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LE RÉGIME MUNICIPAL

lisme de l'Empereur". Ce qu'il est permis de dire, c'est que les institutions qu'il supprimait ne méritaient guère de regrets et que les officiers n'étaient pas, à tout prendre, plus médiocres et plus serviles que les vieux bourgeois qu'ils remplaçaient; peut-être même étaient-ils moins dominés parles préjugés,, moins esclaves des coteries; la tutelle de rÉtat eut l'avantage de supprimer les rancunes et les jalousies en abolissant les privilèges individuels, et elle réveilla l'esprit national en unissant les habitants dans une haine commune de l'oppression.

L'absolutisme ne rapprocha pas seulement les diverses catégories de bourgeois dans les villes royales, elle ramena à un régime semblable les diverses classes de cités. Les capitaines de cercles tiennent en effet la main dès lors à ce que, même dans les villes seigneuriales, les règlements publics soient appliqués; ils usurpent presque complètement l'administration financière, exigent des conseillers certaines connaissances déterminées et s'arrogent une influence prépondérante sur les élections. Leurs empiétements atteignaient moins les habitants que les seigneurs dont les droits furent peu à peu rejetés au second plan. Les fonctionnaires roj'aux, qui faisaient bon marché des titres des propriétaires, n'avaient pas plus de respect pour les privilèges des maîtres, les cuvées de faveur, les exemptions et les avantages variés que s'étaient adroitememt réservés les oligarchies municipales; sous leur main indifférente, les inégalités se nivèlent, et, d'un bout à l'autre du royaume, se prépare une classe qui, plus instruite et moins pauvre que les paysans, moins entichée de préjugés que la noblesse et ouverte aux grands courants du siècle, deviendra un des éléments essentiels de la vie nationale. Que d'années s'écouleront encore cependant avant que les nouveaux bourgeois du royaume s'affranchissent de leurs préjugés et de leur humilité servile ! Les descendants du patriciat mettront longtemps leur point d'honneur à imiter l'aristocratie et à

1. Voir par exemple, Lustkandl, Joseph's Ideen, p. 88 et i32.

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se distinguer du peuple par leurs habitudes et leur langage ; ces résistances niaises ne seront que lentement emportées par le flot populaire.

Il faudra pour cela l'afflux dans les villes d'un sang plus pur et, comme à l'époque des Hussites, bien que sous une autre forme, il sera nécessaire, pour qu'une période plus glorieuse s'ouvre pour la Bohême, que les villes soient conquises par les paysans. — La condition préalable de cette rénovation, c'était l'affranchissement des serfs. Cette émancipation demeure l'honneur de Joseph II, et ce titre de gloire compense bien des erreurs. Sans doute, il n'a pas osé aller jusqu'au bout de sa pensée et il n'a pas fait une réalité de cette égalité devant la loi qu'il a proclamée en principe; ses décrets incomplets n'en marquent pas moins pour les classes rurales un incomparable progrès et c'est à juste titre que ses admirateurs l'ont sacré Empereur des paysans.

Leur condition était sensiblement la même qu'à la fin du xvii" siècle, plutôt un peu plus mauvaise : tous les quinze ou vingt ans, une sédition qui dépassait les bornes des émeutes courantes, un scandale retentissant ou bien la pétition de quelques communes, échappée par miracle à la censure des nobles, rappelaient aux souverains la détresse des populations. On rédigeait une ordonnance, obscure et vague : personne ensuite n'y songeait plus. Même sous Marie-Thérèse, les bonnes volontés de la cour s'évanouirent en fumée, sans que nous apercevions les causes réelles d'une inertie dont la mère et le fils se renvoyaient la responsabilité. La reine parlait à l'occasion de « l'égalité qui plaît à Dieu », et d'assurer aux paysans « qui forment la classe la plus nombreuse et sont le fondement et la plus grande force de la monarchie », les moyens de se nourrir eux et leurs familles. Quand il s'agissait de passer aux mesures

d'exécution, on n'arrivait pas à s'entendre et, à la fin de sa vie, Marie-Thérèse avouait son impuissance : « Les paysans sont poussés à bout par les excès des seigneurs. Depuis trente-six ans que je gouverne, ces Messieurs ont su, précisément comme aujourd'hui, différer et arranger les choses de manière qu'il n'y a pas moyen d'y voir clair et les sujets sont toujours dans la même oppression. »

Tout se réunissait pour convaincre le gouvernement de l'urgence des réformes : pour que les impôts, très lourds, fussent payés, il était indispensable de protéger les cultivateurs contre les exigences des propriétaires ; il était sage de prévenir par des concessions opportunes des soulèvements que justifierait l'excès des souffrances; on fortifierait l'autorité royale en restreignant les droits des nobles. A ces considérations pratiques, d'autres s'ajoutaient, irrésistibles; les idées de liberté et d'humanité pénétraient peu à peu les âmes, rappelaient aux princes leurs devoirs envers les pauvres et les humbles, dissolvaient les résistances des privilégiés, dont l'égoïsme se révoltait contre les sacrifices qu'on exigeait d'eux, mais dont la conscience reconnaissait l'équité des revendications qui les menaçaient '.

