LA CENSURE
et il exigeait du clergé qu'il suivît docilement ses instructions. Par là, bien plus que par sa tolérance que la Curie avait acceptée sans étonnement, il allait entrer en conflit avec la papauté et ajouter de nouvelles colères à celles que ses réformes politiques avaient déjà accumulées.
Quelque confiance qu'il eût en lui-même, il avait bien été forcé de s'avouer que pour accomplir les bouleversements qu'il méditait, le concours de l'opinion lui était indispensable; il s'attacha à se la concilier et à agir sur les esprits. La censure devint très tolérante; les commissions locales ne conservèrent que l'examen des publications de médiocre importance, afficljes, annonces, etc., tandis que les ouvrages de quelque étendue furent soumis à une commission centrale, qui eut ordre de ne pas examiner les choses de trop près ; les théologiens ne furent consultés que pour les livres religieux; les formalités qui gênaient le commerce de la librairie furent atténuées, le colportage toléré. Après une si longue oppression, cette brusque émancipation produisit une sorte d'ivresse. Ce fut un déluge de brochures et de livres ; les auteurs, nous dit un contemporain, qui erraient en haillons et mangeaient dans des cabarets borgnes, devinrent des personnages, fréquentèrent les hôtels à la mode et se commandèrent des habits de velours. En 1783, un manuel de librairie compte 435 écrivains à Vienne, 110 à Prague, 14 à Brno, 12 à Olomouts. La quantité remplaçait la qualité, et le censeur de Prague, Riegger, libéral, soupirait d'être obligé d'accorder son visa à un ramassis de sottises qu'il eût mieux valu jeter au feu. Rien en Autriche ne rappelle, même de très loin, cet admirable mouvement du xvni® siècle allemand qui commence par Wieland et Lessing pour aboutir par Herder et Kant à Schiller et à Gœihe. Les apôtres du Joséphinisme participent aux plus fâcheux défauts de leur Dieu : ils prennent les questions par le côté vulgaire, sans autre critérium que l'utilité matérielle ; il leur manque le respect de la science, la sérénité de la
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pensée, l'amour désintéressé de la vérité; le public se lassa vite de leur polémique triviale et de leurs pitreries.
Ils avaient un appui moins inconstant dans les sociétés secrètes et en particulier dans les Loges maçonniques. A la suite de l'invasion bavaroise, elles étaient demeurées très suspectes à Marie-Thérèse, et la protection de François de Lorraine les avait seules garanties contre une suppression complète. Joseph II, tout en affectant un profond dédain pour ces « charlatans », ménageait en eux des alliés très utiles. Entre les rapports de police qui abondent en inventions saugrenues et les mensonges des membres qui dissimulent ou exagèrent l'action des loges, il est fort difficile de fixer avec précision Tir^uence dont elles jouissent à ce moment. Il y en avait six à Prague en 1781, et la qualité de leurs membres permet d'affirmer que leur action sociale n'était pas méprisable. Il est probable qu'elles renfermaient des variétés d'opinions assez distinctes ; mais elles étaient en relations suivies avec les loges étrangères, recevaient des journaux et des livres français et étaient nettement hostiles à l'Église. A côté d'elles, des sociétés plus mystérieuses, les Illuminés et les Rose-Croix, originaires de Bavière, représentaient des tendances plus radicales, et on affirme qu'elles enseignaient à leurs adeptes « que la religion n'est qu'une duperie ».
Joseph II finit par s'inquiéter des progrès de ces clubs, limita le nombre des loges et de leurs membres, les obligea à soumettre aux autorités la liste de leurs adhérents et la date de leurs réunions. Ces retours n'étaient pas rares chez lui. Frédéric II le félicitait en 1770 « d'avoir rejeté la superstition », mais Pie VI disait « qu'il avait un grand fonds de religion et était le meilleur catholique du monde ». Le pape forçait évidemment un peu la note, il ne se trompait pas complètement. Il est vrai qu'en 1783 l'Empereur parut penser à un schisme et qu'il se flattait « de convaincre ses sujets qu'ils n'ont pas besoin d'être romains pour être catholiques », et il est vrai aussi qu'il traita plusieurs fois le pape avec une désinvolture d'assez mauvais
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ton; il n'en était pas moins sincère dans ses professions de foi. Seulement, s'il avait la volonté de respecter « les droits légitimes et bien fondés du Saint-Siège dans les questions de dogme et dans la conduite des âmes », il était résolu à « ne jamais permettre une ingérence étrangère dans les questions qu'il regardait comme dépendant de la souveraineté temporelle, souveraineté qui s'applique à tout ce qui dans l'Eglise est d'invention non divine, mais humaine ». On comprend jusqu'où pouvait aller dans cette voie, avec un programme aussi élastique, un prince jeune, ardent, ombrageux, et qui était absolument persuadé de l'infaillibilité de sa propre raison. Il n'eût peut-être pas échappé à une rupture violente si la papauté n'eût été alors dans un tel état de faiblesse qu'elle préféra courber la tète sous l'orage.
