LE SYSTÈME DE RAAB
l'exemple de la reine. La plupart firent la sourde oreille et la souveraine n'insista pas.
On calculait que les nobles exploitaient encore en régie directe 3, 200,000 arpents, tandis que les lenures rurales en représentaient 4,55o,ooo; la transformation de ces latifundia de l'aristocratie en fermes de moyenne grandeur était une œuvre de longue haleine et il n'eût pas été possible de trouver immédiatement les milliers de colons qu'eût exigés un morcellement général des terres. On se contenta donc de créer un certain nombre de fermes nouvelles, en général surles terres de la couronne. Cela suffit pour provoquer chez les paysans de très vives espérances : la présence au milieu d'eux d'une classe de cultivateurs aiffranchis des obligations qui, même après les nouvelles ordonnances, grevaient si lourdement la population rurale, soulignait trop nettement la misère de la masse pour que la nécessité d'une amélioration profonde n'apparût pas toujours plus nettement. L'opinion comptait sur Joseph II pour renverser enfin l'édifice féodal que l'on avait tant de fois vainement cherché à rendre habitable, et si vives étaient les espérances qu'il avait fait naître, qu'il n'eût pas déçu sans danger ces déshérités que « les réformes récentes avaient éveillés sur leur misère et auxquels elles avaient inspiré l'horreur de leur condition ».
La tentative de Raab l'intéressait fort et il était trop imbu des doctrines des physiocrates pour ne pas pousser très sincèrement au développement de la moyenne et de la petite culture. Pas plus que les Constituants cependant, il ne contestait le droit des seigneurs sur leurs terres et il n'osa pas les contraindre à morceler leurs domaines. En revanche, il était profondément convaincu que la personne humaine ne peut pas être un objet de propriété et, dans l'édit du i^'' novembre 1781 qui abolissait le servage, il se plaça nettement sur le terrain révolutionnaire, c'est-à-dire qu'il proclama solennellement que les titres juridiques les plus anciens et les plus clairs n'ont ni sens ni valeur en présence des lois naturelles et que rien ne saurait enlever à
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rhomme la liberté de disposer de son travail et de ses' forces. De là même, le retentissement de ce décret, auquel aucun de ceux qui l'avaient précédé ne saurait être comparé'. L'État n'invoquait plus ses intérêts fiscaux pour obtenir des seigneurs quelques concessions de détail; au nom de principes absolus et universels, par une sorte de revanche de la raison contre l'histoire, il abolissait ceux de leurs titres qui étaient contraires à la justice et il rétablissait les paysans dans leur dignité humaine. — Le servage était supprimé : par conséquent, tout sujet du royaume était désormais libre de se marier, de quitter sa tenure et de s'établir à l'endroit oia il lui conviendrait, d'embrasser la profession qu'il voudrait et de faire apprendre à ses enfants le métier qu'il jugerait bon; il en résultait que le seigneut ne pouvait plus l'empêcher de chercher du travail hors du domaine et le forcer à accepter les tâches qu'il lui imposait. Au point de vue pratique, cette clause surtout inquiéta les propriétaires qui, auparavant, fixaient arbitrairement les salaires, puisque les cultivateurs ne pouvaient sans un congé préalable s'engager sur une autre terre. Les mesures qui modifièrent le régime judiciaire complétèrent ce décret et l'ordonnance du i3 août 177^, en restreignant l'autorité pénale des seigneurs : il leur fut interdit d'infliger des amendes, les condamnations sérieuses ne furent appliquées qu'après avoir été approuvées par les agents du roi ; les paysans furent autorisés dans tous les cas à en appeler des décisions du propriétaire : si leur plainte était reconnue juste, ils recevaient une indemnité; le maître ou les employés qui abusaient de leurs droits, encoururent des châtiments efficaces. Le paysan cessait ainsi d'être hors la loi, il n'était plus isolé dans sa lutte contre le riche, et il est certain que, dès ce moment, sa situation se transforma.
La liberté personnelle, théorique, c'est bien ; encore faut-il que le cultivateur puisse vivre, qu'il ne soit pas