LES UNIVERSITÉS
elle met à la tête des Universités des Directeurs d'études qui tiendront la main à ce que les programmes soient appliqués (1752 et 1754). Médiocre mo3-en pour développer l'esprit de recherches et l'initiative des savants que cette curatelle de TEtat ! — Les conseillers de Marie-Thérèse n'ont à aucun degré le sens des conditions du travail intellectuel ; ils raillent avec une dédaigneuse ignorance les Universités allemandes, « simple spéculation financière », sans autre but que d'attirer les étrangers : « Les études n'y ont aucune liaison, aucun plan déterminé. Les élèves comme les professeurs 3- sont abandonnés à euxmêmes. » — Comment ces rigides censeurs ne s'étonnentils pas que les meilleurs maîtres, ceux dont l'action est la plus profonde sur leurs élèves, sortent précisément de ces instituts si pauvrement organisés !
Un de ces pionniers de la culture germanique, Seibt, reçut en 1763 l'autorisation d'enseigner à l'Université de Prague les Belles-Sciences ou Sciences-galantes ; — on entendait par là la morale, la pédagogie, le style allemand et l'histoire. Frais émoulus de l'Université de Leipzig, un peu superficiel et plus épris de beau langage que de science, poète assez plat et dramaturge banal, il avait lu Lessing et il appartenait à cette admirable génération allemande de la seconde moitié du xviii® siècle, si généreuse et si franchement humaine; il exerça une attraction irrésistible non seulement sur les étudiants, mais sur la partie intelligente de la bourgeoisie, moins par son talent personnel, plutôt modeste, que par la pensée dont il était l'apôtre : l'Évangile qu'il prêchait ne rencontra pas d'infidèles, parce qu'il n'avait aucune arrière-pensée de conquête et ne songeait qu'au progrès général de la civilisation.
La réforme de l'Enseignement supérieur supposait celle de l'Enseignement secondaire et, dès 1773, M^rie-Thérèse proclamait ofiiciellement le droit de surveillance de l'Etat sur les gymnases. Les réformes annoncées n'entrèrent réellement en vigueur qu'après la dispersion des Jésuites ; les Piaristes, qui les remplacèrent en titre, s'étaient toujours
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montrés un peu moins réfractaires aux idées modernes, et le plan d'études que prépara l'un d'entre eux, Marx, et dont Seibt surveilla l'introduction en Bohême, bien qu'il laissât une place prépondérante au latin, introduisit cependant dans les classes l'enseignement des sciences et de l'allemand.
Le gouvernement voyait dans ces innovations un moyen assuré de hâter la fusion des diverses parties de l'Empire : la Commission aulique des Etudes à Vienne (lyyS) eut pour mission essentielle d'établir une complète uniformité dans les maisons d'éducation secondaire des différentes provinces. Les écoles primaires eurent de même pour but « de créer chez tous les sujets une même manière de penser et un véritable esprit national », et c'est dans ce sens que Kindermann, qui fut depuis 1776 l'âme du Conseil scolaire de Prague et le directeur de l'enseignement populaire en Bohême, appliqua les méthodes de l'abbé de Sagan, Ignace de Felbigger, qu'avait désigné au gouvernement autrichien le succès de ses réformes dans la Silésie prussienne et qui, pendant les dernières années de Marie- Thérèse, organisa l'instruction élémentaire '.
« Les écoles sont et demeurent affaire de l'État », disait la reine en 1770. Elle ne croyait nullement ainsi empiéter sur les droits de l'Église; jamais elle ne conçut la pensée de l'État laïque et, comme ses aïeux, elle était convaincue que l'intérêt de la monarchie exigeait la soumission rigoureuse de ses peuples au même credo. Obligée d'accepter le concours d'hommes dont la piété était au moins tiède, elle ne leur cachait pas sa mauvaise humeur; « il n'}' a rien de plus commode que la liberté absolue, disait-elle; voilà le mot que notre siècle éclairé a mis à la place de la religion ». Elle avait autour d'elle un petit cercle de douairières, qui suivaient l'inspiration de l'archevêque de Vienne, le cardinal Migazzi, et qui l'encourageaient dans ses idées
I. On trouve un excellent résumé de l'œuvre scolaire de l'Impératrice dans Chafranek, DéveluppemetJt de l'organisation de l'Enseignement primaire dans le royaume de Bohême de i/0(j à iS()5, avec une bibliographie très complète.
