‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 86 sur 325 · LES PROJETS DE WALDSTEIN I DQ · texte numérisé non relu

LES PROJETS DE WALDSTEIN I DQ

quelle heure il avait cessé d'être sujet fidèle, il se trouva prisonnier de ses compromissions, sans autre espoir de salut désormais qu'une révolte ouverte. Trop tard : il avait lassé l'espoir des protestants par ses éternels retards et découragé leur confiance par la complication de ses calculs. C'est la fable classique du menteur : on ne le crut plus quand il fut sincère et il succomba, sans lutte, misérablement, victime en somme moins de son audace que de la mesquinerie réelle de son âme; il n'avait vraiment pas l'étoffe d'un de ces grands condottieri qui impriment à l'histoire une marche nouvelle.

La mort de Waldstein ne serait qu'une tragédie assez banale si elle ne marquait l'écroulement du dernier espoir des émigrés. Ils n'avaient probablement jamais été aussi près du succès qu'ils aimaient à le supposer : ils cherchèrent une consolation dans la pensée qu'ils avaient un moment tenu la victoire en mains et cette illusion hante encore quelques écrivains; le pillard vulgaire qui 'avait trempé dans toutes les malversations, le soudard impitoyable qui avait réussi à rendre la guerre plus atroce et plus lâche, le traître qui achevait sa carrière comme il l'avait commencée en essayant de suborner les soldats dont on lui avait confié le commandement, est resté comme protégé contre les flétrissures de l'histoire parce qu'il sembla un jour vouloir saisir et relever "le flambeau de la liberté nationale. La tâche était trop haute, et il y fallait des mains plus pures. Ceux qui, dès ce moment, préparaient l'avenir, c'étaient les fugitifs de l'Unité ou les humbles qui souffraient et mouraient pour leur foi, c'était la foule des paysans qui, suant sous le joug, disputaient à la barbarie le sol de la patrie. Waldstein, lui, n'était que le dernier type de cette oligarchie, égoïste et brutale, qui avait préparé la décadence du pays et qui Tavait conduit à sa ruine.

La mort de Gustave-Adolphe avait provoqué à Vienne un enthousiasme extrême : n'était-ce pas là un de ces miracles par lesquels la Providence indique ses desseins! On fut d'autant plus surpris de l'inaction de Waldstein. Il

l6o LES HÉSITATIONS DU DUC

s'était replié sur la Bohême et ne rouvrit les opérations qu'au mois de mai i633, pour marcher en Silésie contre Thurn ; son armée était nombreuse et excellente : en face de lui des adversaires divisés, ruinés par une longue campagne. Gomment la cour ne se fût-elle pas indignée en le voyant offrir un armistice à Arnim, négocier avec lui à Burgsdorf (juin i633), faire des avances à Oxenstiern? Le chancelier suédois, esprit clair et conscience droite, lui demanda des explications précises : — Que veut-il? Une paix générale? Mais jamais TEmpereur n'acceptera des conditions raisonnables. Il n'y a qu'un seul moyen : il a l'armée entre ses mains, qu'il s'entende avec la Suède et impose ensuite ses conditions à Ferdinand; les Etats le proclameront roi de Bohême et le Chancelier le soutiendra. — Le duc loua fort ces déclarations : — Voilà qui se tient. Cet Oxenstiern est certainement un homme de sens. Mais ce n'est pas encore le moment. Quand l'heure sera venue, je ferai tout '. Évidemment, ses interlocuteurs, de même que les ministres impériaux, ne comprennent dès lors rien à son attitude et tout naturellement ils se mettent en garde : ils ne refusent pas de poursuivre des négociations qui leur sont favorables, puisqu'elles paralysent l'armée impériale, mais leur défiance est manifeste. Même les émigrés tchèques se renferment dans une réserve hostile ; ils soupçonnent Waldstein, — et les Suédois sont plus nets encore, — de chercher à amener une réconciliation entre Jean-Georges et Ferdinand, comme une seconde édition du coup de i63i. — On prépare quelque tour de coquin, écrit Oxenstiern; si on fait- ainsi la paix, Messieurs les Bohémiens en seront exclus. — Pékarj a remarqué qu'à ce moment on parle dans toute l'Allemagne de la défection imminente du duc, dans les rues de Francfort, dans les boutiques de Dresde. D'où proviennent ces commérages? Des imprudences des

I. Le témoignage de Raschin est continné ici par celui de Thurn. Hildebrand, n» 22. Seulement pourquoi ces délais, si Waldstein est déjà décidé à la trahison? Sa situation était excellente, Feuquières lui promettait l'appui de la France, Ferdinand n'avait d'autre armée que la sienne.

LA COUR ET LE GÉNÉRALISSIME l6l

Tchèques ou bien des indiscrétions calculées des Suédois qui brûlent un agent suspect? Waldstein était arrivé à ce résultat merveilleux que ses plans de conspiration n'étaient plus pris au sérieux nulle part, sauf à Vienne.

Ses ennemis, — généraux dont il avait froissé la vanité ou arrêté la carrière, fanatiques dont il contrariait les projets, politiques qui jugeaient sa situation incompatible avec l'autorité impériale, — influents, nombreux, se groupaient autour de Théritier du trône, le futur Ferdinand III, qui se croyait des talents militaires et que Waldstein écartait de Tarmée. Ils interprétaient sans charité tous les actes du généralissime et, à la peine qu'ont aujourd'hui ses apologistes pour excuser les incohérences de sa conduite, on comprend que des critiques peu bienveillants ne devaient pas avoir beaucoup de mal à éveiller les soupçons d'un souverain, fût-il même aussi volontairement aveugle que Ferdinand. Le roi eût encore repoussé toute mesure radicale et il voulait très fidèlement tenir ses promesses : n'avait-il pas le droit cependant de présenter quelques observations au duc, de lui demander une activité un peu moins décousue, peut-être même de restreindre son autorité pour le bien général de la cause catholique? Au premier effort dans ce sens, Waldstein, très ombrageux, averti par ses amis de Vienne de ce qui se machinait contre lui, se cabra. Dans l'été de i633, il fut avisé que le duc de Féria allait s'établir en Alsace avec une armée espagnole. Son indignation fut extrême. — Révolte du patriotisme allemand, affirment ses défenseurs. — Voilà un patriotisme bien susceptible! En quoi le sentiment national le plus délicat est-il froissé par l'arrivée d'un secours allié ? Il rouvrit aussitôt les négociations avec Arnim, et cette fois fut plus explicite et plus précis, indiqua non plus seulement les conditions de la paix qu'il imposerait à Ferdinand, mais les moyens d'exécution. Son plan rappelait trait pour trait celui qu'il avait révélé à Arnim en i63i, le même qu'il tenta d'exécuter en 1634 : cette coïncidence semble bien prouver qu'au fond de sa

Page 1