Une fois que l'opinion était saisie, il suffisait d'incidents qui jadis eussent passé inaperçus pour réveiller l'attention. En 1767, des émeutes éclatèrent en Silésie, où le pouvoir

I. Grûnberg ne voit d'autre cause aux ordonnances des souverains que des raisons fiscales. Kaizl a prouvé que c'était un point de vue trop étroit. Je crois, d'autre part, qu'il a exagéré les dangers d'une guerre servile. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût une certaine agitation, — surtout dans les cercles de l'est, — mais les quelques meneurs qui cherchèrent à organiser les mécontents n'avaient qu'une influence limitée, et, après tout, une insurrection n'eût pas menacé le roi, que les serfs regardaient comme leur protecteur naturel. Les émeutes de 1775 montrèrent combien la masse était peu préparée à un mouvement général. D'ailleurs, les révolutions, malgré les apparences, se font moins par usurpation et conquête d'en bas que par abandon et par abdication d'en haut, ou, si l'on veut, elles ne sont que le dernier coup porté à une résistance prête à toutes les capitulations. Il faut donc, suivant moi, chercher la première cause des mesures d'ém.ancipation dans les progrès de l'esprit philosophique et dans la conception du despotisme éclairé qui subordonne le droit de propriété à l'intérêt de l'Etat et à la volonté du prince.

des seigneurs était plus illimité encore qu'en Bohême. On envoya une commission d'enquête, on chercha les moyens de concilier les intérêts opposés: les seigneurs repoussèrent tout compromis, se défendirent avec une àpreté qui indisposa la reine : — Pourquoi faire retomber sur tous la faute de quelques-uns? Leurs paysans n'étaient pas malheureux, et la preuve, c'est que très peu de paroisses avaient pris part à la révolte.

Marie-Thérèse savait à quoi s'en tenir sur cette félicité des serfs. Elle recevait une série de Mémoires, qui ne pouvaient lui laisser aucun doute. — « La corvée, écrivait le comte de Trauttmansdorf, abbé de Tepl, donne lieu à des vexations contmuelles, et les nobles les mieux disposés sont incapables de protéger leurs paysans, parce que ceux-ci sont sous la direction des employés qui sont souvent durs, méchants, violents et avides '. » Les serfs, mécontents et opprimés, cherchent par tous les moyens à se soustraire à des obligations excessives. De là, des querelles, des punitions et ces infâmes peines corporelles que même les nobles les plus doux ne parviennent pas à éviter. Les corvées qui détruisent tout sentiment de dignité et sont cause que les laboureurs sont considérés et se considèrent eux-mêmes comme des esclaves, entretiennent la dureté des mœurs, empêchent une exploitation rationnelle et le profit qu'en retirent les propriétaires n'est nullement en rapport avec les pertes qu'elles imposent aux laboureurs — .

Le rapport de la commission qui fut chargée de procéder au recensement de la Bohême avant l'établissement de la conscription, prouve ce que devenait le pays sous ce régime '. Le tableau est navrant, et il n'y a ici aucune raison d'en

1. Le mémoire de l'abbé de Tepl a été publié par Hœfler, dans les Mittheilungen, 1888. — On trouve des renseignements intéressants sur la condition des paysans dans les travaux d'Adamek; il a donne une bibliographie de la question rurale dans son article sur le Terrier du domaine de Rychmbourk, Comptes-Rendus de la Société des Sciences, 1901.

2. Il a été analysé par Mayer, Situation économique de la Bohême vers 1770, dans les Mitthcilungen, KS76.

suspecter la sincérité. — Les hommes sont petits parce qu'ils sont mal nourris, mal vêtus, que les enfants sont envoyés trop jeunes à la corvée et soumis à un travail excessif. Dans le cercle de Klatov, les parents couchent sur la paille, les enfants nus dorment sur le poêle; la vermine et la saleté engendrent des épidémies; ni les employés ni les médecins ne s'en préoccupent. Les décrets qui garantissent au paysan la paisible jouissance de sa tenure, sont sans cesse violés. S'il a un bon cheval, le seigneur le force à le lui vendre; si une de ses bêtes crève à la corvée, on lui donne pour la remplacer une vieille rosse aveugle ; on augmente arbitrairement ses redevances et ses jours de travail ; on l'oblige à acheter au seigneur et pour le prix qu'il fixe des harengs pourris et des moutons malades. Aussi les infirmités sont nombreuses : ophtalmies, surdités, goitres, convulsions, hernies, tics nerveux; la population vit sous une terreur perpétuelle, abrutie par les menaces et les coups. Les exigences des propriétaires s'aggravent des dilapidations des employés. Pas d'argent : on pourrait pressurer à fond cinq ou six villages avant de réunir 20 francs. La dureté des intendants est telle que les laboureurs essaient de s'enfuir en Prusse; beaucoup de cabanes sont abandonnées parce qu'elles menacent ruine et que les habitants sont trop pauvres pour les réparer. Dans la contrée de Béroun, où, nous dit le rapport, les paysans sont laborieux, la misère est telle qu'on démolit les toits pour nourrir les chevaux avec la paille; les seigneurs défendent de ramasser des feuilles dans les forêts, de crainte qu'on ne vole le bois ou qu'on ne détruise le gibier. Encore les commissaires signalent-ils les réticences des paysans, qui, par peur de leurs maîtres, ne se présentent pas, refusent de parler. Les ordonnances protectrices ne sont pas appliquées; tout au plus, les capitaines de cercles interviennent-ils contre quelques hobereaux; les plus riches propriétaires échappent à leur surveillance, ce qui est d^autant plus regrettable que les exactions sont plus fréquentes sur les vastes domaines,

