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B56 LA FAMINE DE I77I

envoyés d'abord en prison, reçurent presque aussitôt leur grâce. Lâche indulgence qui amnistiait les brutalités les plus détestables.

Pendant la dernière partie du règne de Marie-Thérèse, des incidents redoutables forcèrent enfin la reine à étudier plus sérieusement la question, sans lui inspirer pourtant le courage des résolutions vigoureuses qui eussent été indispensables. Le pays, saigné à blanc par les seigneurs qui dépensaient au loin leurs revenus, était dans un de ces états d'anémie où les accidents inévitables se transforment en calamités. Dans l'hiver de 1769 à 1770, des gelées tardives détruisirent les céréales d'hiver; les blés de printemps versèrent; les récoltes précédentes avaient été médiocres; la Saxe et la Prusse avaient aussi beaucoup souffert des intempéries, et les seigneurs, pour profiter des hauts prix, exportaient leurs grains, sans s'inquiéter du sort de leurs sujets. Avant la fin de 1770, les stocks étaient épuisés, les prix avaient quintuplé; dans certains districts, la famine sévissait, la vraie famine, telle qu'elle désole encore par moments la Russie et l'Inde; de vagues mesures officielles, incomplètes et tardives, n'apportèrent aux souffrances des habitants qu'un palliatif insuffisant. L'hiver de 1770 à 1771, si rigoureux que les oiseaux mouraient de froid, et les pluies diluviennes du printemps portèrent la désolation à son comble. « Puisse Dieu te préserver des souffrances que nous avons subies, nous pauvres gens qui avons dû tout payer si cher, — écrit un contemporain... La tête nous tournait et c'est un miracle que nous ne soyons pas tous morts de tristesse. Beaucoup de gens mangeaient de l'herbe, la faisaient cuire avec n'importe quoi, et, quand ils mangeaient ensuite quelque chose de meilleur, ils mouraient aussitôt. » On faisait du pain avec des détritus de choux, du chiendent, de la sciure de bois. Le pays était parcouru par des bandes de mendiants. « Devant cette foule d'affamés, les prêtres fermaient leur presbytère, les seigneurs leur château, les riches leur maison. » On trouvait des hommes morts sur la route, et personne ne s'en

LES ÉMEUTES DE lyyS SSy

occupait, pas même leurs amis; « les cimetières ne suffisaient plus, et on enterrait les cadavres un peu partout » '. Un dixième de la population fut emporté par la famine ou les épidémies qui suivirent '.

Joseph II parcourut le royaume et il en revint plus exaspéré contre les lenteurs de la cour. « Le cœur saigne », écrivait-il, « la pauvre Bohême gémit et on ne l'aide que d'écritures. » Entre les philosophes qui réclamaient pour les paysans le droit de vivre et les juristes qui, au nom du droit de propriété, repoussaient toute intervention du pouvoir, l'Impératrice ne se décidait pas. Elle était ébranlée par les plaintes des États qui affirmaient que la réduction des corvées entraînerait une dépréciation générale des domaines, compromettrait le gage des créanciers, ruinerait le crédit du royaume et provoquerait un désespoir presque général; d'ailleurs, « le paysan qui exécute les corvées, accomplit un travail naturel à sa condition et approprié à sa nature ^ ».

Elle désignait elle-même parmi les idées dont elle redoutait le plus les périls, la tolérance religieuse, la liberté générale, et « la destruction des grands sous le spécieux prétexte de conserver la majorité, ce dont je ne vois ni la nécessité ni encore moins la justice ».

Pendant son inspection, Joseph II avait prononcé quelques paroles imprudentes. Elles avaient été exagérées par la renommée; le bruit courait dans les campagnes que les souverains voulaient affranchir le paysan; il fallait les soutenir contre les nobles qui s'opposaient à ces intentions généreuses. Jamais les serfs n'avaient pris leur parti de leur misère; des émissaires mystérieux apparaissaient dans les veillées; des prophéties circulaient : à l'époque des troissept (en 1 777), il y aura un esprit de liberté ; — des réminis •

1. Mémoires d'un professeur jésuite, publiés par Rézek dans les Comptes- Rendus de l'Académie des Sciences, 1881, p. 56.

2. La population, qui était de 2,520,000 au commencement de 1771, n'est plus que de 2,3oo,ooo au recensement suivant.

3. Ces doléances des Etats ont été publiées par Grûnberg, II, p. 221 .

cences des guerres hussites hantaient les imaginations : des bandes de paysans se rendraient à Prague sous prétexte de prendre part au pèlerinage de Népomucène et enlèveraient le château par surprise ; le petit peuple de la ville les aiderait : « les choses ne s'étaient pas passées autrement à l'époque de Venceslas ». On chantait des complaintes révolutionnaires, une sorte de Pater : — Notre Père, Père des paysans, regarde comme nous sommes torturés par les maîtres du fouet; Notre Père, nous ne pouvons plus le supporter, car ils veulent nous prendre notre pain quotidien ; — ou encore une ballade, d'une éloquence sauvage assez rare à cette époque : « — Quand bien même les pluies cesseraient et le ciel se dessécherait, nos champs ne manqueraient pas d'humidité; la sueur des paysans opprimés les tremperait assez et les larmes des corvéables les humecteraient chaque jour. Pauvre paysan, tu as le gosier sec, des haillons pour habits, des bottes en lambeaux; lève-toi, prends ta fourche; rappelle-toi la vaillance des anciens Tchèques. Ils ne laissaient pas bâter le lion et opprimer le peuple; ils donnaient au roi ce qui lui appartient, et rien de plus. » Ces souvenirs suffiraient déjà pour révéler l'action des hérétiques qui, en dépit des persécutions séculaires, étaient encore assez nombreux dans la Bohême orientale, et il est incontestable que les questions religieuses jouèrent un certain rôle dans la tentative d'insurrection de 1775 '.

