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qu'à la pitié. « Il n'est plus, Madame, écrivait le prince de Ligne à Catherine II, le prince qui faisait le plus honneur à l'hoiiime, l'homme qui faisait le plus honneur aux princes. » L'histoire, qui a le devoir de signaler les erreurs et les contradictions du « philosophe couronné », ne saurait cependant lui refuser ses sympathies, et il serait injuste de le rendre responsable de la sotte outrecuidance des centralistes attardés qui se réclament de son nom pour combattre les idées de progrès, de civilisation et de justice qu'il a servies, trop souvent sans discernement, toujours avec une bonne volonté sincère et profonde.
La succession de Joseph II était fort embrouillée et elle exigeait infiniment de tact, de prudence et de finesse. Heureusement que c'était là précisément les qualités de Léopold II ' (1790- 1792). Pendant les dernières semaines^ de sa vie, son frère lui écrivait lettre sur lettre, le pressait d'accourir à son aide. Léopold faisait la sourde oreille : il craignait, comme il l'avouait à sa sœur, « de paraître devant l'opinion publique et les cours étrangères partager les principes de l'Empereur et de perdre la bonne renommée et la confiance ». Dans cette épouvantable crise où se débattait Joseph II comme plus tard quand sa sœur Marie- Antoinette implorait fiévreusement son secours, son cœur demeurait parfaitement calme. Au plus fougueux des apôtres succédait le plus avisé des diplomates et le plus froid des égoïstes.
Sa mère l'avait tenu de si court que l'enfant, de santé délicate, trop faible pour se révolter, était devenu dissimulé et sournois : dès sa première jeunesse, « il cherchait à obtenir ses vues toujours par ruse et par détours, ne con-
I. Pour la Bibliographie de Léopold, v. l'article de l'Encyclopcdie dOtio.
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naissant pas ce que c'était que candeur et affection », l'esprit ouvert et curieux, l'intelligence subtile, le cœur sec, « avec la mauvaise habitude de s'occuper plutôt avec l'arrangement de ses plaisirs que de ses devoirs ». Même ses plaisirs ne l'intéressaient pas toujours et il avait des heures fréquentes de marasme et d'ennui. Grand duc de Toscane à la mort de François I"", il avait pris en main le gouvernement dès 1770. Sa mère ne manquait pas une occasion de le morigéner; il écoutait les conseils avec respect, en s'arrangeant pour n'agir qu'à sa guise. Son long séjour en Italie, au milieu d'une population habituée depuis longtemps à ruser avec ses maîtres, avait aiguisé ses qualités naturelles: il se plaisait aux combinaisons compliquées et croyait que les routes droites ne mènent jamais au but. Il avait été frôlé par l'esprit nouveau et s'était essayé au rôle de souverain réformateur, sans y apporter aucune passion. Comme il avait fait le tour de bien des systèmes et était revenu de beaucoup de vanités, il sacrifiait sans peine ses convictions à sa tranquillité; il savait que les apparences sont souvent plus importantes que les faits, que les hommes sont de grands enfants et qu'on obtient d'eux par de bonnes paroles plus que par la violence : si, par hasard pourtant, il se heurtait à une résistance opiniâtre, il ne s'entêtait pas, persuadé qu'il n'est pas de pire conseiller que l'amour propre. Il était assez libre de préjugés pour respecter ceux des autres, il savait que les fanatiques sont innombrables parmi les ignorants et le peuple, et, qu'à ce point de vue, « il y a tant de personnes qui appartiennent à cette classe dans les rangs les plus divers qu'il n'est pas toujours possible de prévoir et calculer les effets qu'une telle effervescence produit à certaines heures dans les esprits », Depuis longtemps il avait deviné les suites de la politique de son frère et il arrivait avec un plan très arrêté. Il affichait les dispositions les plus conciliantes. Il se piquait de libéralisme: dès 1781, il parlait du souverain comme de l'administrateur de la nation ; le 25 janvier 1 790, il écrivait à sa sœur Christine une lettre-programme : « le
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souverain, même le souverain héréditaire, n'est qu'un délégué, un employé du peuple; ...il doit y avoir dans chaque pays une loi fondamentale qui serve de traité entre les sujets et le monarque et limite les droits et l'autorité de ce dernier; le souverain qui ne respecte pas ce contrat, perd par cela même la situation qui ne lui a été donnée qu'à cette condition ; le pouvoir exécutif appartient au prince, mais le pouvoir législatif, au peuple et à ses représentants ; le roi ne peut intervenir, ni directement, ni indirectement, dans la justice civile ou criminelle; il n'est pas autorisé à lever à sa volonté des impôts ou des taxes, il doit rendre compte de l'emploi des deniers publics ;... ses ordonnances n'ont force de loi que par le concours des États ». — Il prouvait ainsi qu'il avait compris la gravité de la situation et qu'il était prêt aux sacrifices nécessaires. Il n'avait jamais eu des goûts belliqueux et il détestait les héroïsmes inutiles : c'était un de ses aphorismes préférés que la fermeté, lorsqu'on ne peut pas la soutenir en fait, ne sert à rien. Pour l'instant, l'important était de permettre aux passions de se calmer : les préliminaires du traité conclus, il y a plus d'une manière de les rédiger et de les interpréter.
