscani surtout qui, lors du voyage de Marie-Thérèse en Bohême en 1734, organise une exposition de l'industrie nationale; le comte Joseph-Maximilien Kinsky, qui anime de sa confiance et entraîne par son exemple quelques-uns

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des principaux représentants de la noblesse; un peu plus tard Riegger, dont les rapports forment une mine si précieuse pour la connaissance du pa3^s à cette époque. Ils avaient pour modèle, pour héros, Colbert, et ils l'imitèrent assez adroitement pour que, dès lySô, l'ambassadeur prussien Fûrst signalât avec admiration les résultats acquis : « Quel autre souverain, écrivait-il, serait parvenu en sept ans de paix à rétablir tout sur le pied où on le voit à présent; dans les temps les plus reculés, on rendra toujours à Marie-Thérèse cette justice qu'elle fut une des plus grandes reines de l'univers. » La guerre de Sept-Ans ralentit l'action des conseillers de commerce sans l'interrompre, et, dès que la paix eut été signée, ils se remirent à la besogne avec une nouvelle confiance.

Ils auraient volontiers renversé l'édifice gothique des corporations : ces patrons qui ne songeaient qu'à exploiter sans fatigue les privilèges paternels, ces rivalités mesquines et têtues où les artisans usaient le meilleur de leurs forces, ces règlements surannés qui entravaient les perfectionnements et à travers les mailles élastiques desquels passaient les malfaçons, ces supplices grotesques et féroces de la corbeille ou du pilori, ces processions où des bourgeois indolents promenaient des armes rouillées et des chartes vermoulues, tout ce bric à brac exhalait une odeur de cadavre. — Il n'était pas dans les habitudes de la reine de procéder par déclaration de principes, et les ministres n'eussent pas obtenu d'elle l'abolition générale des maîtrises et des jurandes. Ils durent se borner à miner leurs prérogatives, réduisirent leurs droits, multiplièrent les franchises royales, de façon à limiter au moins les abus d'une tyrannique surveillance. La célèbre ordonnance du 3o mars 1776 qui déclare libre une série de fabriques et de métiers et qui ordonne la fusion d'un grand nombre de corporations voisines, est le dernier terme et le résumé de leurs efforts.

La grande industrie a le champ libre : l'Etat la protège contre les tracasseries des anciens patrons, soutient et guide ses essais, s'occupe de lui assurer des ouvriers à bon

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marché, lui avance des fonds, encourage les seigneurs qui ne dédaignent pas d'y consacrer leur activité. L'exemple vient de haut; Frédéric II nomme François P*" l'archi-fabricant, et de vastes établissements industriels s'élèvent sur les domaines royaux en Bohême. Les Waldstein, les Ghotiék, les Lazansky, les Harrach, les Auersperg, les Furstenberg, les Vrbna, fondent ou étendent des manufactures dont quelques-unes comptent encore parmi les plus importantes du continent. Dès 1 765, Kinsky évalue à neuf millions de florins la production industrielle du pays, et l'exportation à 1,800,000. Des industries nouvelles s'introduisent : les cotons, dont le principal centre est la manufacture de Cosmanos, qui occupe dès lors 4,000 ouvriers et dont la renommée s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui ; les hauts fourneaux, qui commencent à rivaliser avec ceux de Styrie.

On s'inquiète d'assurer à ces manufactures l'écoulement facile de leurs produits. Les réformes de Charles VI avaient déjà provoqué un certain essor commercial, bien qu'elles laissassent subsister les abus les plus fâcheux, les douanes provinciales, les monopoles des villes ; les routes étaient rares et mauvaises; les marchands qui se rendaient de Breslau à Vienne, couraient grand danger d'être dévalisés, et la région montagneuse de la Bohême orientale était dévastée par des chefs de bandes dont quelques-uns arrivaient à une sorte de gloire. Marie-Thérèse institue une police plus vigilante, améliore les routes, régularise la poste, favorise les communications avecTriestc, qui devient un port actif et prospère. Surtout la grande réforme douanière de 1773 détermine pour longtemps l'avenir économique de l'Autriche.

