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DERNIÈRE PÉRIODE DE LA GUERRE

rait ardemment à la paix, l'Empereur aussi bien que les nobles. Trauttmansdorf, son conseiller le plus écouté, n'avait aucun génie, mais il était modéré, bienveillant et consciencieux; il connaissait l'épuisement de l'Autriche et était prêt à bien des concessions pour rendre quelque répit aux peuples accablés. Sur certains points pourtant, il ne lui était guère possible de transiger ; il ne pouvait ainsi reculer au-delà du traité de Prague et rendre à la Bohême la liberté religieuse; sur ce point il était sûr d'être soutenu par la nouvelle aristocratie dont la fortune était fondée sur la ruine des émigrés. La paix était donc impossible tant que ceux-ci ne seraient pas définitivement hors de combat. Les hostilités se prolongèrent ainsi plus de dix ans, sans autre résultat que d'achever la ruine du pays.

Après la retraite des Saxons, il avait joui d'un repos relatif. Les Suédois, trahis par la plus grande partie de leurs alliés allemands, se maintenaient avec quelque difficulté ; la France, qui, après avoir longtemps soudoyé les ennemis des Habsbourgs, était enfin intervenue directement, était mal préparée, ses armées étaient médiocres et ses ambitions visaient surtout les provinces les plus rapprochées de ses frontières ; le champ de bataille était ainsi déplacé vers l'Ouest ou vers le Nord. La situation empira gravement quand, vers 1639, la fortune se prononça pour la France et la Suède; elles conçurent alors le plan d'atteindre l'Autriche dans ses œuvres vives et de lui enlever l'alliance de la Bavière; la guerre fut ainsi reportée dans le bassin du moyen Danube et de l'Elbe supérieur et, à plusieurs reprises, les ennemis de Ferdinand III eurent la pensée de le réduire à merci en donnant la main sous sa capitale au prince de Transylvanie; c'était la première idée des insurgés de 161 8 et peu s'en était fallu alors qu'elle ne réussît. Presque chaque année, depuis la Bohême, la Moravie et la Silésie furent parcourues par les armées ennemies ou au moins servirent de refuge aux régiments impériaux, ce qui entraînait pour elle des souffrances presque égales.

Une première fois en i63g, Baner s'avance jusqu'à

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Prague et se venge de la résistance de la ville en ravageant la Bohême orientale; après sa mort, Torstenson, le plus brillant des élèves de Gustave-Adolphe, s'installe comme à demeure dans les domaines impériaux. La diète de Ratisbonne (1640-41) a prouvé que la majorité des princes allemands, qui ne craint désormais plus rien des Habsbourgs, ne demande qu'une réconciliation ; le vide se fait autour des Suédois qui ne se nourrissent plus qu'à grand'peine au milieu de pays dévastés ; s'ils ne veulent pas être arrêtés par leurs propres triomphes, il faut qu'ils brisent rapidement par un effort suprême les dernières résistances de Ferdinand et pour cela qu'ils menacent sa capitale ou qu'ils lui inspirent la crainte de perdre la Bohême. En 1642, Torstenson s'empare d'Olomouts dont il fait une forteresse de premier ordre et qui devient un centre de ravitaillement pour ses troupes; le pays est ouvert sans défense à toutes ses exactions. Les diètes ne lésinent pas, mais les contributions ne rentrent pas; — comment obtenir le paiement des contributions, écrit le grand prieur de Strakonitse, « puisque l'armée a pris et prend encore tout ce qu'elle trouve ». Pour faire face aux dépenses urgentes, on a recours à tous les expédients : le jeune comte de Michna, poursuivi pour faux qualifié, est avisé qu'on étouffera l'affaire, s'il prête 200,000 florins à l'Empereur; la Chambre aulique entre en négociations avec des charlatans ; les armées qui ne reçoivent ni solde ni vivres sont minées par la maraude. Les Habsbourgs subissent la conséquence de leur détestable politique intérieure ; ils ont chassé du royaume tous les hommes qui avaient quelque indépendance d'esprit, anéanti toute vie intellectuelle, abâtardi les âmes. Ils ont beau maintenant frapper du pied ce sol qu'ils ont rendu stérile, rien n'en sort ; le bureau de la guerre n'a d'autre ressource que de rappeler sans cesse au commandement Gallas, nonchalant, inepte, que l'on avait surnommé « le ruincur des armées », et qui finit par chercher dans l'ivresse l'oubli de ses défaites. En réalité, l'Autriche ne se défend plus, elle attend les coups et les supporte

avec une résignation stoïque; elle étonne le monde à la fois par sa faiblesse et par sa persévérance, par ses revers et par la sorte d'indifférence avec laquelle elle les supporte; elle rappelle ces organismes inférieurs chez lesquels la vie est très difficile à atteindre, parce qu'elle y est diffuse et incertaine.

