CHAPITRE PREMIER
La persécution
Le lendemain de la Montagne-Blanche. — Ferdinand II et les chefs de la restauration catholique. — Les exécutions. — Les confiscations et la ruine de l'ancienne noblesse. — Les plans de contre-rtfforination. — Le nonce Carafa. — Lamormain et les jésuites. — Le cardinal Harrach. — Les missionnaires et les soldats. — Le Catholicisme déclaré seule religion du pays. — La conversion des villes. — Les paysans '.
En i526, après la bataille de Mohatch et la mort de Louis Jagellon, la Bohême et la Hongrie avaient accepté
I. La littérature sur la contre-réformation en Bohême est très abondante. On trouvera les indications bibliographiques nécessaires dans Reuss, La destruction du protestantisme en Bolième (1868). — Parmi les sources vraiment importantes, il faut citer les ouvrages de Carafa lui-même, Relatione dello stato delV Imperio e délia Germania, publiée en 1860 par G. MûUer dans le 23° volume de VArchiv fïir Kunde oesterr. Gescli., et les Caroli Carafie commentaria de Germania sacra restaurata (Aversa, i63o), avec de nombreuses pièces justificatives. — L'Historia persecutiomnn ecclesiae bohemicae , 1648, qui est en partie l'œuvre de Komensky, est une sorte de déposition officielle des émigrés; bien qu'elle repose souvent sur les récits de témoins oculaires, elle ne saurait être consultée qu'avec beaucoup de prudence et j'ai cru devoir n'en faire que très rarement usage. Il en est de même pour Peschek, Gescli. der Gcgenreformation in Bœhmen (1844), qui manque de critique, mais qui demeure cependant commode à cause des textes qu'il donne intégralement. Depuis la publication du livre de Reuss, d'Elvert a publié un très grand nombre de documents officiels dans les tomes 16, 17, 22 et 2 3 des Schriften der liistor. statist. Sektion der Mxhr.-sclilesischen Gesellschaft pir Befœrderung des Ackerbaues. Parmi les travaux les plus récents, voy. surtout Gindelv, Gesch. der Gcgenreformation in Bœhmen (1894); BiLEK, Histoire des confiscations en Bohême (2 vo!. 1882) et la Réforme catholique après la Montagne-Blanche (1892). Cp. la critique de G. SvoBODA, S. J., 1893. Au point de vue catholique la Biographie du cardinal Harrach, par Kr.asl (1889) et Svobod.\, La réforme catholique et les confréries de la Vierge, Brno 1888.
pour roi le frère de Charles-Quint, Ferdinand I"'. Ainsi se trouvait réalisé le projet si longtemps caressé, par les Habsbourgs; après deux siècles d'efforts, ils avaient enfin constitué, autour de la Marche de l'Est, un vaste empire qui, sur le moyen Danube et l'Elbe supérieur, enserrait toute l'Allemagne méridionale. Comme au même moment le hasard des héritages apportait à leur famille l'Espagne et l'Italie, ils parurent vraiment appelés à gouverner le monde^, et il leur eût suffi pour cela d'établir solidement leur autorité sur l'empire germanique et d'y transformer en dociles sujets leurs inconstants vassaux. Ils y seraient peut-être parvenus sans la Réforme. Par tradition, par intérêt, par instinct, ils se rangèrent du côté de l'Église. Le protestantisme luthérien, révolte de la conscience germanique contre la souveraineté universelle des papes, condamnait les ambitions œcuméniques des Habsbourgs ; en face de l'idée moderne de l'autonomie nationale, ils représentaient les traditions du moyen~agë et idej'unité chrétienne. Entre eux et l'hérésie aucune conciliation n'était possible : la fatigue, la modération de quelques souverains, l'épouvante en face des ruines que l'on prévoyait amenèrent des trêves quelquefois assez longues, mais personne jamais ne les jugea définitives '.
L'Allemagne, si elle eût été réduite à ses seules forces, eût été à la longue impuissante à contenir les desseins des Empereurs, elle trouva des alliés dans les rois de France que la victoire des Habsbourgs eût condamnés à une subordination indéfinie; l'union de Maurice de Saxe et de Henri II triompha de Charles-Quint. Mais le péril n'était qu'ajourné : il ne serait conjuré que le jour où les divers \ royaumes qui, en se rapprochant, avaient formé les états '^ de la maison d'Autriche, auraient repris leur indépendance. I Toutes les coalitions qui se formèrent contre les Habsj bourgs eurent pour but le morcellement de la monarchie : elle était composée de parties si nettement distinctes, si mal
I. Pour le détail des événements, v. le second volume de mon ouvrage : La Fin de l'indépendance bohème (i8go}.
soudées ! Aujourd'hui encore ne semble-t-il pas que, la personne du souverain disparue, chacune d'elle va reprendre son existence particulière? Nous savons que le grand projet de Henri IV n'a jamais existé que dans l'imagination de Sully ; il suffit qu'il ait hantéTîmagination des ~~ politiques, et il reparait avec une régularité inquiétante dans les combinaisons des diplomates. y
En Bohême, les intrigues séparatistes trouvaient un y terrain particulièrement favorable. Bien qu^u xvi^ siècle ^^ '" les haines de races Jjjssemjissoupies, les efforts des pre- '^-^^'^ ^ InîëFs Habsbourgs pour fondre leurs états divers en une monarchie commune, avaient très vite inquiété les classes qui dirigeaient l'opinion. Elles ressentaient avec amertume la déchéance du royaume qui se trouvait, en fait si non en droit, avoir abdiqué sa souveraineté. Surtout les nobles qui, depuis les Jagellons^^^aient maîtres^u pouvoir, s'effrayaient des empiétements de la royauté. Par cela seul que le souverain n'était pas réduit aux seules ressources du pays, il était moins dépendant des diètes, c'est-à-dire de raristocratie, choisissait plus librement ses conseillers : de là des déceptions et des rancunes qu'il n'était pas très difficile de grouper en factions. Quand Rodolphe II, par ses négligences et ses incertitudes, eut compromis son autorité en Allemagne, les adversaires des Habsbourgs organisèrent peu à peu dans ses domaines immédiats une insurrection latente. Quelques chefs, ambitieux et téméraires, connaissaient seuls le but des complots : la masse des nobles suivait par légèreté ou par peur ; cupidité, instinct d'indépendance, habitude d'anarchie, impuissance de la volonté, affaiblissement du patriotisme, toutes les "Tares accumuîeës~par deTongs désordres, la livraient sans réflexion à des sollicitations dont elle ne pesait ni la portée ni le péril.
Malgré tout, la majorité des diètes, les bourgeois surtout et au-dessous la foule anonyme et silencieuse, dont l'opinion avait même alors une obscure influence, n'eussent jamais accepté la pensée d'une insurrection s'ils ne s'étaient