‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 43 sur 325 · Bilek, Contre-Réformation, p. fj · texte numérisé non relu

Bilek, Contre-Réformation, p. fj

d'attribuer à la Contre-Réforme seule une dépopulation qui fut surtout causée par les souffrances de la guerrcs Je crois aussi qu'il convient de ne pas attacher aux statistiques une importance exagérée et que la précision des renseignements n'est pas toujours une garantie de leur authenticité. Au moment des recensements, quand il s'agit d'échapper à l'impôt et aux rigueurs de la loi, les habitants se cachent, se retirent dans les villages voisins et même dans les bois; quelques semaines plus tard, ils reparaissent : de là des fluctuations extraordinaires. Tous ceux qui partirent, n'avaient pas renoncé à toute pensée de retour; nous en avons la preuve dans la multiplicité des édits qui menacent ceux qui rentrent sans s'être faits catholiques. Les lois ne furent pas toujours scrupuleusement appliquées ; une fois la première impression de terreur produite, les autorités ferment souvent les yeux, prolongent le délai de conversion. Un fait du moins n'est pas contesté et ne saurait l'être, le total des bannis fut énorme. Et surtout c'est ici plus que partout ailleurs qu'il ne suffit pas de compter, mais qu'il faut peser les victimes.

Ce sont partout et toujours les minorités qui mènent le monde. Une nation ne renferme qu'une réserve relativement assez faible d'éléments actifs, hommes d'État, écrivains, savants, guides spirituels et moraux; ce sont eux qui aux heures décisives se jettent en avant et sont les premiers frappés. La Bohême perdit du coup ses entraîneurs, les chefs dans lesquels se résumait le lent effort des siècles précédents et chez lesquels fermentait la possibilité des progrès futurs. Qui donc, à cette heure, dans le ro3'aume, méritait d'être comparé à des écrivains tels que Skala ou Stransky, à un artiste tel qu'Holar? Que pèsent tous les Kravarsky à côté de Comenius? Et combien d'autres, arrachés à leur milieu naturel et condamnés à une vie de détresse et d'inquiétude, n'ont pas donné leur mesure, perdus pour leur peuple et peut-être pour le monde ! L'anémie morale fut d'autant plus menaçante et plus lente à guérir que pendant plus d'un siècle la plaie demeure

ouverte, et que le flot d'émigration ne cesse d'entraîner à l'étranger des centaines de fugitifs, qui ne parviennent pas à s'habituer à cette atmosphère accablante.

Ceux qui restèrent, avaient acheté leur pardon par un de ces sacrifices qui détruisent pour toujours la joie de vivre et la force d'agir; leur soumission demeurait suspecte, et de fait la plupart d'entre ces nouveaux convertis appelèrent encore longtemps un changement qui les délivrât; ils finirent par chercher une consolation misérable dans l'indifférence et l'abdication : les Jésuites, avec une admirable méthode, les y poussèrent et ils arrachèrent à ce peuple épuisé une sorte de blanc-seing et de délégation générale ; il leur abandonna son âme, se débarrassa sur eux des soucis de la pensée. Il n'en fut pas autrement dans toutes les possessions des Habsbourgs. On est étonné du rôle insignifiant qu'elles ont depuis lors joué dans l'histoire de la civilisation; aujourd'hui encore qu'y a-t-il de vraiment intéressant chez les Allemands d'Autriche? Ils ne sont qu'un pâle reflet des Allemands de l'Empire. Il suffit pour prouver qu'il ne s'agit pas là d'une sorte d'infirmité naturelle, de rappeler le rôle éclatant qu'avaient joué au Mo3^en âge ces mêmes populations, et que d'autre part les désastres de la guerre de Trente Ans n'expliquent pas non plus suffisamment cette stérilité, l'exemple des contrées voisines le démontre assez : l'Allemagne, au lendemain du traité de Westphalie, n'avaitelle pas Leibnitz pour la représenter dans le conseil des penseurs du siècle? Non, la cause de cette longue décadence, de cette impuissance intellectuelle, elle est tout entière dans la politique néfaste de Ferdinand II, un des plus funestes gaspilleurs de forces qu'ait connus l'histoire; dans la vie privée, il jetait sans compter à ses favo-

I ris tout l'argent que lui ramassaient ses agents; de même, sans réflexion, sans remords, par égoïsme et par sottise, il avait dépouillé ses peuples de toutes leurs énergies vitales et les avait pieusement tendues aux implacables serviteurs

l de Rome; dans un holocauste infâme, il avait sacrifié non

seulement ses contemporains, mais une longue suite de générations, et les malédictions qui s'élèvent contre lui et contre ses inspirateurs, les Carafa ci les Lamormain, sont grossies non seulement de toutes les douleurs qu'il a semées, mais de toutes les espérances qu'il a anéanties.

Les seigneurs et les bourgeois avaient du moins le droit de sortir du royaume, non pas les paysans, attachés à la glèbe et dont le départ eût ruiné les maîtres du sol. Les Jésuites n'étaient pas menacés ici de voir en quelque sorte se fondre entre leurs mains la matière convertissable. Les missionnaires, qui, en 1627, parcoururent le pays pour apporter aux serfs la bonne nouvelle, se targuent d'avoir employé les moyens les plus bénins, « suavissimo modo » ; « c'est par de bonnes paroles et la vérité de la foi que nous avons amené les habitants à nous rendre grâce humblement au moment de notre départ» '.«Aucune force militaire n'a été employée. L'humanité et la patience des Pères ont remporté la victoire. — Victoria pênes humanitatem et patientiam Patrum stetit. »

Les commissaires arrivent, dans de pauvres communes, au milieu de paysans apeurés, ahuris. Les délégués du gouverneur commencent par lire les ordres du roi : qu'ils réfléchissent, qu'ils écoutent les prédicateurs ; si ceuxci ne sont pas satisfaits, ils reviendront. L'avertissement est assez clair. — Après tout, que risque-t-on? Une promesse de bonne volonté, tout au plus une grimace. On écoute les Pères, on demande leur bénédiction ; qu'ils s'éloignent seulement, et on retournera au prêche et on reprendra les vieux livres qu'on a dérobés à leurs recherches. Tous cependant ne se résignent pas à cette soumission même purement extérieure; sous la rhétorique banale et les termes volontairement vagues des rapports officiels ou des hagiographies, on aperçoit les obsessions furieuses, les menaces, les promesses qui désagrègent les consciences, l'appel à la cupidité et à l'envie, les querelles jetées dans

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