I. D'Elvert, Desiderien der mœlir. Stœnde, p. ibg
Sur un point essentiel, Léopold céda : les patentes du 19 avril et du 9 mai 1790 supprimèrent le nouveau régime financier et restaurèrent la corvée telle qu'elle avait été fixée par la législation de Marie-Thérèse. Les seigneurs ne se déclarèrent pas satisfaits : ils prétendaient qu'on leur rendît leurs droits de banalité, qu'on abolît certains des décrets qui garantissaient aux paysans la possession de leur tenure, qu'on sanctionnât même dans quelque mesure la servitude personnelle. Le roi était trop avisé pour les suivre aussi loin. Il était favorable en principe à l'émancipation des serfs ; surtout il avait horreur de la violence et il redoutait une jacquerie. L'abolition des prestations avait été décrétée, non exécutée; elle était liée aune élévation considérable des redevances pécuniaires qui inquiétait beaucoup de cultivateurs ; malgré tout, les nouveaux édits provoquèrent çà et là une fermentation menaçante, et Léopold, pour l'apaiser, se hâta d'annoncer qu'il n'abandonnait pas la pensée d'achever l'œuvre d'affranchissement commencée par son frère ; l'idée de Joseph II était juste, mais elle avait été appliquée sans étude suffisante. Il était sincère et il le prouva en essaj^ant d'imposer aux seigneurs l'obligation de s'entendre avec leurs paysans pour le rachat des corvées. Ce fut au tour des propriétaires de s'indigner : « partout se répandent des doctrines anarchiques qui détruisent les contrats civils, en leur appliquant des principes idéaux et irréalisables, apprennent aux classes inférieures à mettre en doute leurs devoirs, renversent les trônes et détruisent les sociétés ! »
Léopold n'avait pas peur des spectres, et le péril social ne l'épouvantait guère; il comprit seulement qu'il touchait là un point très sensible, et, comme il tenait à ne pas mécontenter les nobles, il n'insista pas. — Après lui, François II, beaucoup moins hardi et surtout moins libéral, se bornera à publier de loin en loin un vague mandement où il invite les seigneurs et les pa3'sans à se mettre d'accord pour substituer des redevances en argent aux servitudes en travail. Platonique bonne volonté dont le seul effet fut
de maintenir parmi les agriculteurs le désir de l'émancipation complète; ils ne l'obtinrent qu'en 1848.
Jusque-là, la condition des populations rurales reste très sensiblement telle qu'elle avait été fixée par les décrets de Joseph II, avant ses dernières lois financières. Une convention tacite avait été consentie entre le souverain et les nobles : ceux-ci renonçaient à contester la liberté personnelle de leurs laboureurs et à étendre leurs domaines propres à leur détriment; en revanche, le roi leur garantissait les rétributions féodales qu'ils conservaient et en particulier les corvées qui leur fournissaient les bras nécessaires à l'exploitation de leur domaine direct. Les paysans avaient sauvé une fraction très importante de leurs conquêtes, mais les progrès mêmes de la richesse et de l'instruction, qui furent la conséquence à la fois du développement général de la civilisation et des réformes de Joseph II, leur rendaient plus odieux les restes de l'antique servitude ; la restauration féodale eut ainsi pour résultat de maintenir pendant un demi-siècle un malaise social qui n'était pas moins funeste à la prospérité économique du pa3^s qu'à ses libertés. Comment, en effet, l'oligarchie, gardienne officielle de la constitution, auraitelle essa3'é d'imposer des conditions au roi, dont la protection lui était indispensable contre les haines populaires ! Comme au xvi' et au xvii'^ siècle, la noblesse bohème se montrait indigne de sa mission. Si quelquesuns de ses membres, trop rares, avaient compris que la puissance et la richesse créent des devoirs et avaient essayé de faire d'elle la directrice de la nation, la plupart des seigneurs de 1791 étaient bien les dignes continuateurs de ceux de 16 18 : ceux-ci avaient joué la destinée du peuple sur un coup de dés; ceux-là, pour quelques avantages matériels, abandonnaient tacitement leurs revendications les plus légitimes. — Et le contrat n'était pas beaucoup plus glorieux pour le souverain. Ainsi que l'a remarqué très justement Springer, les successeurs de Joseph II sacrifiaient le fond pour sauver la forme. Ce
qui justifie les despotes éclairés, c'est qu'ils entendaient se servir de l'omnipotence qu'ils usurpaient pour hâter la marche de la civilisation et améliorer la condition générale du peuple; leurs héritiers conservèrent l'absolutisme, mais s'engagèrent à ne pas en user pour corriger les abus; la lourde machine gouvernementale, qui, dans l'esprit de ses constructeurs, devait être un instrument d'émancipation, cessa en quelque sorte de fonctionner, tout en continuant à peser sur le peuple de sa masse accablante.