parce que les intendants y sont abandonnés à eux-mêmes. L'impôt trop lourd et les redevances excessives suppriment toute initiative; les jachères occupent une grande partie du sol, le fumier est rare ; comme, sur la plupart des tenures, les céréales forment la culture exclusive, le fermier, en cas de mauvaise récolte, n'a à compter sur aucun produit accessoire. Si Tannée est bonne, les prix s'effondrent. Les banalités et les monopoles du château interdisent même la pensée d'une exploitation industrielle : le propriétaire afferme le moulin, la brasserie, la distillerie, et il augmente sans cesse ses exigences : il faut que le meunier, en dehors de ses redevances régulières, fournisse sa table d'œufs et de volailles, engraisse ses cochons, nourrisse ses chiens ; s'il ne peut pas payer, on le jette en prison : « Le seigneur prend à potées, dit le proverbe, et rend à cuillerées '. »

Même dans les bonnes années, les serfs en sont réduits à emprunter aux nobles le grain de la semence, et le noble exige des intérêts usuraires. Il n'est pas jusqu'aux précautions prises dans l'intérêt du paysan qui ne tournent contre lui; les Juifs sont gênés par mille règlements restrictifs, « si bien que ceux auxquels leurs ressources permettraient des entreprises commerciales, ont les mains liées, tandis que les Chrétiens que l'on favorise, n'ont ni les ressources ni les connaissances nécessaires pour tirer parti des avantages qu'on leur fait ». Le tenancier supporte les conséquences de ces erreurs économiques, soit qu'on lui vende plus cher l'argent qui lui est indispensable, soit qu'on ne lui offre qu'un prix dérisoire de ses denrées ". Certaines années, on constate que 6,000 soldats manquent à leurs régiments ; ils sont détachés comme garnisaires chez les paysans qui n'ont pas payé leurs impôts. — « Le royaume de Bohême, écrit à Marie-Thérèse le baron de

1. Jœger, Das Mûhlcnwesendes nœrdl. Bœhmcns im vor. Jahrh., dans les Mitthcil., 1871.

2. Rapport du conseiller du gouvernement, baron de Ceschi; Mittheil.,

Unwerth, ressemble à une statue qui penche peu à peu vers sa chute, parce que le piédestal est ébranlé. — C'est sur le contribuable que repose vraiment le poids du royaume ; la pauvreté où il est actuellement réduit, le fait chanceler, et il est à craindre qu'il ne s'écroule complètement '. » Des paysans demandent à être déchargés de leurs biens, parce qu'il leur est absolument impossible de faire face aux charges qu'on leur impose ". — Le xvni^ siècle a été l'époque la plus dure qu'aient connue nos populations rurales, écrit un des jeunes historiens les plus sûrs de la Bohème, et les plus modérés '\ La corvée qui ne cesse pas d'augmenter finit par s'élever sur certains domaines à six jours par semaine, — plus qu'autrefois par année. — « Personne ne sait ce que supporte le paysan », dit tristement la chanson morave ^.

Il est évident que pour maintenir un pareil régime, il faut que la terreur règne : sur la place du village ou devant le château se dressent les instruments de torture ; on enferme le paysan récalcitrant dans une boîte en deux parties, dont le couvercle pèse lourdement sur ses épaules, ou bien on l'assied sur l'âne de bois dont le dos fort aigu, pénètre dans les chairs; si la faute est plus grave, on lui attache de lourdes pierres aux pieds '\ — Un procès intenté au prince de Mansfeld révéla les faits les plus odieux ^ : les plus légères réclamations étaient châtiées par cinquante coups de bâtons; un corvéable, qui arrive en retard d'une demi-heure, est si cruellement battu qu'on le laisse à demi mort sur la place. — Pour toute punition, le prince perdit pendant quelques années l'administration de ses terres; les employés les plus coupables,

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