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de résistance. « J'espère que tu changeras, répondait-elle encore en 1777 à Joseph II qui la suppliait d'accorder la . liberté de conscience; je ne cesserai de prier et de faire prier des hommes plus dignes que moi pour que Dieu nous protège de ce malheur, le plus grand qu'aurait eu à supporter notre monarchie. A quoi te servirait de posséder la véritable religion, si tu ne fais rien pour la maintenir ? Je n'aperçois pas que les protestants nous donnent l'exemple de cette indifférence. Je ne vois d'exception qu'en Prusse. En est-elle plus heureuse? »
Jusqu'aux dernières années de son règne, la terrible patente de 1749 resta en vigueur: peine de mort contre quiconque donnera asile aux prédicateurs et aux émissaires étrangers, organisera des réunions secrètes ou distribuera des livres hérétiques ; les magistrats et les seigneurs tiendront la main à ce que les lois ecclésiastiques soient rigoureusement observées ; on enlèvera leurs enfants aux parents qui ne remplissent pas leurs devoirs religieux '. Les censeurs étaient invités à redoubler de vigilance « contre l'esprit d'examen ».
Les instructions de la reine n'étaient appliquées qu'avec mollesse par des fonctionnaires dont la foi somnolente reculait devant des châtiments trop rigoureux. La persécution intermittente aboutissait à des résultats opposés à ceux qu'attendait l'Impératrice, exaltait le mysticisme, servait la propagande des sectes radicales, Déistes, Abrahamites, Adamites, etc., dont les unes simplifiaient le Christianisme au point de le réduire au Judaïsme, dont les autres prêchaient une sorte de nihilisme. Très répandues dans l'est de la Bohême, elles n'avaient qu'une croyance ferme, c'est que l'homme est maître d'adorer Dieu à sa guise. — C'est une chose intolérable, répondaient les émigrés tchèques à ceux qui s'informaient pourquoi ils avaient quitté leur pays, qu'un théologien, même le plus pur,
I. Sur la condition des protestants en Autriche sous Marie-Thérèse, v. Wolf, dans l'Hist.Taschenbuch 1878, et le tome II du Jahrbuch derGesells, f. d. Gesch. des Protest, in Œst. 1880.
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veuille contraindre notre conscience, si peu que ce soit : voilàpourquoi nous ne nous soumettrons jamais sans condition à n'importe quelle confession. — Qui t'a appris cela? demandaient les juges à ces sectaires quelques années plus tard? — De bons amis et notre raison qui nous a enseigné qu'une telle religion est ce qui convient le mieux à un paysan '.
Aucune forme de la révolte n'eût pu être plus pénible à la pieuse Marie-Thérèse. Elle ordonna une répression sévère : 4,000 volumes furent confisqués, 3oo paysans relégués en Transylvanie. Le désespoir provoqué par ces exécutions fut une des causes de l'insurrection servile de 1775 : pendant les émeutes, des prêtres furent châtrés, des églises profanées. Les dissidents avaient adressé une pétition à Frédéric II : « Nous ne sommes que 20,000, mais Dieu viendra à notre aide et nous donnera la victoire ; nous élèverons vers le ciel nos larmes et nos prières jusqu'à ce que le Seigneur ait mis sous votre sceptre le royaume tchèque en entier. »
L'Impératrice, très émue par ces événements, commença à douter de l'efficacité de la violence; les enquêteurs lui faisaient remarquer que, parmi les hérétiques, « beaucoup avaient passé une bonne partie de leur vie en prison, sans devenir pour cela catholiques ». La patente du 1 1 août 1775 montra que le parti de la tolérance gagnait du terrain : on ne frapperait plus que les hérétiques obstinés; les curés redoubleraient de zèle pour répandre la connaissance des dogmes catholiques. On venait d'autoriser la fondation d'un consistoire luthérien à Asch, près d'Eger.