Il est évident que la majorité de la diète ne calcula pas ses défaillances et elle parut suivre quelque temps encore la phalange libérale qui avait vraiment le souci des intérêts publics. Léopold se défendait, comme Martini, son maître en droit politique, d'être un « monarchomaque » ; seulement il croyait que le peuple, en déléguant ses pouvoirs à un souverain pour éviter l'anarchie et le désordre, lui confère un titre éminent, que dès lors le roi gouverne en vertu de son propre droit, et que soutenir que les sujets peuvent lui dicter des conditions, c'est prétendre que l'esclave est supérieur au maître à qui il s'est vendu. Dans sa réponse aux Etats (28 juin 1791) il posa très nettement la question: si, sous le dernier règne, quelques abus s'étaient produits, ce n'était pas une raison pour bouleverser la monarchie : que l'on prît pour base ce qui se passait sous le règne de Marie-Thérèse, l'année 1764 par exemple, soit; mais il ne saurait admettre que l'on remontât plus haut et surtout que Ton prétendît revenir au-delà de 1627. En somme, il était prêt à confirmer les privilèges du pa3^s, tels qu'ils avaient été sanctionnés par Ferdinand II et qu'ils étaient restés généralement en vigueur; il repoussait l'idée d'un contrat S3'nallagmatique. Il ne modifierait pas la constitution ou les lois générales sans avoir entendu les États, et il leur reconnaissait le droit de remontrances, sans effet suspensif; comme par le passé, la Diète voterait et répartirait l'impôt foncier, sous réserve, dans les cas urgents, de ne pas discuter le chiffre,
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mais seulement l'assiette de la contribution ; le Comité exécutif reprendrait ses fonctions, sous la surveillance des agents du roi; la Chancellerie bohème ne serait pas restaurée, mais on rétablirait les Grandes Charges et on en placerait les titulaires à la tète de quelques-uns des services publics du pays, ce qui rendrait dans une certaine mesure à l'administration du ro3'aume son caractère national.
Ces concessions étaient minimes et le contraire eût été extraordinaire. Les libertés se conquièrent, et il n'y a guère d'exemple dans l'histoire d'un parti qui abandonne bénévolement ses avantages. Léopold, qui avait très exactement pesé la force de ses adversaires et aussi l'intensité de leurs désirs, maintenait sur les points essentiels le régime de ses prédécesseurs, et en particulier la centralisation : « Pour donner à la législation une direction sûre, disait le décret du 7 septembre 1791, Sa Majesté fixera suivant les cas les principes qui garantiront, avec l'uniformité de l'administration, l'unité et cette jonction des diverses provinces dont on ne saurait méconnaître l'avantage ». Les promesses relatives aux Grands-Officiers publics n'étaient qu'une bien illusoire protection contre les envahissements de l'autorité centrale. Le rétablissement du Comité exécutif et de l'administration financière traditionnelle prêtait quelque substance à l'influence de la Diète, mais elle n'obtenait ni les garanties constitutionnelles ni la compétence législative qu'elle sollicitait, et le droit même de voter l'impôt était en partie annulé par les réserves dont le roi l'entourait.
Pour brusquer la solution, Léopold vint se faire couronner à Prague (6 septembre 1791). La fête fut grandiose, presque toute la noblesse était accourue : le souverain jura de maintenir l'intégrité de la couronne et les privilèges des États. Ces solennités exaltent les imaginations et énervent les résistances : comment ne pas se montrer confiant vis-à-vis d'un prince qui devance ainsi les vœux du peuple! Les plus obstinés des libéraux attirèrent l'attention de la
majorité sur le vague des déclarations royales : elle les écouta avec une mauvaise humeur visible, et, quand les représentants du gouvernement lui firent observer que des remontrances réitérées porteraient atteinte au droit du souverain, elle n'insista pas. Les années suivantes, le gouvernement traîna la discussion en longueur ; il ménagea l'amour-propre des États, les consulta sur diverses mesures importantes, accueillit môme quelquefois leurs doléances. Très doucement, il endormit leurs inquiétudes : les Habsbourgs avaient été avertis par la crise récente et ils en avaient tiré la conclusion qu'une monarchie, qui est fondée sur des traités, est intéressée à respecter les droits acquis et à éviter les bouleversements. François II revint à la politique d'envahissements mesurés qui avait usé la puissance des seigneurs; l'épouvante jetée dans l'Europe féodale par la Révolution française lui facilita sa tâche, en éloignant la noblesse de toute pensée d'opposition, et la Diète bohème retomba dans une torpeur plus complète qu'avant cet étrange intermède : ce n'est pas là que se préparait vraiment l'avenir '.
Au point de vue politique, les conséquences de la diète de 1790 furent donc assez médiocres; elle eut du moins
I. Springer et les historiens allemands dépassent certainement la mesure quand ils nient absolument l'importance de la diète de 1790 et qu'ils ne voient dans ses revendications constitutionnelles qu'une sorte d'hypocrisie. Les choses ne sont pas si simples. D'abord, il y avait une minorité sincèrement libérale et dont l'influence fut réelle : puis les seigneurs commençaient à comprendre qu'ils avaient intérêt à limiter le pouvoir des Directions viennoises; leur patriotisme en est-il moins sincère, parce qu'il se confond avec l'égoïsme ? On pourrait soutenir le contraire. — Seulement, chez la plupart, cette conception est très vague, et, quand ils ont obtenu les concessions matérielles qu'ils réclament, ils passent facilement condamnation sur le reste. — C'est pour cela que je ne saurais partager l'enthousiasme de quelques historiens tchèques, en particulier de Toman, qui parlent de cette période comme d'une époque « incontestablement brillante dans l'histoire d'ailleurs si triste des États de Bohême depuis 1627 », et croient que, sans la réaction provoquée par les guerres avec la France, les concessions de Léopold II auraient pu devenir le point de départ d'une sorte de renaissance parlementaire. L'aristocratie bohème avait à traverser une longue école avant de retrouver le sentiment national et l'instinct de la liberté : la diète de 1790 ne marque qu'un premier éveil, hésitant et éphémère.