Quelques jours avant sa mort, Joseph II avait reçu une pétition de soixante seigneurs bohèmes qui lui demandaient de rétablir la constitution du royaume (i i février 1790). Cette défection imprévue ajouta une dernière amertume à ses tristesses : — ils auront tout ce qu'ils voudront, qu'ils me laissent seulement mourir en paix. — Léopold n'attendit même pas d'être arrivé à Vienne pour acquitter la promesse de son frère : — il considérait les Etats tchèques comme les colonnes de la monarchie et il était décidé à leur restituer leurs anciens droits. — Le 9 mars, la Diète de Prague chargea une commission de préparer la pétition qu'elle remettrait au roi '.
I. Sur le réveil politique des Etats de Bohème, v. Histor. Aktcnstùckc Lih. d. Staendewcscn in Ocsterr., Lcipz. 1848. — Cf. le récit très documente de Kalousek, p. 489 et sq. — Toman, Das bœhm. Staatsrecht, p. 181-208.
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Elle présente un mélange assez savoureux de revendications féodales et de théories philosophiques. Il y est question « de représentation populaire et nationale », de barrières « qui ne peuvent être une gêne que pour un prince animé de mauvaises dispositions; caries rois de la terre ne possèdent pas la science universelle et sont souvent mal conseillés par leurs ministres, aussi ne doivent-ils pas négliger d'entendre la voix du peuple exprimée par ses organes ». Ces formules traduisaient la pensée d'une poignée de libéraux qui auraient voulu que la Diète ne se contentât pas de défendre quelques intérêts particuliers et prît en mains la cause du pays. Ils sentaient la nécessité d'élargir les bases de la constitution. Quand les villes royales se plaignirent de la situation humiliante où on les avait réduites et demandèrent une députation moins dérisoire, leur requête fut appuyée par le comte Kolovrat de Liebstein, Buquoi, Rodolphe Tchernin, par François Sternberg surtout, un des membres les plus remarquables de la noblesse d'alors, un des futurs coryphées de la Renaissance tchèque : pourquoi, dit-il, nous enfermer dans l'ancienne Charte, puisque nous désirons précisément supprimer les traces d'un passé douloureux ? Ne nous bornons pas à améliorer la condition de quatre ou cinq villes privilégiées, mais étendons notre sollicitude à l'ensemble de la bourgeoisie, peut-être même à l'ensemble des citoyens.