Il commença par établir nettement son autorité sur le clergé. Aucune bulle du pape et aucune décision de chefs d'Ordre ne purent être acceptées dans la monarchie qu'après avoir été approuvées par le souverain ; les appels en cour de Rome furent interdits. Les évêques à leur entrée en fonction prêtèrent serment à l'Empereur, « leur unique maître et souverain » ; ils s'engagèrent « à ne rien faire ou laisser faire qui pût être directement ou indirectement nuisible à l'État et au prince, à obéir fidèlement et sans réserve à ses ordonnances, lois et résolutions, et à exiger de leurs subordonnés la même obéissance scrupuleuse. Ils ne se permettraient d'adresser à leurs prêtres aucune instruction générale ou aucun mandement, de quelque nature ou sous quelque forme que ce fût, sans les avoir présentés au gouverneur et avoir obtenu son approbation ; ils ne condamneraient pas la lecture d'un ouvrage approuvé par le censeur et ne prononceraient pas d'interdit ou d'excommunication. Ils eurent besoin de l'autorisation de l'État pour désigner leurs vicaires généraux et leurs conseillers consistoriaux, pour nommer et déplacer leurs do3'ens; ils perdirent toute influence sur le recrutement de leur clergé, puisque leur action se borna à conférer l'ordination aux jeunes candidats
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qui leur étaient présentés par les directeurs des établissements officiels et dont il leur fut interdit d'examiner les connaissances et la piété.
Les simples prêtres furent traités comme de petits fonctionnaires préposés au service de la morale publique ; ils furent placés sous la surveillance des officiers municipaux et des capitaines de cercles qui tinrent la main à ce qu'ils s'acquittassent consciencieusement de leurs fonctions, c'est-àdire qu'ils combattissent la superstition et inspirassent aux fidèles l'amour de l'Empereur. — « Les lois du prince lient-elles la conscience? enseignait un manuel qui faisait autorité. — Quand les souverains, après avoir mûrement réfléchi, prennent des conclusions, ces résolutions de leur sagesse constituent des lois ; la conscience et la sagesse des souverains sont seules juges de la justice de la loi; ils gouvernent d'après un plan général, les sujets ne voient que des fragments de la grande machine, et les pieds ne doivent pas se soulever contre la tête. » — On rompit les prêtres à leur rôle d'apôtres de la Majesté Impériale dans des séminaires généraux où l'on s'occupa, suivant les instructions du prince, « de former des pasteurs de la foule, des citoyens utiles », et qui parurent mieux faits pour dresser des sujets fidèles que des gardiens de la foi catholique : on y enseignait l'histoire ecclésiastique d'après le livre d'un professeur protestant de Wittemberg; le manuel de droit canon affirmait que le monarque ne dépasse pas sa compétence en s'arrogeant le pouvoir de nommer les évêques, en supprimant le célibat ecclésiastique et en introduisant la langue populaire dans le service divin.
Ce n'était pas là de pures chimères. Non seulement Joseph II dépouille l'Église de ses privilèges, soumet ses biens à l'impôt, supprime sa juridiction ; non seulement, il s'attribue le pouvoir de nommer les curés, mais il leur trace leur conduite jusque dans les détails les plus intimes et il tranche de sa propre autorité des questions qui touchent la discipline et presque la doctrine. Le règlement de 1783 marque à ce point de vue la plus hardie tentative d'empié-
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tement que se soit jamais permise un prince catholique : les prêtres inscriront sur un carnet leurs sermons avec le jour où ils ont été prononcés et ils présenteront ce registre à l'autorité laïque, si elle les en requiert; ils donneront à leur prédication un caractère pratique, éviteront les polémiques, détourneront les fidèles de la communion et de la confession fréquentes. — Un décret de 178(5 ordonne que les exercices religieux et le service divin seront célébrés en langue vulgaire. Quelle était la pensée de l'Empereur? Avait-il voulu préparer la fondation d'une Église nationale ? Chaque curé interpréta le mandat à sa guise et toute unité disparut dans le culte. — Une série d'autres mandats interdisent les confréries et les congrégations, limitent les pèlerinages et les processions, suppriment les chemins de croix, les rosaires, les chapelets. Le roi ne néglige pas les détails les plus futiles ; « les séminaristes auront à se raser eux-mêmes, et il n'y a pas de crédit à ouvrir pour cela; les maladroits et ceux qui n'ont pas appris, paieront le barbier de leur poche » ; il prescrit l'heure des cérémonies religieuses, le nombre des cierges, la décoration des autels, défend d'orner et d'illuminer les statues et les images des saints dans les temples et dans les rues.
L'État soustrait à l'influence du clergé les services généraux sur lesquels reposait en partie son influence, l'assistance et l'école. V Institut de l'amour divin (1783) substitue aux aumônes irrégulières des couvents et des confréries un système de charité officielle ; la création d'hospices, de maternités, d'asiles pour les infirmes, les aveugles et les sourds-muets, la fondation d'un mont de piété (1788), indiquent les progrès d'une conception sociale nouvelle qui voit dans la misère un désordre public dont le souverain ne saurait abandonner la guérison à la piété des fidèles. Les écoles cessent d'avoir pour principal objet la formation de Chrétiens dociles et pieux. Les exercices religieux qui absorbaient la plus grande partie du temps des études, messes, vêpres, confessions, sont supprimés ou réduits. Les professeurs ne sont plus tenus de jurer à leur