En Moravie, quelques meneurs répandirent le bruit que le gouvernement était disposé à accorder la liberté religieuse; il fallait se hâter de profiter de ses bonnes intentions. — La Valachie morave comptait un nombre relativement important de dissidents : soixante communes en
I. Helfcrt, Les sectes mystiques en Bohême et en Moravie sous Joseph II; — Journal du Musée bohtime, 1877, P' 204.
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partie ou en totalité demandèrent qu'on les autorisât à suivre la confession protestante; dans la petite ville de Vchétin, sur i,ioo habitants, i5o seulement demeurèrent fidèles au catholicisme. — Quand les paysans s'aperçurent qu'ils avaient été trompés, ils furent épouvantés et, pour prévenir les désordres qui pouvaient naître de leur désespoir, on envoya dans le pays une commission dont les membres étaient connus pour leur esprit de prudence et de douceur. Joseph II décida sa mère à l'indulgence : « la foi est un don de Dieu, disaient les instructions de 1777, et on ne peut la répandre que par la persuasion et non par la violence. » Sans accepter encore le principe de la neutralité de l'Etat en matière religieuse, Marie-Thérèse confessait l'échec de son système précédent : on n'exigera plus de billet de confession, on ne forcera plus personne à la communion, on ne poursuivra pas les paysans qui ne rempliront pas leurs devoirs religieux, à moins que leur abstention n'affiche une allure de provocation. Ces concessions coûtaient beaucoup à la reine, et sa faiblesse lui causait de cruels remords; même après 1777, elle ne cesse pas d'ordonner aux seigneurs de désigner comme recrues ceux de leurs serfs qui sont suspects d'hérésie; les poursuites, plus rares, ne tombent pas complètement en désuétude : les prêtres, disent les dissidents, nous traitent comme des loups traiteraient des bergers.
Ici, comme pour le servage, Joseph II était trop engagé pour ne pas agir résolument. Il commença par supprimer les relégations en Transylvanie et en Hongrie; puis, le 3o juin 1781, il abolit toutes les patentes en matière de religion publiées depuis Ferdinand II; enfin, le i3 octobre 178 1, il promulgua le fameux décret qui est demeuré jusqu'en 184S la charte des dissidents en Autriche. — « La tolérance, écrivait-il à Van Swieten, est un résultat de cette lumière bienfaisante qui éclaire actuellement l'Europe et qui a pour fondement la philosophie... Désormais, le fanatisme ne doit plus être connu dans nos royaumes que par la haine que nous ressentons pour lui. — Personne
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ne sera forcé à l'avenir d'accepter contre sa conviction l'Évangile de l'État. »
L'édit du i3 octobre ne répondait pas complètement à ces pompeuses déclarations; il est incomplet et obscur. Du moins, il proclame nettement le principe que les divergences de foi ne doivent créer dorénavant aucune différence légale entre les sujets de l'Empire. Quiconque voudra sortir de la religion catholique, présentera une déclaration écrite individuelle; les apostasies en masse ne seront pas valables et les dissidents s'abstiendront de peser sur leurs parents ou leurs serviteurs pour les entraîner avec eux; ils continueront de payer au curé les taxes ordinaires. Ils pourront acquérir des propriétés, obtenir le droit de bourgeoisie et les titres académiques, et ils seront admissibles aux fonctions publiques, à condition de présenter aux magistrats une demande d'autorisation qui ne pourra pas leur être refusée. Dans les mariages mixtes, si le père est catholique, les enfants seront catholiques. Le catholicisme « conservera l'avantage du culte public » ; les églises des dissidents n'auront aucun signe extérieur qui indique leur destination; ils ne sonneront pas les cloches. Ils ne seront admis à ouvrir une église ou une école et à appeler un pasteur que dans les localités où ils constituent au moins un groupe de cent familles; partout ailleurs, ils devront, comme par le passé, envoyer leurs enfants à l'école commune et s'adresser au prêtre pour les actes de la vie civile. Les pasteurs n'empêcheront pas leurs fidèles de recevoir les secours du curé s'ils le désirent, et le prêtre aura toujours le droit de visiter une fois un malade, même sans être appelé.
