‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 85 sur 325 · LES SAXONS JL PRAGUE I · texte numérisé non relu

LES SAXONS JL PRAGUE I

dures étapes ou rassemblaient à la hâte les épaves de leur fortune; on eût dit un coup de main de hardis déménageurs plutôt que le retour de maîtres légitimes, qui, après avoir chassé d'impudents spoliateurs, reprennent paisiblement possession de leurs antiques droits.

Au milieu de l'incurie des médiocres, des timides et des fatigués, une poignée d'hommes, sans génie supérieur, d'un cœur plus ferme, essayèrent de mettre quelque ordre dans cette confusion, d'établir une organisation régulière, de réunir des fonds pour lever une armée. — Toute leur bonne volonté se brisait devant l'inertie à la fois naturelle et calculée de Jean-Georges, qui ne voulait pas rendre trop difficile une réconciliation avec Ferdinand et qui n'entendait à aucun prix favoriser la restauration d'un État bohème indépendant. Il refusait aigrement aux protestants les églises qu'ils réclamaient, et l'étrange préférence qu'il témoignait aux catholiques encourageait les partisans de Rome, qui commençaient à se remettre de leur épouvante. Il avait accordé toute sa confiance à Martin de Drajov, — theologus excellentissimus, nous dit son épitaphe, — que ses ouvrages et ses discussions avaient mis en bonne posture auprès de ses collègues de Wittenberg. Ce cro3'ant sincère, ce patriote très mêlé aux affaires de l'émigration était avant tout un prélat politique, et il lui manquait l'autorité morale; on eût eu besoin ici d'un prophète et non d'un diplomate qui « tenait table ouverte, avait l'esprit toujours joyeux, toujours près de lui un flacon d'argent • ». Les Frères, avec qui il avait eu souvent maille à partir, lui reprochaient sa morgue, ses allures de souverain, et il personnifiait assez bien cette croisade où ne manquaient que l'enthousiasme et la foi. — Thurn suppliait Gustave-Adolphe d'accourir : tout était perdu si on continuait plus longtemps ce S3'stème de négligence et de trahison; les der-

I. V. sur Martin de Drajov et ses démêlés avec les Frères, l'article de Jirétchek dans le Journal du musée bohôme, 1874.

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nières ressources du pays étaient gaspillées. — L'armée saxonne s'était renforcée peu à peu jusqu'à comprendre 20,000 fantassins et 8,000 cavaliers, elle écrasait le pays qu'elle pillait avec furie. A Prague, sous les yeux de l'Électeur, i,3oo maisons avaient été méthodiquement déménagées : pour enlever les boiseries, les ferrures, etc., on les avait à moitié démolies. Dans les campagnes, déjà si appauvries, les exigences des soldats poussaient au désespoir les paysans, étouffaient leurs sympathies premières. D'autre part, la maraude et l'indiscipline détruisaient vite les régiments que leurs colonels ne désiraient même pas compléter, parce qu'ils empochaient dans tous les cas la solde des effectifs réguliers.

Dès la fin de i63i, la situation des Saxons devint difficile : Tieffenbach, un des généraux catholiques, s'avançait de la Silésie; l'armée de la Ligue, à qui la promenade militaire de Gustave-Adolphe sur les bords du Rhin avait donné des loisirs, envo3'ait quelques régiments vers Plzein. Le 16 décembre, Jean-Georges, sans tambour ni trompette, délogea; il avait eu soin de se faire expédier les pièces des collections de Rodolphe qui avaient échappé à Maximilien; après le musée de Munich, le musée de Dresde s'enrichissait des dépouilles de Prague. Les gouverneurs qu'il avait laissés dans la ville, un peu moins timides que leur souverain, donnèrent quelques satisfactions aux émigrés et essayèrent avec un peu plus de franchise d'attirer à eux les sympathies populaires; mais il était désormais bien tard et ils étaient gênés par Arnim, qui conservait le commandement de l'armée et dont la façon de combattre était si étrange que, suivant la parole d'Oxenstiern, il était impossible de savoir quels étaient ses amis et ses ennemis '.