Charles VI avait déjà abandonné dans l'établissement des tarifs le point de vue purement fiscal : ses mesures, encore timides, n'avaient pas eu le temps de sortir leur plein effet quand la perte de la Silésie bouleversa les conditions antérieures. Suivant une expression juste et pittoresque, la Silésie était le juif de la monarchie, c'est-à-dire que les affaires importantes passaient par son intermédiaire. Bien que

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Frédéric II, très désireux d'exploiter cette situation, eût stipulé dans le traité de Berlin « que les anciens accords au sujet du commerce seraient religieusement observés », il était impossible que Marie-Thérèse ne cherchât pas à affranchir ses domaines de Tespcce de subordination où ils se trouvaient ainsi réduits. Au lendemain même du traité de Breslau (1742), apparaît très visiblement le désir de la reine de protéger les producteurs autrichiens contre la concurrence étrangère, et les discussions assez aigres que soulevèrent entre Vienne et Berlin les questions commerciales, contribuèrent à la rupture de 1756 '. Elles donnèrent l'occasion au gouvernement d'étudier l'ensemble de la situation, et Haugwits, Hatzfeld et leurs principaux collaborateurs démontrèrent sans peine à l'Impératrice qu'il fallait compléter la fusion administrative par la solidarité des intérêts et pour cela substituer une politique autrichienne à la politique provinciale.

Ils n'osèrent pas cependant embrasser la monarchie entière dans leurs conceptions : les pays de la couronne de Saint-Étienne ne payaient que des impôts insignifiants; si on ouvrait à leurs produits les provinces occidentales, celles-ci seraient ruinées par l'introduction des céréales et des vins hongrois, et le gouvernement, qui tirait ses ressources des pays allemands et slaves, serait exposé à de très graves embarras ^ Du moins, on s'appliqua dès lors, d'une part, à favoriser l'industrie nationale par des tarifs différentiels et, de l'autre, à supprimer les barrières qui séparaient les diverses provinces, de manière à constituer un vaste marché intérieur; les tarifs de 1767 et de 1 774 frappèrent de droits véritablement prohibitifs l'importation des principaux articles manufacturés, et l'œuvre fut

1. Ces questions ont été étudiées avec beaucoup de précision par Fechner, dans son livre très important : Die Handclsbcziehungen Preussen's zu Œsterreich, Berlin 1886.

2. Fournier, Handel und Verkehr in Ungarn und Polcn um die Mitte des xvni°°Jahrh. — Archiv fur œst. Gcsch., G9, p. 340. Le volume de Fournier donne bien plus que ne l'indique son titre : c'est une véritable histoire de la politique commerciale de Marie-Thérèse-

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complétée par le décret de 1773 qui soumit à un même régime douanier l'Autriche occidentale entière et fonda ainsi le dualisme économique, de même que la loi de 1749 avait fondé le dualisme politique '.

Le système prohibitif corrigea en partie les inconvénients d'une évolution qui, en opposant à une périphérie allemande et industrielle les populations slaves et agricoles du centre menaçait de rompre l'unité du royaume. Les fabricants du nord et de l'ouest, incapables de lutter avec les manufacturiers étrangers sur le marché européen, cherchèrent leurs débouchés à l'intérieur et, uniquement préoccupés de se défendre contre la concurrence saxonne ou silésienne, ils subordonnèrent à leurs intérêts leurs sympathies politiques. Les Habsbourgs ont connu plus d'une fois cette mésaventure, et il est arrivé souvent que les mystérieuses influences qui tiennent à l'essence même des choses et à la nature la plus intime des peuples, ont dévié les intentions des souverains et fait tourner au profit des forces particularistes les mesures qui visaient la suppression de tout patriotisme local. De nos jours, les résistances économiques, qui ont longtemps rendu impossible un rapprochement intime avec l'Allemagne, ont paru fléchir au moment où les haines politiques ont atteint leur paroxysme ; mais les passions s'en vont et les intérêts demeurent, et il est infiniment vraisemblable qu'un moment viendra où ils exerceront de nouveau leur influence d'apaisement et rapprocheront dans un effort commun tous les habitants d'un pays que la géographie et l'histoire condamnent si visiblement à l'unité.

Plusieurs des ordonnances qui fixent le régime économique de l'Autriche, ont été évidemment inspirées par Joseph II, qui, Empereur depuis la mort de François P'" (1765), avait été nommé co-régent des possessions hérédi-

I. Le nouveau territoire douanier renfermait l'ensemble de la monarchie, y compris la Galicie et la Bukovine, moins la couronne de Saint- Etienne, le Tyrol, les Pays-Bas et le Milanais. Il répondait assez exactement au degré de fusion respectif des diverses provinces.

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