‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 299 sur 325 · L ALLEMAND DANS LES ECOLES · texte numérisé non relu

L ALLEMAND DANS LES ECOLES

atteintes par la mode ; mais Joseph II est excusable de s'y être trompé.

Il continua la tactique de sa mère en y apportant suivant sa coutume une passion plus rogue et plus hâtive. Surtout, il ne se contenta pas de lancer des arrêts, il tint la main à ce qu'ils fussent exécutés, et non plus seulement dans quelques cités, mais dans l'ensemble du royaume ; sa politique fut beaucoup plus impopulaire, parce qu'elle fut beaucoup plus réelle et générale.

Le Tchèque, suivant la parole célèbre, devient alors un exilé dans sa propre patrie. Pour entrer en apprentissage, il faut avoir passé deux ans dans une école primaire supérieure, — allemande, — il n'y en a pas d'autres (1786); les bourses sont réservées aux élèves qui savent l'allemand, les commissions scolaires recherchent les enfants qui donnent des espérances et qui continueront leurs études en allemand. Suivant l'expression énergique d'un écrivain contemporain, c'est le sj^stème des janissaires : on racole l'élite de la jeunesse slave pour l'enrôler parmi les ennemis de sa race. Dans les gj^mnases, le tchèque est traité avec le même dédain que le français : les notices individuelles mentionneront si le professeur sait le grec, il est inutile de parler du français et du tchèque puisqu'il n'enseigne ni l'un ni l'autre. — Aussi, quand au lendemain de la mort de Joseph II, les États demandent que l'on fasse une modeste place au tchèque dans l'enseignement secondaire, leur requête paraît sans objet : on leur répond qu'il n'y a plus en Bohême que très peu d'écoles purement tchèques, que leur nombre diminue chaque jour, comme celui des enfants qui ne savent que le slave, et que, par conséquent, il n'y a aucun inconvénient à ce que les gymnases soient purement allemands. A l'Université, l'allemand règne en maître exclusif; il faudra presque une révolution pour obtenir en 1791 la création d'une chaire de langue tchèque à Prague.

Sur les domaines les plus divers l'on sent la volonté toujours éveillée de hâter la victoire de l'élément germa-

6o4 l'allemand dans l'administration

nique. Les décrets relatifs au culte réduisent la part du tchèque dans le service divin, et, en 1784, pour la première fois, on prêche en allemand dans l'église du Tyn, l'illustre paroisse de la capitale, qui est ainsi comme officiellement débaptisée. En échange de leur émancipation (1781), les Juifs doivent accepter la nationalité allemande, abandonner la langue hébraïque, envoyer leurs enfants aux écoles allemandes; ils n'avaient pas de nom de famille, on leur impose des noms allemands (1787). Ils jouaient un rôle prépondérant dans la vie économique du pays et, docilement, ils mirent leur influence au service du gouvernement ; d'autre part, les jalousies très vives qu'ils inspiraient se tournèrent en haine contre l'Allemagne, dont ils servaient la cause souvent avec plus d'insolence que de dignité ; les rivalités politiques et nationales se compliquèrent ainsi de passions sociales et en reçurent une aigreur nouvelle.

Dans l'administration, la prépondérance dont l'allemand jouissait depuis longtemps en fait, se marquait toujours plus et elle était sanctionnée par la loi. Le texte allemand du Code est déclaré seul authentique et, en dépit des termes formels de la constitution de 1627, l'allemand se substitue de plus en plus au tchèque dans les tribunaux; la Haute-Cour d'abord, puis, à son exemple, les cours d'appel ne se servent plus que de l'allemand. Les lois et les règlements publics sont publiés d'abord en allemand; la traduction tchèque ne paraît que beaucoup plus tard et elle est l'œuvre de scribes ignorants et négligents, incorrecte au point d'être souvent inintelligible. Depuis 1749, les pièces tchèques deviennent de plus en plus rares dans les archives, et quand, en 178S, le comte Cavriani conseille de ne plus traduire en tchèque que les ordonnances qui s'adressent directement à la foule, sa proposition, qui n'est que la confirmation d'une pratique déjà ancienne, est aussitôt adoptée. Dès ce moment, l'allemand devient la langue officielle du royaume. Dans les administrations centrales, aucune trace de l'emploi du tchèque ne subsiste

