LES VAINQUEURS I
coup de main heureux ils s'emparaient d'une citadelle dont les deux grands partis qui divisaient l'Europe, briguaient la possession depuis un siècle et d'où, à ce moment, semblait dépendre le sort du monde. Dans tous les détails du triomphe, ils apercevaient l'intervention divine : c'était le Père Dominicus qui avait poussé au combat les généraux hésitants; sur le drapeau impérial flottait l'image du Sauveur et de la Vierge, avec l'inscription : montre que tu es notre mère. Elle l'avait prouvé : avant le combat, les insurgés avaient été épouvantés par un phénomène mystérieux, semblable à un tremblement de terre; pendant la bataille, ils avaient aperçu une armée nouvelle, qui n'était pas celle de la Ligue, et, pris d'une terreur subite devant ces légions inconnues, ils s'étaient enfuis dans un tel désarroi que leurs pertes avaient été plus grandes dans leur retraite que pendant la bataille '. D'un bout à l'autre de la Chrétienté s'éleva vers le ciel un Te Deiim triomphal.
A Vienne, les églises retentissaient de cris de joie et d'appels à la vengeance ; tous les prédicateurs rappelaient que le jour de la victoire était celui où on lisait au service divin l'Évangile : Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu; les rebelles, qui, depuis si longtemps, bravaient la colère céleste, expieraient enfin leur insolence. Le capucin Sabinus, dont l'éloquence avait attiré à l'église Ferdinand, prit pour texte de son sermon la parole de David : Tu les châtieras avec une verge de fer et tu les briseras comme un pot de terre ; l'heure a sonné d'abattre les rebelles, si bien qu'ils ne puissent jamais plus relever la tête; la clémence provoquerait de nouveaux désordres; le roi a charge d'âme, qu'il prenne garde de ne pas mériter un jour la malédiction du prophète contre Achab : tu as mis en liberté un condamné, mais toi et ton peuple vous serez esclaves '. — Des projets de massacre hantaient les imaginations. Don Martin de Huerta, un des représentants de cette soldatesque