LE COMTE KINSKY
sez-le de bonne heure dans les hôpitaux, dans les prisons, sur les champs de bataille; que son âme s'ouvre à la pitié ; qu'il apprenne que, possédàt-il des centaines de milliers de florins de revenus et quelle que soit l'illustration de sa race, le monde n'a pas besoin de lui, tandis qu'il ne saurait subsister sans le secours des autres hommes » '. Une méthode d'enseignement est bonne si elle met l'élève en état de servir ses concitoyens : « Former un enfant aux vertus des Spartiates, en admettant même que l'on évitât leurs excès, serait donner à la société, telle qu'elle est actuellement organisée, un membre fort inutile ; ce que nous devons essayer de faire, c'est un homme qui occupe dignement sa place dans le monde actuel, et non pas un être idéal. »
Cet esprit de modération, cette humanité, ce sens de la réalité, expliquent qu'il ait été froissé par le dédain avec lequel les novateurs traitaient le peuple slave. Bien qu'il fût élève de Seibt et admirateur passionné de la littérature allemande, il ne voyait pas la nécessité de supprimer tout ce qui n'était pas elle. Il désirait qu'avant d'enseigner le latin à l'enfant, on lui apprît sa propre langue, « je veux dire le tchèque... Je suis un bon héritier des Slaves et, je l'avoue, j'ai gardé en cette qualité le préjugé que, si le français est la langue maternelle des Français et l'allemand des Allemands, la langue maternelle d'un Bohême doit être le tchèque... Un seigneur n'a-t-il pas intérêt à connaître la langue de ses sujets? N'est-il pas de son devoir d'entendre la langue de ses compatriotes?^... De même, avec mes préjugés slaves, je ne puis m'cmpêcher de penser qu'un Bohême doit connaître avant tout l'histoire de Bohême et être familier avec nos Auréliens et nos Antonins aussi bien qu'avec ceux de l'histoire romaine... Si l'on veut se servir de l'histoire pour éveiller l'esprit de la
1. Kinsky, né à Prague lyBg, mort à Vienne, officier général, en i8o5. V. sur lui une intéressante étude de Eymer, Fraii^-Josepli Khisky als Pœdagog, Prague, 18S7.
2. Kinsky, Erinncr. ùbcr cinen wichtigcn Gegenstand von cincm Bœhincn, 1773, p. l32.
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jeunesse et la pousser à Timitation des grandes actions, il est contradictoire de chercher toujours ses exemples à l'étranger et de négliger les nationaux qui, à tous les points de vue, doivent la toucher de plus près. »
Kinsky suscita des imitateurs. En lyyS, Peltzel eut ridée d'éditer la célèbre dissertation de Balbin pour la défense du tchèque, qui dormait depuis près d'un siècle dans la poussière des bibliothèques. Le censeur Seibt, libéral pourtant, hésita avant de donner le visa, s'y risqua parce que le livre était en latin : mal lui en prit, on lui lava la tête et on ordonna une enquête ; Marie-Thérèse cependant, sur les instances de quelques curieux de lettres, consentit à ne pas faire mettre au pilon les exemplaires déjà tirés, et se contenta d'ordonner qu'on arrêtât l'impression : le livre lui semblait si dangereux qu'il fut mis sous la surveillance de la police, les exemplaires autorisés marqués d'une griffe. Joseph II, germanisateur autrement ardent que sa mère, était cependant moins timide, et Hanke de Hankenstein osa mettre sous son patronage sa « Recommandation de la langue et de la littérature bohèmes » (lySS).
Disciple de Sonnenfels, Hanke avait collaboré au nouveau plan d'études des gymnases : il était donc fort loin d'être hostile aux réformes. Il n'en blâmait que l'abus. Par une figure de rhétorique hardie, il s'arme de quelques paroles plus ou moins authentiques de Joseph II pour le représenter comme un partisan du tchèque : « Réjouissez-vous, frères slaves et patriotes : la clarté de l'aurore illumine encore une fois notre ciel; le regard d'aigle d'un sage souverain a dissipé les nuages épais et l'obscurité où nous nous débattions... La langue maternelle et la littérature nationale vont sortir de l'oubli où elles végétaient, nous allons avoir des juges, des chefs et des employés moraves et tchèques; nous n'aurons plus à redouter les railleries de nos voisins, de nos demi-frères politiques, qui, dans leur insolence, nomment le tchèque une langue de voleurs et s'amusent à boutonner leurs habits, si on prononce
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devant eux quelques mots slaves. » Hanke développe ensuite, avec beaucoup de méthode et de science, les raisons qui militent en faveur du tchèque; avec Balbin, il a fourni d'arguments les polémistes qui ont repris depuis la même thèse et il est permis de dire qu'après eux la question était épuisée.
Par une anomalie assez rare alors, ce rationaliste a un goût très vif de l'histoire : — Charles IV invitait les Électeurs de l'Empire à faire apprendre le tchèque à leurs enfants", c'était le tchèque que parlait Podiébrad ; Mathias et Rodolphe le protégeaient ; encore à la fin du xvii' siècle, il était familier à la noblesse, et Pierre le Grand, dans son vo3^age en Bohême, s'étonnait d'y retrouver des accents chers à son oreille russe. — Hanke a une idée très nette de la parenté du tchèque avec les autres idiomes slaves, et c'est pour cela qu'il voit en lui la langue naturelle de cette monarchie autrichienne où dominent les Slaves.
Kinsky et Hanke s'adressent surtout aux fonctionnaires, aux employés, et il est naturel qu'ils écrivent en allemand. Tham^dans sa « Défense de la Langue Bohême contre ses méchants détracteurs, et aussi pour les indifférents et les tièdes » (1783), veut ramener à la patrie les fils indignes qui l'abandonnent, et il écrit en tchèque. Sa dissertation^ moins solide et moins adroite que celle de Hanke, est plus animée et elle eût épouvanté Marie-Thérèse : — « Rougissez de honte, écrivait-il, vous, descendants d'illustres aïeux, qui avez si complètement oublié vos ancêtres... Rougissez, vous qui avez dédaigné de défendre la langue de vos pères, et qui désirez peut-être la voir disparaître. Mon Dieu! Quel lamentable changement! Cet idiome que nous avons bégayé avant tout autre, que nos ancêtres ont gardé avec amour, que leurs bras victorieux ont défendu contre l'étranger, maintenant dédaigné, méprisé, on veut l'arra-
I. Charles-Ignace Tham, 1763-1816, patriote très actif, a public des travaux assez nombreux (grammaires et dictionnaires), de médiocre valeur scientifique, mais qui ne furent pas alors sans utilité.