Les protestants étaient ainsi retenus dans une condition d'infériorité manifeste, et, si l'édit de 1781 mit fin aux persécutions sanglantes, il fournit aux fonctionnaires et au clergé d'assez nombreux prétextes d'intervention abusive. Tel quel cependant, il parut d'une hardiesse redoutable à beaucoup des ministres du roi, et parmi eux à des hommes qui n'étaient ni féroces ni violents. Le comte de
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Blumeggen, le Chancelier,, voulait que Ton spécifiât clairement que les non-catholiques n'avaient aucun droit : la tolérance qu'on leur accordait serait toujours révocable ; ils ne pourraient avoir de pasteur que dans les lieux où quatre cent familles le demanderaient ; ils n'auraient pas d'école particulière ; dans les mariages mixtes, les enfants seraient catholiques ; les règlements de police qui visaient les livres hérétiques ne seraient pas abrogés. — Le gouvernement de Bohême, surtout le comte de Rottenhahn, suppliait qu'au moins on s'abstînt de promulguer l'édit : sans cela, des émissaires provoqueraient des apostasies en masses, qui seraient le signal d'une nouvelle révolte hussite.
Ces doléances eurent-elles quelque action sur Joseph II? — Toujours est-il que le décret ne fut publié qu'en allemand. Peut-être est-ce pour cela que les effets n'en apparurent qu'avec une certaine lenteur ; peut-être aussi les dissidents, avertis par l'exemple de Vchétin, avaient-ils redouté un piège. Les statistiques officielles évaluent le nombre des protestants en Autriche, en dehors de la Hongrie, à 73,000 en 1782, 100,000 en 1784, i56,ooo en 1788; en Bohême, à la fin du règne de Joseph II, on comptait environ 45,000 protestants, répartis en trente-cinq églises helvétiques et douze luthériennes.
L'histoire a le devoir de saluer avec respect la tardive victoire des martyrs héroïques qui, au prix de souffrances inouïes, avaient fait triompher les droits de la conscience. Dans le combat inégal où ils avaient contre eux les forces coalisées de l'Église et de l'État, ils gardaient définitivement l'avantage; leur constance avait lassé la fureur des bourreaux, et de leur sang et de leurs larmes non moins que des écrits des philosophes est née la liberté moderne. — Ils sortaient mutilés de cette bataille séculaire, et les pauvres débris des phalanges hussites ne songeaient plus à disputer au clergé la domination de l'Autriche : il eût pu accepter sans inquiétude, et même avec satisfaction, l'édit qui le libérait lui aussi, l'affranchissait de cette tâche odieuse de
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violence dans laquelle il s'était enlisé et avili. Quelques prêtres approuvèrent les desseins de l'Empereur, l'évêque de Kralové-Hradets entre autres, àme généreuse et noble, qui recommanda à ses curés d'éviter la polémique, de ménager les sentiments de ceux des dissidents qui étaient encore obligés de s'adresser à eux, de simplifier dans ce cas les cérémonies et « de s'abstenir des formules purement catholiques qui sont directement opposées à leurs croyances. Nous obéirons aux préceptes de notre Sainte Religion, à la loi de la nature et de la raison, si nous n'employons d'autre arme que la prière pour incliner vers la route de la vérité et de la vertu cette loi de tolérance ' ». Cet appel à la conciliation provoqua d'amères réponses. — D'après la parole divine, écrit un contemporain, ceux-là seuls sont véritablement religieux qui ne croient pas aimer assez Dieu s'ils ne travaillent pas au salut de leur prochain. Ainsi donc, il ne faut plus enseigner les vérités divines! Il faut craindre de les proclamer en chaire, parce qu'il se trouve peut-être là un hérétique qu'elles pourraient choquer! Pourquoi le Christ les a-t-il enseignées, lui qui parlait à un peuple qui ne cro3'ait pas ? Et ses apôtres? Pensez-vous que leur prédication fût agréable à ceux à qui elle s'adressait!
Ces fanatiques avaient derrière eux, avec la plupart des chefs de l'Église, les moines, une partie de l'aristocratie et bon nombre de fonctionnaires. L'Empereur lui-même finit par être ébranlé par ces criailleries. Il éprouva d'abord le besoin de protester de la sincérité de son catholicisme : Beaucoup prétendent, disait la patente du 26 avril 1782, que peu importe à Sa Majesté à quelle religion appartiennent ses sujets, ou même que l'apostasie lui est agréable La gloire de la bienheureuse religion catholique dont les progrès et l'expansion ne peuvent être obtenus que par l'enseignement et la persuasion, demeure le désir le plus cher de l'Empereur et son souci constant ;