Son appel ne fut guère compris. Parmi ceux qui combattirent la proposition des cités royales, plusieurs appartenaient au parti libéral; ils craignaient de fortifier l'influence de la cour en augmentant le nombre des députés des villes, puisqu'elles avaient pour interprètes officiels les chefs de leurs conseils municipaux, et qu'ils étaient choisis par le roi. D'autres furent déterminés par des raisons de tactique et crurent qu'il convenait de se cantonner rigoureusement sur le terrain des droits traditionnels et des textes officiels. — La majorité n'obéit qu'à ses préjugés oligarchiques, La plupart des nobles n'avaient qu'une
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instruction très superficielle et une intelligence bornée; ce qu'ils détestaient dans le gouvernement de Joseph II, c'était avant tout, sinon uniquement, ses réformes égalitaires. En Moravie, où les influences occidentales étaient faibles, ils affichèrent leurs rancunes avec une sorte d'impudeur : — quand ils témoignaient en justice, on exigeait d'eux un serment, comme des manants; ils ne voulaient pas payer les péages sur les routes, non à cause de la dépense insignifiante, mais pour établir leur supériorité et mériter le respect de leurs inférieurs. — La plupart des Bohèmes n'avaient pas une conception plus haute de leurs devoirs, bien qu'ils se soient montrés plus avisés et moins cyniques. Comme ils étaient persuadés que la royauté était nécessairement contre eux Talliée des paysans, ils s'efforcèrent uniquement de limiter ses pouvoirs et de rétablir l'ancienne constitution. Ils ne réfléchirent pas qu'à restreindre ainsi leur programme, ils s'alîénaient la masse de la population et que leur opposition, strictement conservatrice, n'avait plus aucune chance de succès. Malgré tout, ce n'était pas une chose indifférente qu'après un siècle et demi de despotisme, les Etats revendiquassent les droits du royaume en face du souverain. La décadence politique et morale qui avait commencé en 1620, touchait à son terme.
En dépit de quelques déclarations sonores, le ton de la pétition de la diète est moins élevé que celui des remontrances hongroises. Elle s'excuse presque de commencer par un exposé historique : qu'on ne la soupçonne pas de vouloir revenir à un ordre de choses disparu pour toujours. Le tableau rétrospectif par lequel les seigneurs justifiaient leurs revendications, très précis et très net, n'en prouvait pas moins une persistance imprévue des souvenirs nationaux et des traditions d'autonomie: — jadis les États avaient eu le droit d'élire les rois, ce qui faisait d'eux les véritables souverains du pays, « puisque le roi n'avait d'autres pouvoirs que ceux qu'ils lui transmettaient en l'élisant ou en l'acceptant » ; les prérogatives des États,
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qui leur étaient assurées par une possession permanente et des documents vénérables, avaient été malheureusement mises en question par la révolte de 1618. Ferdinand II, après sa victoire, n'avait pas songé cependant à supprimer les privilèges primordiaux de la Couronne, et la preuve, c'est que la constitution nouvelle ne fut établie qu'après entente avec la dicte et lui laissa des attributions étendues; elle n'en a été privée que sous Joseph IL Ces usurpations ont été rendues possibles par l'article de la Charte de 1627 qui autorise le roi « à changer la loi » : cette clause vague n'a pas le sens qu'on lui attribue ' ; mais, pour éviter désormais toute interprétation abusive, il est nécessaire qu'elle soit définitivement effacée de la constitution. Sous l'action de la philosophie du siècle, les idées féodales revêtent ici une forme moderne : « l'essence d'une loi fondamentale, c'est-à-dire d'un contrat, d'une alliance entre le souverain et la nation, implique qu'elle ne saurait être modifiée que d'un consentement réciproque ». Quelques seigneurs, Vrbna, Harrach, Taaffe demandèrent que, « de même que l'on ne pourrait pas à l'avenir s'écarter de la constitution sans le consentement des Etats », aucune loi importante ne fût introduite ou abrogée sans leur aveu. La majorité recula devant cette hardiesse et se contenta d'une formule vague : les États devront être entendus.
Les seigneurs, très préoccupés d'éviter toute innovation, interprétaient du moins dans un sens large la charte de 1627 : la diète serait convoquée tous les ans et resterait réunie aussi longtemps que l'exigeraient les affaires; n'y prendraient place que les nobles propriétaires d'un domaine inscrit sur les registres publics et qui auraient obtenu des États la haute naturalisation : elle soumettrait directement au roi ses résolutions et serait autorisée à lui envoyer des députations ; elle nommerait un comité executif qui reprendrait les fonctions qu'il avait eues au début du siècle et dirigerait l'administration financière. Les