I. SchmidI, Histor. Societ. Jesu prov. Bohemiae, III
pris que si la force est souvent utile pour établir une domination, elle ne suffit pas pour la prolonger et que l'on ne détruit que ce qu'on remplace. Leur ambition était assez clairvoyante pour songer à l'avenir et leur ps3xhologie assez fine pour ne négliger aucun des moyens par lesquels on s'empare de l'àme des peuples. C'étaient les jeunes générations surtout qu'ils entendaient gagner. De la science, ils ne redoutaient que la méthode et dans la recherche ils ne condamnaient que la révolte : il s'agissait donc avant tout de préparer des esprits dociles et souples. A leurs académies de Prague, de Kroumlov, de Chomoutov, de Jindrjicho-Hradets, antérieures à 16 18, s'ajoutèrent bientôt celles de Jitchin, de la Petite et de la Nouvelle Ville de Prague, de Koutna-Hora, de Kralové-Hradets, etc. Ces collèges, très largement dotés, comptèrent parmi leurs maîtres des savants très distingués, des âmes délicates et exquises ; leur influence n'en fut pas moins déplorable. Le vice capital de l'éducation des Jésuites éclata en Bohême avec plus de clarté que partout ailleurs : leurs écoles travaillaient pour la Société, non pour l'enfant, ou si l'on veut, ils crurent assurer le bonheur de leurs élèves en les dressante l'abdication; jamais ils ne comprirent que le seul maître digne de ce nom est celui qui inspire le goût de la libre réflexion et qui développe le sentiment de la responsabilité personnelle. Par là, et malgré les améliorations de détail qu'ils ont apportées comme en dépit du talent éminent et du dévouement sincère de beaucoup de leurs maîtres, la substitution de leur enseignement aux vieilles écoles utraquistes fut un désastre pour la Bohême. Les progrès de l'éducation moderne ont consisté à s'affranchir de leur méthode pour se rapprocher de celle du grand évêque de l'Unité, Comenius.
Pour le moment tout pliait devant eux. En i623, leurs établissements de Bohême étaient constitués en province, sous la direction du Père Rumer, dont l'autorité s'étendait à tous les pa3's de la couronne de Saint- Venceslas, Moravie, Silésie et Lusace. Ils trouvaient auprès du roi un protecteur
68 LAMORMAIN
avisé dans Guillaume Lamormain qui, à la mort de Becanus (janvier 1624), était devenu le confesseurde Ferdinand. La Société ne se recrutait guère encore dans les domaines des Habsbourgs: Lamormain, d'origine luxembourgeoise, connaissait cependant très bien l'Autriche ; ses maîtres, qui avaient distingué son intelligence déliée, l'avaient envoyé faire ses études, à côté de Pazmany, le futur apôtre de la Hongrie, dans cette ville de Gratz où Ferdinand devait s'essayer à sa mission; il se trouvait à Rome au moment où la Curie rédigeait les instructions de Carafa. Dès le premier jour, il fut ainsi en état de servir utilement la religion et la Société, dont il ne séparait pas les intérêts. Très pieux, très simple, il n'étalait pas son influence et ne la surmenait pas: elle n'en était que plus solide, d'autant plus qu'il se targuait de connaître les affaires, tenait compte des circonstances extérieures, n'exigeait pas de son pénitent des efforts trop douloureux, prenait à l'occasion sa défense contre la Curie, àconditionque sur les points essentiels etaux heures décisives, il courbât humblement la tête sous la volonté de l'Église. Ce n'était pas comme Becanus un théologien original, et ses conceptions politiques étaient banales : un monarque absolu, devant lequel s'inclineraient toutes les têtes et qui suivrait docilement l'impulsion de son confesseur. La difficulté est dans l'exécution et il y était passé maître. Ce silencieux qui, par une réserve à demi-dédaigneuse, à demi-humble, se tenait à l'écart et ne parlait que si on l'interrogeait, resta jusqu'à la mort de Ferdinand II (1637) un des inspirateurs de sa politique, le maintint fermement dans la voie où il était engagé, assura en dépit de toutes les rivalités, la domination de l'Ordre en Bohême '. La tâche ne fut pas toujours facile. Harrach qui avait été nommé archevêque de Prague, après la mort de Lohélius en 1622, n'était pas hostile aux Jésuites, dont il avait été l'élève, mais il était jeune, très actif, et il enten-
I. \. iJudik, Corresp. K. l'crdinands II und sciiicr Famille mit Becanus und Lamormain. (Archiv. fur œst. Gesch., i.iv, 2ig-35o, 1876).