INQUIÉTUDE DE l'oPINION 6ob

et il ne semble même pas que l'on exige la connaissance du slave des rapporteurs de la Chancellerie qui ont dans leur ressort l'expédition des affaires de Bohême. Il est probable qu'en général les membres du Gubernium à Prague gardent une pâle teinture de tchèque, mais leurs délibérations publiques sont en allemand. On commence déjà à ne plus exiger que les capitaines de cercles parlent le tchèque, au moins dans les districts allemands, et cette tolérance s'étend de plus en plus, malgré les difficultés qu'elle crée et les plaintes du Grand-Burgrave. Les autorités municipales des cités importantes adoptent l'allemand, et Joseph II aussitôt en profite pour l'imposer comme langue administrative aux petites cités exclusivement tchèques. Sous la quadruple influence de l'école, de l'Eglise, de l'administration et des classes capitalistes, le tchèque perd rapidement du terrain. Des colons sont appelés de l'Empire : ils forment de nouveaux centres de germanisation, établissent solidement la domination de la race étrangère dans les régions où l'élément tchèque se maintenait encore au début du siècle, Litomicrzitse, par exemple, et les environs de Zatets. Devant cette poussée irrésistible, les patriotes indigènes, peu nombreux encore et médiocrement soutenus par la masse du peuple, éprouvent une amère tristesse. La plupart, esprits très libres, animés d'un sincère amour du bien public, ont d'abord admiré Joseph II; ils se refusent à le suivre aussi loin: il ne leur est pas possible d'admettre que le meilleur moyen de civiliser un peuple soit de le mutiler et qu'il faille payer la suppression de l'ancien despotisme par l'abandon de la liberté primordiale, celle de penser et d'écrire dans sa langue maternelle ; ils ne reconnaissent plus la patrie dans la nouvelle Bohême que l'on dépouille de ce qui constitue sa personnalité : son histoire et son idiome. La philosophie nouvelle n'a-t-elle donc proclamé l'égalité des hommes que pour créer une aristocratie de races ! Et quel est ce Dieu nouveau, l'État, pour que les nations lui sacrifient leurs sentiments les plus intimes, leurs souvenirs les plus chers!

6o6 LA CATASTROPHE

— Nous suivons dans les chroniqueurs, qui ne sont pas des adversaires de l'Empereur, qui approuvent même ses réformes ecclésiastiques, le revirement de l'opinion qui passe de la joie et de la confiance à l'étonnement, à la réserve et au désespoir. « Partout l'incendie couve sous la cendre», écrit l'un de ceux qui ont salué avec le plus de sincérité les débuts du règne et dont les sympathies ont été les plus tenaces; de tous les côtés, les amis de la monarchie attendent avec impatience la mort du souverain turbulent dont les caprices déconcertent ses plus chaleureux partisans '. Non pas sans doute que le sourd mécontentement causé en Bohême par la furie germanisatrice du roi fût de nature à lui causer de sérieux motifs d'inquiétude, mais il lui aliénait les dernières sympathies sur lesquelles il pût compter, il le laissait isolé en face d'adversaires irréconciliables et il allait leur fournir un programme et un drapeau.

Il semble que Joseph II eût dû trouver dans ses réformes intérieures un emploi suffisant de son activité, et la prudence la plus élémentaire lui ordonnait de ne pas compliquer une tâche déjà fort lourde par les embarras d'une politique extérieure aventureuse. Mais il avait surtout vu dans la réorganisation de l'Empire le moyen de jouer un grand rôle au dehors et, suivant sa méthode ordinaire, il n'attendit pas que les ressources qu'il espérait créer fussent disponibles pour se lancer dans les entreprises les plus diverses. Il souffrait d'une boulimie ambitieuse qui le poussait à se jeter sans réflexion sur toutes les proies qui passaient à sa portée. Sa fringale de conquêtes, qui avait causé à Marie-Thérèse les transes les plus cruelles et qui désespérait ses alliés et ses ministres, l'embarqua dans une série d'affaires, qui, mal préparées et confusément poursuivies, tournèrent aussi mal que possible. En 1770, il avait fort maladroitement fait le jeu de Frédéric II et amené le morcellement de la Pologne que l'intérêt de

I. Rieger, L'Empereur Joseph II et le trône de Bohème; Osvicta, 1897, p. 209.

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