Le dénouement n'était plus retardé que par les combinaisons de Waldstein qui avait repris le commandement de l'armée impériale; le 24 mai i632, ses bataillons paru-

I. Le mot est de i633, mais il n'est pas moins vrai pour i63i. Irmer, II, n» I 16.

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rent enfin aux portes de Prague. Les Saxons, pour honorer leur défaite, se répandirent dans la ville et pillèrent les maisons qui avaient été épargnées jusque-là. Leur général, Hofkirch, essayait de réveiller quelque sentiment du devoir chez ces brutes déchaînées ; il manquait un peu d'autorité : son hiver lui avait rapporté 100,000 écus, et pour compléter ses bénéfices, il enleva la Vierge miraculeuse de Boleslav, qu'on lui racheta très cher. Dans la nuit du 24 au 23 mai i632, Waldstcin ouvrit le feu sur la ville et les Capucins du couvent de Lauretto firent pénétrer par leur jardin un de ses régiments dans l'intérieur de la cité. Un mois plus tard, la Bohème tout entière, sauf quelques petites places frontières, était entre les mains des Impériaux. Une commission rechercha les coupables et, comme les biens des condamnés devaient servir à couvrir les dépenses de l'armée de Waldstein, on la nomma la commission de confiscation de Friedland. L'audace n'était pas banale et elle suffirait pour établir la valeur morale du duc! Il dirigeait l'instruction contre les complices qu'il avait appelés et s'engraissait de leurs dépouilles. Les poursuites furent menées avec la frivolité impitoyable dont les années précédentes avaient déjà donné tant de preuves : parmi les trois cent soixante accusés qui furent ainsi cités en justice, plusieurs n'avaient pris aucune part aux événements, d'autres n'étaient même pas venus en Bohême. Qu'importe, s'ils étaient riches! Les confiscations s'élevèrent à plus de trois millions de florins. Le procès n'était pas encore terminé au moment de la mort de Waldstein et le trésor hérita du butin qu'il convoitait '.

Le duc de Friedland, au moment même où il chassait de Prague les émigrés tchèques et où il les livrait aux tribunaux, n'avait pas renoncé à les faire servir à sa fortune. Sur les instances de la cour de Vienne, il avait accepté d'abord de mettre sur pied une armée de 40,000 hommes

I. Bilek, Histoire des confiscations, cxlv et 824. Le gain de la Chambre royale fut ramené à 2 millions et demi par diverses restitutions.

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(décembre i63i); le 23 avril i632, il en prit le commandement définitif. Il recevait la direction complète de toutes les forces impériales, en y comprenant même celles qui combattaient en Allemagne, la nomination de tous les colonels et de tous les officiers, et de pleins pouvoirs pour conclure la paix ' ; on lui assignait la principauté de Gross-Glogau en Silésie, en attendant qu'il pût rentrer en possession du Mecklembourg ou de toute autre principauté de même importance. C'était peu, et en présence d'une cour aux abois, les exigences de Waldstein avaient été si modestes que, quand on connaît sa rapacité coutumière, sa modestie devient suspecte. Était-ce vraiment là toute la récompense qu'il poursuivait ou plutôt n'était-il pas résolu à la rechercher ailleurs? Il n'avait pas interrompu ses négociations avec les Saxons. Le 3o novembre i63i, il avait à Kaunitz une entrevue avec Arnim, et, les témoignages concordent sur ce point, il lui affirmait qu'il n'abandonnait rien de ses intentions et qu'il n'avait consenti à reprendre le commandement que pour se procurer des moyens d'action. Voudrait-on d'ailleurs contester la valeur de ces dépositions, il n'en reste pas moins qu'il était étrange d'ouvrir des négociations avec un adversaire que le plus léger effort eût jeté hors du royaume, plus étrange encore de lui offrir des conditions de paix que l'Empereur n'aurait jamais acceptées '. Et comment expliquer que le duc ait appelé à ces conférences des hommes tels que Raschin et Jean de Bubna, les agents

1. Cette clause ne s'appliquait peut-être qu'à une période déterminée; elle supposait naturellement la ratification de l'Empereur. Malgré toutes les recherches, le traité conclu entre l'Empereur et son général n"a pas été retrouvé et on suppose maintenant qu'il n'y eut que des conventions orales. Sur le fond essentiel des promesses de Ferdinand, les textes sont assez formels. Il est au contraire fort douteux que Waldstein ait reçu la promesse du premier électorat vacant.

2. Elles comprenaient en etfet l'abandon de l'cdit de restitution et le statu qtio ante belliim en Allemagne; la Bohème redeviendrait un royaume électif; les biens confisqués seraient rendus à leurs anciens possesseurs, sans en excepter ceux de Waldstein. Sur l'importance capitale de ce texte, qui malheureusement a été signalé par Irmcr (1894) et non publié, voir Pékarj. p. 1 17 et sq.

