CONSÉQUENCES MATÉRIELLES DES RÉFORMES
le serf abandonnât à son maître un peu moins d'un sixième de son gain pour être par là même dégagé de toute redevance en nature ou en travail.
Ce décret provoqua dans l'aristocratie une véritable consternation. La corvée était si universellement détestée que les paysans se hâteraient de se racheter; où les propriétaires allaient-ils recruter les travailleurs libres nécessaires à leurs exploitations ? Ils se rendaient d'ailleurs parfaitement compte que la rente qu'ils recevraient en échange des journées de travail, par cela même qu'elle serait fixée à une somme immuable, était destinée à perdre peu à peu de sa valeur, à mesure que les salaires s'élèveraient. Déjà leur pouvoir administratif avait été gravement réduit, les banalités avaient été supprimées, les paysans n'étaient plus tenus de leur vendre leurs produits ou d'acheter les articles dont le château voulait se débarrasser. Les seigneurs se trouvaient ainsi atteints à la fois dans leurs privilèges les plus chers et leur colère éclata furieuse contre le monarque qui, d'un trait de plume, supprimait les droits sacrés de la propriété et voulait d'un seul coup « aplanir toutes les montagnes».
Joseph II acceptait d'un cœur léger la responsabilité d'une « révolution dont les suites seraient des plus heureuses ». Il mourut avant qu'elle fût accomplie et ses adversaires obtinrent de Léopold l'abandon de ces dernières mesures. L'Empereur avait eu le tort de compliquer ses réformes agraires par l'introduction de l'impôt unique, et beaucoup de paysans s'effrayaient des 3o pour loo qu'ils auraient à payer chaque année; comme de plus, le nouvel ordre de choses n'était pas encore entré en vigueur et que d'ailleurs Léopold s'opposa aux autres mesures de réaction, les serfs acceptèrent sans trop d'acrimonie le maintien des prestations, elles ne furent supprimées qu'en 1848. La question rurale ne fut donc pas définitivement réglée et il apparut une fois de plus qu'un souverain, quelles que soient sa bonne volonté et son énergie, est incapable de résoudre ces vastes problèmes sociaux qui réclament la collaboration