I. Nous avons sur ces événements un mémoire curieux de Vavak (publié par Michkovsky à Tchesky-Brod). Vavak était un de ces paysans autodidactes qui avaient conservé le goût de la littérature nationale. Son témoignage est intéressant, mais surtout parce qu'il nous donne la légende telle que la forgèrent aussitôt les seigneurs. Ils voulurent effrayer l'Impératrice et, pour cela, ils prêtèrent aux insurgés une organisation régulière et des plans arrêtés, de manière à transformer en une tentative de révolution ce qui n'était qu'une explosion de désespoir, et d"autre part ils les représentèrent comme des hérétiques : « Ils combattaient moins pour la corvée que pour la foi et moins pour la liberté physique que pour la liberté religieuse. » Vavak lui-même raconte cependant que les émeuticrs affirmaient qu' « ils n'avaient aucune colère contre la foi, l'Empereur et les soldats ». Les dissidents étaient beaucoup trop disséminés pour exercer une influence prépondérante et, parmi eux, beaucoup étaient ennemis de tout recours à la force.

Il ne faudrait pas cependant exagérer Tinfluence de ces dissidences confessionnelles, pas plus qu'il ne convient de prendre à la lettre ce que nous racontent des témoins naïfs sur le « gouvernement des pa3\sans ». Dans son ensemble, le mouvement resta vague et confus^ comme le sont presque toujours les soulèvements vraiment populaires; ce fut avant tout l'emportement d'une foule poussée à bout par la misère et qui, dans un accès de fureur, essaie de rompre ses chaînes.

Au mois de janvier 1776, dans les environs de Weckelsdorf, quelques centaines de pa3'sans demandèrent aux employés du domaine de leur confirmer les libertés que Joseph II, disaient-ils, leur avait reconnues dans une charte qui avait été confisquée par les seigneurs. Quelques soldats rétablirent l'ordre, mais l'agitation se propagea dans les cercles de Kralové-Hradets, de Bydjov, de Mlada-Boleslav, et finit par gagner presque toute la vallée de l'Elbe '. Les insurgés, au nombre de 3 à 4,000, commirent çà et là de regrettables excès, très exagérés par la légende : ils auraient été conduits par un personnage mystérieux que l'on donnait pour un prince russe et qui céda ensuite le commandement à un jeune homme, Mathieu Chvojka, qu'avait désigné sa ressemblance avec Joseph II. Que le rôle de tous ces chefs ait été très modeste, il suffit pour le prouver de rappeler l'indulgence avec laquelle ils furent traités : on n'aurait certainement pas traité avec cette mansuétude de véritables conspirateurs. Quelques bandes essayèrent d'enlever Chloumets; elles furent refoulées en désordre. D'autres mécontents marchèrent sur Prague, entraînant les villages qu'ils traversaient, si bien qu'au moment où ils parurent devant la ville, ils étaient une quinzaine de mille '. La place était en état de défense et les

1. Slavik, La révolte rurale en ijj^^ Osviéta, 1875 ; p. 406 .

2. On raconte que Joseph II, qui parlait assez incorrectement le tchèque, aurait répondu aux paysans qui lui représentaient leur détresse : marchez sur les seigneurs, au lieu de : adressez-vous aux seigneurs. Peltzel fait allusion à ce contre-sens tragique dans sa leçon d'ouverture de la chaire de tchèque à Prague en 1792; l'argument était si excellent pour démontrer

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insurgés étaient évidemment hors d'état de rien entreprendre contre elle; deux ou trois charges de cavalerie les dispersèrent. Les autorités avaient montré jusque là une hésitation qui était peut-être calculée : elles n'étaient pas fâchées de prouver à la reine les dangers d'une politique de concession et de faiblesse ; elles s'aperçurent que le jeu n'était pas sans péril et mirent en mouvement des forces qui rétablirent facilement l'ordre. Marie-Thérèse fut bientôt obligée d'intervenir pour calmer leur ardeur de répression : quatre personnes avaient été pendues à Prague, plusieurs autres en province; elle prononça une amnistie générale d'où ne furent exclus que les insurgés qui avaient commis des crimes de droit commun et les chefs de la rébellion. Encore ceux-ci s'en tirèrent- ils avec quelques années de prison ; la masse des paysans fut renvoyée à ses corvées, avec vingt-cinq ou cinquante coups de bâton.

Il était impossible cependant de ne pas s'inquiéter du malaise que révélaient de pareilles agitations. Un tiers du royaume avait été à feu et à sang, une trentaine de châteaux ravagés, plusieurs centaines de fermes dévastées. Au sud, l'attitude des paysans avait été si menaçante que tout le monde était convaincu qu'ils se seraient joints à l'insurrection pour peu qu'elle se fût prolongée. Le calme ne revenait pas dans les esprits; pendant la fin de 1776, des émeutes éclatent sur divers points, les paysans refusent les corvées, menacent les intendants. Marie-Thérèse se décida enfin à publier la patente du i3 août 1775, qui marque la première tentative sérieuse pour améliorer la condition des serfs '.

Les clauses les plus importantes visaient les corvées ; certaines catégories de paysans en étaient exemptées ; pour les autres, elles étaient diminuées dans une proportion assez sensible. Surtout, ce qui était l'essentiel, l'ordon-

qu'il est nécessaire aux souverains de savoir le tchèque que le témoignage de Peltzcl perd beaucoup de son autorité. Nous connaissons une explication absolument analogue d'une révolte rurale en Transylvanie, ce qui ne rend pas l'anecdote moins suspecte.

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