KINSKY ET TRTCHKA IDJ

des rebelles, que Ferdinand ne pouvait à aucun titre reconnaître comme belligérants?

Les émigrés mordirent aussitôt à l'hameçon. Seule Madame de Trtchka la mère, avertie par sa délicatesse de femme, chercha à les éloigner de cet amorceur qui promettait toujours et ne tenait jamais. Mais, quoi ! Même des esprits plus critiques que Thurn n'auraient pas agi autrement que lui dans de semblables conjonctures. Les ennemis de Ferdinand en Bohème n'auraient pas mieux demandé que d'avoir un autre interlocuteur, mais que leur restait-il? Les derniers événements n'avaient pas diminué leur haine pour les Saxons et ils n'osaient plus compter sur l'intervention directe de Gustave-Adolphe dont la politique déjouait toutes les prévisions. Qu'ils aient été complètement convaincus de la résolution de Waldstein ou qu'ils aient compté le compromettre et l'attirer à eux, ils n'avaient évidemment de recours qu'en lui, et ils renouèrent ainsi tout naturellement les négociations au point où la malencontreuse invasion d'Arnim les avait interrompues dans l'été de i63i.

Leur situation était cependant moins bonne qu'alors et le complot prend en conséquence une allure assez différente. Avant l'invasion, Thurn, Kinsky et Trtchka sont des chefs influents que suit une fraction importante du pays et c'est sur l'appui du peuple qu'ils comptent en premier lieu; Waldstein n'a qu'un rôle subordonné, il facilitera l'insurrection et il en recueillera les fruits; on a moins besoin de son intervention que de sa neutralité. Depuis lors, la sottise ou la politique de Jean-Georges ont ruiné le parti de l'indépendance ; les protestants se sont rendu compte que depuis dix ans qu'ils ont quitté le royaume, des intérêts nouveaux sont nés ou se sont développés qui rendent leur succès difficile : acquéreurs de biens confisqués, renégats qui craignent le mépris de ceux dont le cœur n'a pas faibli, protégés ou fournisseurs du clergé, étudiants grandis dans les collèges de Jésuites ; les rangs des anciens serviteurs de Dieu sont rapidement éclaircis

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par la misère ou la guerre; les jeunes, grandis dans l'exil, ne connaissent plus le pays et en ont oublié la langue. L'événement a montré aux rebelles qu'ils n'ont plus en eux seuls assez de force pour entraîner la nation. Ils se mettent alors tristement à la remorque d'un louche coureur d'aventures, dont le seul mérite à leurs yeux ne saurait être que sa haine pour les Habsbourgs. Première et cruelle abdication! Après la catastrophe d'Éger, il ne leur restera qu'à se mêler aux pillards de Baner et de Torstenson, au milieu desquels l'émigration militaire bohème finira par disparaître.

Après l'entrevue de Kaunitz, les émigrés tchèques étaient extrêmement satisfaits : tout ira bien, disait Trtchka à Raschin — et il est certain que les lenteurs de Waldstein qui prenait tranquillement ses quartiers d'hiver au lieu de pousser les Saxons l'épée dans les reins, et qui répondait aux demandes de secours de Maximilien de Bavière en rappelant son lieutenant Aldringen, comme s'il eût voulu contraindre l'Électeur à se jeter dans les bras de la France, justifient tous les soupçons. Mais justement l'imprudence de cette inertie était si visible qu'on s'étonne que le duc n'ait pas compris les périls qu'elle lui créait et qu'elle semble inconciliable avec des desseins nettement arrêtés. Il cherchait ses prises de tous les côtés et nouait à tâtons des relations sans être très sûr de la voie qu'il suivrait jusqu'au bout. Il avait gardé entières ses rancunes, — sur ce point aucun doute n'est possible, — et il était dominé par elles au point de se laisser entraîner par moment aux démarches les plus compromettantes, mais il hésitait sur les meilleurs moyens d'assouvir sa vengeance ; plus son ambition était vaste, plus il voyait la nécessité de ne pas se livrer à des alliés qui chercheraient certainement à se débarrasser de lui, quand ils n'auraient plus besoin de son intervention. Les Saxons de leur côté, dans leurs négociations avec lui, ne s'avançaient qu'avec une extrême circonspection. Arnim connaissait certainement très bien les côtés faibles de la situation de Waldstein et ce que cachaient aussi d'indéci-

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sion ses rodomontades et ses hâbleries; il ne poussa pas les choses, écouta les propositions qui lui arrivaient, sans autre but que d'échapper à un désastre militaire ',

