SUPPRESSION DES JESUITES
et au désespoir ; toute ma vie, je les ai aimés et estimés et n'ai rien vu d'eux que d'édifiant. » Peu à peu elle se calma. On lui persuada que l'abolition de la Compagnie était nécessaire à l'unité de la foi. Une fois convaincue, plus ou moins sincèrement, elle voulut que l'affaire, qui lui déplaisait, lui rapportât un profit appréciable. C'était sa manière d'apaiser ses scrupules : on s'en aperçut lors du partage de la Pologne.
Depuis un demi-siècle, la Compagnie perdait du terrain. Les persécutions du règne de Charles VI, dont l'opinion lui attribuait injustement la responsabilité exclusive, avaient jeté sur elle un renom fâcheux. La faveur publique se détournait d'elle, les dons étaient plus rares et le recrutement plus difficile. Danger plus grave : quelques-uns des membres de l'Ordre, parfaitement honnêtes, très pieux, étaient envahis par l'esprit scientifique, et ne comprenaient plus l'idéal implacable et farouche des anciens Pères. Gœthe disait que l'on ne meurt que quand on le veut bien; les Jésuites, comme les privilégiés à la même époque, étaient résignés d'avance au coup qui les frappa et leur connivence tacite facilita la tâche de leurs ennemis et les justifia.
Le 20 juillet lyyS, Clément XIV prononçait l'abolition de l'Ordre. Marie-Thérèse, longtemps partagée entre sa piété et sa cupidité, était un peu grisée par les sommes fantastiques que Ton affirmait qui allaient pleuvoir dans ses caisses, 400,000,000 de lîorins, disait-on. D'après les calculs de Bilek, l'Ordre comptait en 1773, dans sa province de Bohême, 1,071 membres répartis en vingt collèges et douze résidences, et ses biens s'élevaient à 9,000,000 de florins. L'effet immédiat de la suppression de la Compagnie fut beaucoup moindre que nous ne le supposons : beaucoup d'entre eux conservèrent leurs postes de professeurs; il eût été impossible de les remplacer et la reine n'avait aucune animosité contre eux. L'État fut amené cependant à substituer son autorité à celle qu'ils avaient retenue jusqu'alors ; dans les questions d'enseignement en particulier, il étendit son action sur un domaine où elle