CHAPITRE V La Germanisation. — Léopold ii
Joseph II et le sentiment national tchèque. — La germanisation sous Marie-Thérèse : les écoles. — Joseph II poursuit le même système, mais avec plus d'emportement. Progrès de l'allemand dans l'école et dans l'administration. — Désaffection générale : la politique extérieure; la révolte des Pays-Bas et l'agitation en Hongrie.
La restauration de l'Empire par Léopold II. — Les remontrances des Etats tchèques et moraves : Libéraux et Féodaux. Léopold maintient les principales réformes de son frère. — Les patriotes tchèques : la fondation d'une chaire de tchèque à Prague. — L'aurore d'un siècle nouveau.
Joseph II avait lésé trop d'intérêts, froissé trop de préjugés, brisé trop de traditions pour ne pas rencontrer à un moment donné une redoutable coalition. Les défenseurs du passé, d'abord ahuris par la vigueur de l'attaque, n'abandonnaient pas la partie et guettaient les réveils de l'opinion. Les peuples sont ingrats ; ils étaient troublés par ce tumulte de décrets, contrariés dans leurs habitudes; ils n'oubliaient pas malgré tout les bienfaits du roi. Il refroidit leurs sympathies par sa politique germanisatrice.
I. Sur la Germanisation, les principaux faits ont été réunis par Rieger, dans la Osviéta, 1887. — Helfert, Griindimg der œsterr. Volkschule unter M. Th., 1860. — Cholts, La nationalité et son importance dans la vie publique, Prague, 1880.— Dobrovsky, Gesch.der bœhm. Sprache u. Literatur (1792). — Peltzel, Gesch. der Deiitschen u. ihrer Sprache in Bœhmen (1788). — loungmann, Histoire de la littérature bohème, 1825. — On trouve des renseignements sur cette période dans presque toutes les biographies des premiers apôtres de la Renaissance. V. Vltchek, Hist. de la littérature bohème, p. 143.— Sur la littérature allemande en Bohème, l'article de Klaar, dans die Deutsche Arbeit in Bœhmen, 1901.
SgS LA GERMANISATION
La suppression des diètes, le développement de la bureaucratie, la soumission toujours plus étroite de la Bohême aux commissions viennoises, n'avaient eu qu'un retentissement restreint ; c'étaient en quelque sorte des mesures théoriques, qui passaient par-dessus la foule; il en fut tout autrement dès qu'on prétendit lui imposer une langue inconnue. Par là, la domination étrangère prenait une forme concrète et l'instinct de conservation se cabra.
Le roi ne s'aperçut de son imprudence qu'à la dernière heure et il ne comprit jamais l'intensité des colères déchaînées par sa manie de germanisation. Pas plus que chez Frédéric II, on ne trouverait chez lui ombre de chauvinisme allemand, et il était si complètement détaché des passions nationales qu'il ne les soupçonnait pas chez les autres. Il ne vit dans la suppression des idiomes particuliers qu'un moyen de hâter la propagation des idées qui lui étaient chères et de fortifier son autorité. « Quels admirables avantages, dit le rescrit du ii mai 1784, découleraient pour le bien général de l'usage d'une même langue et de l'expédition de toutes les affaires dans cette langue! Combien ainsi les diverses parties de la monarchie seraient plus solidement rattachées entre elles et les habitants réunis les uns aux autres par un lien plus puissant de fraternité, il est facile à chacun de le comprendre, et l'exemple de la France, de l'Angleterre et de la Russie en est une preuve suffisante. » Pour atteindre ce résultat, Joseph crut que quelques décrets suffiraient et, s'il prévit des difficultés en Galicie et en Hongrie, il n'en attendit point en Bohême. — Erreur excusable ! Le tchèque n'affleurait presque plus à la surface, les seigneurs ne le parlaient jamais, les bourgeois suivaient leur exemple : la littérature slave n'était représentée que par quelques rares publications d'une insignifiance absolue.
Ce que cette décadence avait de plus grave, c'est qu'elle n'était la suite d'aucun plan longuement médité, d'aucune pression étrangère; c'était comme une anémie progressive, une impuissance d'être, l'évanouissement d'un organisme
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usé. Peut-être eût-il suffi pour amener la catastrophe finale qu'aucune secousse ne réveillât le malade, ne l'avertît du danger qu'il courait, ou encore qu'une attraction puissante achevât de détourner les peuples de souvenirs à demi effacés et emportât dans un large courant d'aspirations communes les dissidences qui s'enfonçaient dans une vague pénombre. Un régime de discussion et de liberté, en évoquant des enthousiasmes nouveaux, eût achevé d'effacer les impressions lointaines qui hantaient encore la somnolence des âmes. Joseph II ne comprit pas qu'il est des abdications qu'on n'obtient des peuples qu'en leur offrant une alléchante indemnité. Les paysans de Bohême pendant leur léthargie n'avaient pas cessé de rêver, et, ce qui apparaissait dans leurs songes, c'était Charles IV, Hus, Zizka, Podiébrad, ces héros d'une sorte d'âge d'or où leurs pères avaient été libres et heureux. Menacés dans leur idiome national, il leur sembla qu'on les spoliait de leurs derniers titres d'humanité, qu'on leur fermait l'avenir en leur arrachant leur passé. Non pas sans doute que ces idées se soient présentées à eux sous une forme précise; ils se sentirent seulement victimes d'une tyrannie pire que n'avait été l'oppression féodale, et, du coup, Joseph II perdit l'avantage que lui donnaient sur ses adversaires les principes qu'il représentait; comme les chevaliers de la légende, dans la main desquels se brise l'épée magique du moment où ils oublient leur serment, il avait trahi la cause de la liberté et il resta seul et désarmé en présence de tous ceux dont il avait contesté les privilèges et qui exploitèrent habilement contre lui les tristesses populaires.
L'initiative de ce mouvement de germanisation ne lui appartient pas. En réalité, il remontait à l'avènement des Habsbourgs. Pendant fort longtemps, il n'avait été que la conséquence naturelle de l'union de la Bohême avec des pays allemands, et les souverains n'avaient rien fait pour le hâter; sous Marie-Thérèse seulement, il devint un système. Tout d'abord, ce fut un des résultats du despotisme
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