A partir du mois de juin i632, l'approche de Gustave- Adolphe rejeta au second plan les agissements diplomatiques. Waldstein savait que le roi de Suède n'avait aucun goût pour lui et leurs ambitions étaient trop hautes pour qu'un accord fût possible : « deux coqs ne s'arrangent pas sur un même fumier », avait-il dit une fois. Les négociations reprirent une nouvelle activité après la bataille de Lutzen et la mort de Gustave (i6 nov. 1432). Ses victoires avaient brisé l'élan des catholiques en Allemagne et rendu inexécutables les projets qu'agitaient autour de Ferdinand les serviteurs les plus implacables de l'Eglise. En attendant de relever leurs lointaines ambitions ^, les représentants de la politique romaine travaillaient avec un zèle plus impatient à assurer leurs positions, et les Saxons n'avaient pas encore complètement évacué la Bohème que les commissaires de réformation avaient recommencé avec une activité fiévreuse leur campagne de prosélytisme. Ils étaient favorisés par la lassitude provoquée par les derniers événements, la résistance fléchissait et les émigrés sentaient qu'il fallait aboutir à tout prix : ils risquaient sans cela de perdre leurs dernières s3-mpathies dans le peuple et jusqu'au prétexte de leurs revendications. Gomme ils n'avaient aucune confiance dans Richelieu qui se préparait à prendre la suite de Gustave-Adolphe, mais qui, très sincèrement catholique, s'attachait à donnera la guerre un

1. Pékarj croit à un plan longuement suivi d'Arnim pour sauver TEmpereur en empêchant les projets de Waldstein d'aboutir ; ainsi s'expliqueraient les lenteurs et les contradictions apparentes du duc trompé par le général saxon. Cette hypothèse est très ingénieuse, peut-être trop. Il ne m'a pas paru que les textes cités par Pékarj soient décisifs.

2. Que ces desseins ne fussent pas abandonnés, nous en avons la preuve entre autres dans une lettre de Slavata à Martinits (Recueil historique, 1884, p. gS) : le duc de Friedland négocie avec la Saxe, mais il espère que les pourparlers n'aboutiront pas et que Dieu endurcira le cœur de l'Électeur, de façon « que la sainte religion catholique arrive à une plus grande puissance et que l'autorité de Sa Majesté Impériale en soit affermie et plus respectée. »

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caractère exclusivement politique, que les Suédois étaient très affaiblis et que Jean-Georges était toujours plus tiède et plus suspect % ils étaient vraiment aux abois et capables de donner tète baissée dans n'importe quelle intrigue qui leur offrirait une perspective de salut. Il est plus étrange que Waldstein ait persisté dans ses compromissions avec des groupes dont il savait la faiblesse. C'est qu'ils lui fournissaient un programme et un drapeau qui lui étaient nécessaires pour voiler ses ambitions très concrètes.

Est-il bien sûr, d'ailleurs, qu'il se soit avoué à lui-même les conséquences nécessaires de ses avances, et au milieu de ses actes les plus suspects, n'a-t-il pas eu toujours la volonté de réserver la liberté de ses résolutions définitives? Il s'est plu à jouer avec la tentation, mais n'y avait-il pas été induit par Ferdinand lui-même qui, en lui confiant une véritable dictature, l'avait poussé à se considérer comme une sorte de médiateur entre les partis! Si l'Empereur cependant refusait de suivre les indications de son général? s'il s'unissait avec les adversaires du duc et les défenseurs d'une politique intransigeante? — Waldstein était bien résolu dans tous les cas à ne pas accepter une nouvelle destitution. Il a par conséquent nécessairement envisagé la pensée d'une rupture ouverte, et iJ ne l'a pas repoussée, — mais jusqu'au deriiier moment, il ne l'a considérée que comme une hypothèse extrême, qu'il n'était pas urgent de discuter à fond. Après tout, Ferdinand et les catholiques, au moment de la paix de Prague, i635, se sont résignés à des concessions qui froissaient cruellement leur conscience. Il était donc extrêmement vraisemblable qu'ils n'accepteraient pas les clauses du traité que Waldstein croyait possible, — non pas certain, — et cette chance

I. « Il faut adorer l'électeur, disait Oxenstiern, non parce qu'il est utile, mais pour qu'il ne nuise pas. » Quand Jean-Georges avait discuté avec les Suédois les conditions possibles de paix, il avait proposé pour la Bohême la liberté religieuse, mais le maintien de la situation politique actuelle, « pour que la puissance de l'Empereur ne fût pas trop allaiblic ». Ces préoccupations en disaient long.

