‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 96 sur 325 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

lyS MORT DE FERDINAND II

demeuraient exclus de l'amnistie générale les fils de F'rédéric V et tous ceux dont les biens avaient été confisqués à la suite de l'insurrection ou qui avaient quitté le pays pour cause de religion.

L'œuvre maîtresse que les éducateurs de Ferdinand lui avaient assignée était accomplie et quand, quelques mois plus tard, il sentit les premières attaques du mal qui l'emporta, il dut se préparer sans trop de trouble à rendre ses comptes à Dieu, dont il se figurait avoir bien défendu la cause (i5 fév. i63j). Un codicille de son testament ordonna qu'à l'avenir les domaines de la maison d'Autriche ne pourraient pas être séparés; c'était la conclusion naturelle des luttes qu'il avait soutenues, sans en apercevoir la portée politique; il mettait à l'abri de toutes les surprises de l'avenir et de toutes les faiblesses de ses successeurs l'unité autrichienne, fondée sur les ruines des divers états autonomes qui s'étaient groupés sous le sceptre des Habsbourgs, et cimentée par la domination de l'Eglise. A ce point de vue le rôle de Ferdinand II dans l'histoire a été capital; il a, non pas terminé, mais singulièrement avancé l'œuvre de fusion commencée par Ferdinand P'" et que, longtemps après lui, reprirent avec une volonté plus claire Marie-Thérèse et Joseph II. Ses conseillers avaient entrevu de plus vastes ambitions : la soumission de la Bohême n'était pour eux qu'un prélude et un mo3^en pour marcher à la conquête de l'Allemagne ; la tâche avait été trop lourde pour leurs forces et Ferdinand, qui les suivait par obéissance plutôt que par entraînement naturel, s'était aisément consolé de ses échecs. Il lui suffisait d'avoir arrêté l'élan de l'hérésie et, de fait, il a fixé entre les deux religions la limite qui depuis lors n'a guère été déplacée.

Rétablir dans ses domaines l'autorité du prince, mettre hors de discussion l'hérédité de son pouvoir, réduire à une collaboration humble des diètes séditieuses et turbulentes, supprimer jusqu'à l'occasion et au prétexte des dissensions en établissant l'unité de foi, ce n'était certes pas un succès sans portée, et les conséquences n'en sont pas

encore épuisées. C'est à la Montagne-Blanche que remonte l'Autriche telle qu'elle a subsisté jusqu'en 1867, cette Autriche, forteresse des idées de tradition, hostile par définition à tout mouvement libéral et à tout désir d'indépendance, qui opposait à tout progrès un non possumus effrayé et hargneux, et où les tendances réactionnaires étaient si fortes que, par une lamentable déformation, les doctrines d'affranchissement les plus généreuses y devenaient un nouveau moyen de despotisme. La grandeur même de la révolution accomplie écrase davantage la petitesse du souverain que la Curie avait choisi pour exécuter ses arrêts. Ce pauvre personnage, qui passe souriant et béat au milieu d'une des plus horribles périodes de l'histoire, qui d'une main débonnaire répand sur ses serviteurs l'inépuisable rosée de largesses achetées par les indicibles souffrances de milliers d'orphelins et de veuves, qui, quand des peuples entiers râlent sous le bâton des missionnaires bottés et éperonnés, est si complètement absorbé par ses patenôtres qu'il n'entend même pas le long cri de détresse qui aujourd'hui encore ébranle nos entrailles, ne mérite vraiment pas la flétrissure de la postérité; il nous inspire plus de tristesse et de pitié que de colère. Il ne fut que l'instrument d'une œuvre de réaction abominable qui ajourna sine die cette réconciliation des sectes ennemies qui, quoi qu'on en dise, était parfaitement possible et qu'entrevoyaient déjà les esprits éclairés et les âmes droites; sa médiocrité morale enlève à la persécution, qu'il laisse accomplir plus qu'il ne la dirige, jusqu'à cette apparence de grandeur sinistre qu'ont quelquefois les crimes tentés contre la conscience humaine et elle étend son ombre sur tous ses conseillers ; parmi eux, on cherche en vain un ambitieux de haut vol et un fanatique de cœur ardent ; quelle pitoyable cour ne fallait-il pas pour qu'un Waldstein, ce fantoche, y revête des allures de personnage !

Heureusement que le pouvoir des hommes est borné même dans le mal! Il est plus que douteux que l'oligarchie tchèque eût alors les talents et les vertus néces-

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saires pour diriger le pays ; il n'est pas évident que le protestantisme, incohérent et timide, tel qu'il s'était établi en Bohême, et qui pour beaucoup n'était qu'un moyen de domination, eût assez de vertu morale pour relever ce peuple épuisé par un surmenage effréné de toutes ses forces et qui avait abusé de l'existence jusqu'au dégoût. Les Habsbourgs, pendant les années nécessaires pour que le peuple retrouvât la joie et la force de vivre, lui rendirent le service de le mettre à l'abri de l'invasion germanique. A ce point de vue aussi, le règne de Ferdinand est décisif et la paix de Prague, que confirmeront les traités de Munster et d'Osnabruck, capitale. L'Autriche, qui n'a pas pu soumettre l'Allemagne, s'organise en dehors d'elle et, dans une certaine mesure, contre elle ; ses souverains se défient des influences étrangères et, à un moment où les Tchèques, pendant l'éclipsé des sentiments nationaux, subiraient aisément la domination morale de leur voisine, ils les protègent contre leurs entraînements. La guerre de Trente- Ans coûta à l'Empire ses frontières : sous des formes différentes, il perdit sa marche de l'Est, comme celle de l'Ouest : il a retrouvé celle-ci ; il cherche maintenant à reconquérir la première.

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