‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 288 sur 325 · DJ2 LE RÉGIME PROHIBITIF · texte numérisé non relu

DJ2 LE RÉGIME PROHIBITIF

interdit l'introduction dans la monarchie des toiles, draps, verres, porcelaines, soieries, cotonnades, etc. : les marchandises importées par fraude seront brûlées par la main du bourreau ; les articles coloniaux mêmes étaient frappés de droits énormes.

Des lois aussi draconiennes bouleversaient les habitudes d'une infinité de personnes. — L'Empereur n'en avait cure : il faut toujours préférer le bien général aux avantages des classes particulières, écrivait-il; ce qui profite à la grande majorité, les autres doivent s'y soumettre sans murmure. — Il répondait aux critiques par les tableaux qui prouvaient les progrès rapides du développement industriel ; le mouvement déjà commencé sous Marie-Thérèse s'accentuait en effet avec une rapidité croissante : une statistique de 1792 évalue à 35, 000, 000 de florins la production annuelle de l'industrie bohème, et l'exportation à près de 1,200,000. Quelque suspects que soient certains chiffres, il n'est pas contestable que le royaume prend à ce moment l'avance qu'il a conservée sur les autres provinces de la monarchie, et la première exposition de Prague en 1791 permet déjà d'entrevoir l'avenir qui lui est réservé.

Cette activité était évidemment en partie factice, et un des ministres de Joseph II, Zinzcndorf, essayait de le convaincre qu'il est aussi dangereux que superflu de vouloir supprimer le libre jeu des besoins et des forces. Le roi, qui avait lu Montesquieu, ne l'avait pas compris et il n'avait jamais cru aux lois naturelles. L'opposition grandissante tendait sa volonté jusqu'à l'excès et, à mesure qu'il sentait la vie lui échapper, il se montrait plus brusque et plus absolu. — « De très bonne heure, écrit encore Zinzendorf, il avait été dominé par le préjugé fatal que la pensée du maître est la loi unique, l'unique constitution de l'État. Cette idée, suffisamment justifiée par l'exemple de Frédéric II qu'il avait pris pour modèle, flattait son amour-propre et devint le mobile de sa vie entière. Il était convaincu que son rôle était de gouverner toujours, de trancher les petites et les grandes choses..., et toutes les

GRANDS RÉSULTATS DU RÈGNE b'j'i

questions, il les réglait seul, sans discussion, sans méthode, sans réflexion, par des billets qu'il dictait... Sa méfiance, si naturelle aux princes, lui inspirait une opinion défavorable de tous les hommes en général; il se figurait qu'il assurait la force de son pouvoir en morcelant et en isolant les diverses branches de l'administration, en répandant la désunion entre les différentes provinces. Même un souverain qui aurait étudié à fond la science du gouvernement et se serait formé un système général et simple, n'aurait pas été en état de mener à bien tant d'affaires si complexes, ou plutôt il ne l'eût pas essayé; Joseph II osait tout entreprendre. L'inquiétude de son tempérament unissait à cela une vie dissipée et une véritable fureur de voyages. Pour éviter l'apparence que le conseil de ses ministres lui était nécessaire, il s'entourait d'une bande d'intrigants subalterrres. Un semblable régime devait s'effondrer sous son propre poids. Dix ans ne s'étaient pas écoulés que tout menaçait ruine '. »

Zinzendorf, très fin et perspicace, était un esprit timoré et il n'a vu que les inconvénients de la méthode de Joseph II, sans apercevoir les causes qui l'expliquent en partie. Les conseillers du roi, même les plus libres d'esprit, étaient trop intéressés à l'ancien ordre de choses pour que leurs ménagements ne fussent pas suspects : pour briser la coalition des égoïsmes et pour détruire des préjugés séculaires, les moyens ordinaires ne suffisaient pas et ce n'était pas trop que le fanatisme d'un révolutionnaire. Les fautes de Joseph II lui furent surtout fatales à luimême et elles ne compromirent pas l'œuvre qu'il s'était proposée : il avait si bien mis en pièces le vieil édifice féodal, qu'après lui, il fut impossible d'en reconstituer les débris, et c'est sur ce sol déblayé qu'a pu grandir la Bohême contemporaine.

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