REACTION CATHOLIQUE
sentis menacés dans leur conscience. Même sous Maximilien II, tolérant par indifférence, les Tchèques avaient vainement essayé d'amener leurs souverains à abdiquer toute pensée de restauration catholique et depuis, la réaction, triomphante dans l'Europe entière, avait accru leurs difficultés et leurs craintes. Ils avaient été les premiers à se sépa-
rer de laj)apauté : l'hérésie était leur gloire et comme la raison d'être ,de la nation, mais, bien que la grande majoxité^des habitantsjurprotestante, ils n'avaient ni dogmes universellement acceptés, ni organisation régulière ; ils s'étaient éloignés du Catholicisme en une série d'étapes 4ue tous n'avaient pas franchies. Divisés en sectes nombreuses, dont les unes ne se séparaient de Rome que par des différences purement extérieures et secondaires et dont les autres dépassaient en hardiesse le câTvinisme, n'ayant ni chefs reconnus ni^lergé constitué, ils étaient très ombrageux parce qu'ils sentaient leur position très faible. Les libertés dont ils jouissaient étaient étendues, mais précaires, et elles ne se fondaient que sur des usurpations heureuses. Il suffisait d'une défaillance pour que leurs droits, qui n'avaient jamais été admis que provisoirement et sous réserve, fussent supprimés. Dès que l'Église, un moment déconcertée par la Réforme^ reprit la lutte, ils vécurent dans une perpétuelle épouvante, menacés par un ennemi qui dissimulait encore son plan d'attaque, mais dont ils connaissaient les projets et dont ils sentaient l'approche.
Après la révolte de 1618, les catholiques, pour justifier leurs rigueurs, ont prétendu que les craintes des hérétiques n'étaient ni fondées ni sincères, ils les ont accusés d'avoir dissimulé sous des terreurs affectées des ambitions terrestres très aiguisées et une insolente volonté de domination ; ils ont nié les mauvais desseins que leur prêtaient gratuitement leurs adversaires. Ces pratiques traditionnelles de polémique ne sauraient tromper personne : au lendemain du combat, les vainqueurs ont beau jeu à rejeter les torts sur les vaincus; ils sont plus libres ensuite pour
leur faire payer cher leurs fautes. Il est vrai que les /^catholiques en étaient au début de leurs projets et la \ liberté religieuse en Bohème n'avait pas encore été sérieu- / sèment restreinte, mais il n'est pas moins vrai aussi que \la cour de Rome n'avait jamais renoncé à l'espoir de rétablir sa domination et que l'occasion seule lui avait fait défaut jusqu'alors. Ferdinand P'' avait arrêté les progrès de rhérésie en réorganisant le Catholicisme qui se Inourait etlFravaTFetiBlTdanVune position défensive si solide qu'il avait bientôt pu passer à l'attaque. Ce n'est pas offenser les jésuites que de constater qu'à Prague comme dans presque toute l'Europe, ils avaient groupé et discipliné les fidèles et qu'ils avaient réveillé ce que l'on pourrait appeler le patriotisme de l'Église ; ce n'est pas non plus les diminïïër^'que^ prétendre qu'ils désiraient ardemment la restauration de l'unité chrétienne '. Ils n'avaient certainement pas le goût des supplices, comptaient sur la politique plus que sur la violence ", mais leur piété avait aussi ses impatiences et ses exaltations. Tous parmi eux ne reculaient pas devant l'emploi de la force -\ et il leur fallait bien aussi passer quelque chose à l'imperfection des laïques qui subissaient leur direction.
Sous le règne de Rodolphe, on commence à apercevoir les conséquences de leur propagande '* : dès lors, le zèle des catholiques s'indigne ou s'effraie de tolérances depuis longtemps passées dans les mœurs; sur quelques domaines, le culte protestant est interdit, un groupe se constitue autour des Jésuites pour étendre peu à peu l'autorité du clergé.
1. Sur les Jésuites, voy. l'excellente bibliographie raisonnée de Navratil, j Journal histor. tchèque. 1898.
2. (Bohemi) arte quadam potius quam imperio ad catholicismum adducendi videntur. — Lettre de Canisius à Hosius, 4 décembre i56i.
3. Voy. leur plan de contre-réforme dans Ritter, Deutsche Gesch. im Zeit. der Gegenre/orm, II, 87-88. Duhr, s.j., Jesi4ite>i-Fabeln, p. i3H, veut / démontrer que les Jésuites n'ont aucune responsâbilité~dans la guerre de [ j Trente ans. Sa thèse me paraît aussi fausse que peu courageuse. Comp. ; Krebs, Die polit. Publi^istik der Jesuiten, 1890.
4. Voy. Dvorsak, Le procès de G. de Lobkovits {Jotirn. histor. tchèque, 1896, p. 282,
restreindre les privilèges des dissidents, les écarter des fonctions publiques ; ce parti, très peu nombreuIcT^t puissant par ses richesses et ses relations, il comprend les conseillers les plus influents du roi, le grand maître de la cour G. Paul de Lobkovits, Martinits, président de la cour d'appel, plus tard, le grand chancelier Zdéniék Vojtiéch de Lobkovits, Slavata, les Pernstein, quelques autres encore ; ils ont l'oreille du maître, si bien que le pays commence à s'étonner que la majorité soit éloignée du gouvernement et que des résistances occultes déconcertent toutes ses tentatives pour substituer un régime de liberté régulière à la tolérance incertaine et provisoire qu'on lui laisse par peur et par impuissance. ^n 1609, les protestants arrachent enfin à Rodolphe, à la faveur de ses démêlés avec son frère, les fameuses lettres de Majesté qui proclament la liberté religieuse, et, suivant les paroles de l'historien tchèque, en livrant aux États le consistoire et l'Université, « assurent la religion ' ». Les catholiques, jusqu'à la dernière heure, s'étaient opposés à ces concessions. Quand Rodolphe demanda à Zdéniék de Lobkovits, suivant l'usage, de signer l'édit, il refusa : " J'ai consulté de savants ecclésiastiques : en vérité, je ne puis signer contre ma conscience cette lettre de Majesté '. » La plupart des représentants des grandes familles catholiques, les Kolovrat, les Tchernin, les Berka, se joignirent à lui, protestèrent contre un traité qu'ils regardaient comme une sorte d'apostasie. lis obéissaient au mot d'ordre de l'archevêque Lohélius et de ses conseillers : aujourd'hui encore le père Svoboda les félicite de leur courage : — ils sauvèrent ainsi l'honneur du nom bohème et la religion catholique; leur intrépidité se dressa comme une infranchissable barrière contre le protestantisme qui de toutes les régions septentrionales envahissait le pays -\ Comment s'étonner pourtant que les hérétiques se soient