LES PROJETS DE^VALDSTEIN iSj

suffisait pour que le général put à la rigueur se dissimuler l'issue fatale de ses démarches.

Quel prix espérait-il de ses services qu'il estimait très haut? La question se rattache intimement à la précédente? On lui offrit la couronne de Bohème. Dans l'entrevue de Jitchin (i5 mai i633), Jean de Bubna brûla ses vaisseaux: — la couronne de Suède et nous, nous ne voulons plus rien avoir de commun avec Ferdinand. Serait-il résolu à tenir ses promesses, il est tellement dans la main de ses papistes qu'il n'agit que par leur volonté; nous avons vu comment il a respecté la lettre de Majesté. Si Votre Altesse voulait accepter la proposition que lui a faite il y a quelques jours le comte de Thurn, ce serait le meilleur moyen '. — Quant à la couronne de Bohême, ce serait un tour de fripon. L'Empereur est un digne seigneur; mais vous avez raison, il se laisse mener par le premier papiste venu : nous avons les armées dans les mains, et ce que nous conclurons, les autres seront bien obligés de s'y tenir, bon gré, malgré ^.

Il est évident que l'indignation de Waldstein est modérée, et elle témoigne d'une largeur de conception inquiétante. « Ainsi, écrit Pékarj, l'homme à qui la confiance impériale a remis des pouvoirs absolus pour qu'il écrasât ses adversaires, appelle à lui les ennemis inoxérables de son souverain; cet homme, qui est l'espoir du monde catholique, écoute paisiblement les discours les plus fielleux contre l'église et les Habsbourgs, fait l'éloge de Gustave-Adolphe, propose de traiter de la paix en dehors de son souverain et contre lui ! » — Tout cela prouve que Waldstein se faisait des idées évidemment très particulières sur les rapports d'un général et du prince qu'il représente; cela prouve encore qu'il ne reculait pas d'avance devant

1. Frédéric V était mort en i632 et avec lui avait disparu un des obstacles qui s'étaient opposés Tannée précédente à une entente entre l'émigration et Waldstein.

2. Hildebrand, n" i5. Le document ne laisse pas d'ailleurs que d'offrir quelques difficultés d'interprétation.

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les combinaisons les plus risquées, non pas qu'il sy fût déjà arrêté sans esprit de retour. II n'était plus jeune, sa santé était fort ébranlée, et s'il avait toujours la même fringale d'appétits, il ne courait plus au but avec la même franchise. Il n'est pas démontré non plus qu'il vît toujours très clair dans ses sentiments. Il est certain qu'il avait conservé une amère rancune contre les Suédois qui l'avaient battu; n'avait-il pas aussi quelque défiance des émigrés qu'il avait dépouillés? Ainsi tiraillé, suspect à tous et suspectant tout le monde, poussé par ses rancunes et paralysé par ses craintes qui allaient jusqu'à la pusillanimité, il se débattait au hasard, emporté par les destins, ne les dominant pas. Son ambition sénile cherchait à tâtons sur la carte le pays où elle irait s'abattre et il n'était pas plus fixé sur la nature de ses convoitises que sur les moyens qu'il emploierait pour les satisfaire. Il s'en remettait, de guerre lasse, aux oracles des étoiles, et les calculs de son astrologue Senni, qui déterminèrent plusieurs de ses résolutions, en ajoutant à la question un élément mystique, contribuent encore à augmenter la confusion et à troubler notre jugement au milieu de ce papillottement de désirs, de cette fuite continue de la volonté, de cet entassement de mensonges, d'intrigues et de rêves, au milieu desquels il n'est pas bien sûr que Waldstein se soit jamais reconnu, entre lesquels, suivant moi, il n'a jamais choisi sans esprit de retour.

Une chose seule est certaine, c'est qu'il voulait conserver une influence prépondérante et que, plutôt que de renoncer à la domination de fait qu'il exerçait, il eût sollicité toutes les alliances. Seulement il se trompait encore sur la possibilité de se maintenir à la longue dans cette sorte d'équilibre instable et de poursuivre indéfiniment ce jeu d'avances incomplètes et de repentirs peu sincères. Les suspicions plus que légitimes que soulevèrent à la cour ses procédés invraisemblables affaiblirent sa situation et ravivèrent ses haines; il fut ainsi poussé plus avant dans la voie de la défection et, sans savoir bien exactement à

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