LAMORMAIN 69
dait ne laisser à personne la haute direction de son diocèse; il ne voulait pas surtout abandonner les droits que les bulles pontificales avaient toujours reconnus à ses prédécesseurs sur l'Université, et il engagea à cet effet avec la Société une lutte qui fut très longue et à certains moments très violente. Il eut pour lui les autres ordres monastiques, jaloux de la prépondérance des Jésuites, le légat et même la Propagande, qui redoutaient aussi leurs empiétements. Toutes les attaques échouèrent contre Lamormain, De l'aveu de Carafa, les Jésuites exercent une véritable tyrannie ' ; ils plient sous leur autorité les ministres, tiennent tête à la Propagande et réduisent Harrach à un tel état de désespoir qu'il otfre sa démission. A la cour, personne n'ose prendre un directeur qui n'appartienne pas à leur Compagnie ; leur ambition jalouse voit des ennemis de la foi dans tous ceux qui ne se soumettent pas docilement à leurs ordres et ne reconnaît de bonnes œuvres que celles qui passent par leurs mains ',
Leur intérêt, à défaut de foi, leur imposerait de poursuivre vigoureusement l'anéantissement de l'hérésie en Bohême, et Lamormain peut triomphalement opposer à ses détracteurs le zèle des disciples de Saint-Ignace et la rigueur des arrêts qu'il obtient de Ferdinand IL Sur ce terrain, les rivaux se réconcilient, Capucins ou Jésuites, Réguliers ou Séculiers, .tous, sans lassitude et sans pitié, prêchent la croisade d'extermination. L'intervention de l'Électeur de Saxe et les hésitations momentanées de la cour impériale avaient un instant arrêté l'exécution des mesures de rigueur. On ne saurait, d'ailleurs, si on veut vraiment comprendre l'histoire du xvii' siècle, trop insister sur l'ex-
1. Lettre de Carafa au cardinal Barberini; Gindely, Gegenref., p. 178.
2. Lettre du Capucin Valerius Magni, Gindely p. 1S8. — Malgré les protestations de Magni, qu'il « vénère et aime la Société », il convient, en le lisant, de se rappeler l'ardeur des rivalités monastiques. Il n'est pourtant pas possible de s'inscrire en faux contre l'ensemble de témoignages qui, de 1620 à 1640, forment, suivant l'expression de Gindely, une véritable littérature catholique hostile aux Jésuites. Ils ont la conviction, justifiée, que nul n'est plus à même qu'eux d'établir et de maintenir la domination de l'Église : de là l'âpreté avec laquelle ils réclament le gouvernementi
yO LA PERSECUTION
trême faiblesse de l'administration à cette époque ; rappelonsnous qu'en France, par exemple, assez longtemps après la Révocation, en dépit des ordres les plus implacables, des protestants conservent des postes importants et que des groupes, souvent assez nombreux, se maintiennent dans des provinces très voisines de Paris; or, la France était un pays centralisé, où l'autorité royale était relativement obéie. Dans les pays des Habsbourgs, il n'y a pas vraiment encore d'administration régulière, pas de police générale; les communications sont lentes et les routes difficiles; les couvents et les cures sont comme des postes perdus en terre ennemie; de temps en temps arrive quelque mission, à demilaïque, à demi-ecclésiastique, qui jette l'épouvante parmi les habitants : dès qu'elle s'est éloignée, les choses reprennent leur ancien cours. Il faut lancer vingt fois les mômes édits, revenir sans cesse sur les mêmes instructions, recommencer à pied-d'œuvre la tâche que l'on jugeait terminée. La bonne volonté du souverain n'était pas douteuse ; elle était nonchalante et brouillonne : Carafa et Lamormain aiguillonnèrent sa paresse. En entrant en fonctions, Lamormain l'avait exhorté à penser enfin sérieusement à extirper définitivement l'hérésie en Bohême et à s'}^ préparer par la communion, puis pendant quatre jours, il s'était retiré dans sa cellule pour appeler la bénédiction céleste sur les pensées du roi. Quand il revint, Ferdinand lui déclara qu'après avoir reçu la commumunion, le Saint-Esprit l'avait illuminé et lui avait ordonné de suivre sans réserve les conseils de son confesseur \ Le Saint-Esprit et Lamormain choisissaient bien leur heure. A la suite de la défaite de Christian de Brunswick à Stadtlohn (août 1023), Mansfeld s'était réfugié en Angleterre, et la cause de Frédéric V paraissait définitivement perdue; Gabor, qui avait un moment repris les armes, isolé, avait jugé prudent de se ménager une retraite et il venait de signer la