De 1642 à 1648, les Suédois s'acharnent sur elle, d'abord Torstenson, puis Wrangel et Koenigsmark; ils ne se contentent plus de traverser le pays, s'y installent et, suivant l'expression d'un contemporain, semblent vouloir manger jusqu'à la terre. Quelques écrivains se sont demandé si l'épouvantable tableau que nous tracent les chroniqueurs des misères déchaînées sur le monde par la guerre de Trente-Ans, n'était pas un peu poussé au noir. A toutes les époques, les contribuables se lamentent pour apitoyer les agents du fisc et, quand il s'agit d'échapper à l'impôt, la dissimulation dépasse toutes les bornes de l'imagination ; il faut tenir grand compte aussi de ce qu'il y a de littéraire et de convenu dans les descriptions des historiens : certains traits sont de style, comme la mère qui dévore ses enfants, que l'on retrouve dans tant de sièges. Les annalistes se plaisent à faire courir un frisson d'effroi dans les veines de leurs lecteurs ou à caresser sournoisement leur sensualité: de là les récits innombrables, et toujours semblables, des violences commises sur les femmes; les neuf dixièmes de ces récits ne supporteraient pas un examen précis et les médecins affirment que les brutes capables de viol ne sont qu'une infime minorité; enfin, pour peu qu'on ait l'habitude des textes de cette époque, on est frappé des habitudes de grandiloquence qui sont alors générales, de l'abus des superlatifs, de la couleur aveuglante des épithètes; dès les premières années, la misère nous apparaît si absolue qu'on ne comprend pas comment les armées ont encore réussi à se nourrir.

En faisant très large la part de toutes ces causes d'erreur et à moins de pousser l'hypercriticisme jusqu'à la négation complète de l'histoire, il n'est cependant pas pos-

sible de ne pas reconnaître dans la guerre de Trente-Ans une des périodes les plus atroces qu'ait traversées d'Europe, et de toutes les régions, il n'en est pas qui, à ce moment-là, ait plus souffert que la Bohême : même l'Alsace, si épouvantablement ravagée, ne fut pas ainsi fouillée jusqu'aux os. On a beau aborder l'étude des documents avec une ferme volonté de scepticisme, on est peu à peu envahi par une immense pitié pour les générations qui furent désolées par cette tourmente ; et que la vie n'ait pas disparu dans des régions entières, c'est certainement une des preuves d'endurance les plus extraordinaires qu'ait données l'humanité.

Les mœurs au xvi^ siècle étaient encore violentes et grossières. Le pittoresque et le chatoiement de la vie à cette époque nous en voilent la brutalité ; les persécutions religieuses ne sont qu'une des formes, — pas toujours la plus odieuse, — des instincts féroces qui s'étalent avec insolence. Les chroniques des villes regorgent d'incidents qui mettent dans une lumière crue le mépris du fort pour le faible : les nobles battent les bourgeois, soufflettent les femmes, maltraitent les magistrats, poursuivent l'épée nue ceux qui se permettent de leur présenter la plus légère observation, lancent leurs chevaux au galop dans les rues; l'arrivée d'un seigneur provoque de véritables émeutes, on sonne le tocsin, on barricade les portes. Les bourgeois rendent à leurs inférieurs les injures qu'ils subissent. Les paysans, opprimés par tous, ruminent des haines inexpiables qui éclatent en tentatives de jacqueries. L'atrocité des supplices contribue à accroître la sauvagerie universelle. Toutes ces férocités, que l'éducation n'a pas adoucies et que l'Unité des Frères Bohèmes a seulement atténuées ici et là, sont déchaînées et exaspérées par la guerre : dès le début, elle supprime toute miséricorde, remue les instincts les plus bas. Même chez ceux, — les meilleurs, — qui se sont levés au début pour défendre leur foi religieuse, les exigences du corps étouffent très rapidement les sentiments généreux; on pille pour se nourrir,

on pille pour s'enrichir. Que Ion soit en pays ami ou ennemi, la différence est insignifiante et l'habitant n'a guère moins à redouter du mercenaire qui est censé le protéger que de l'envahisseur.

Le tableau que nous tracent les chroniques des villes est d'une monotonie désolante : les troupes arrivent, suivies d'une cohue de femmes, de valets et d'enfants; pas d'intendances ni de distributions régulières; on vit au jour le jour, c'est-à-dire que l'on meurt de faim et que, quand l'occasion se présente, on veut faire ripaille; les officiers exigent de l'argent, de la viande, de la bière, de l'eau-devie, du vin. Où trouver les ressources nécessaires? Les biens des villes ont été confisqués, les impôts municipaux ont été usurpés par le fisc ou ne rapportent plus rien les bourgeois aisés sont en fuite; ils ont été remplacés dans l'administration par des malandrins ou des sots. Au début, les emprunts forcés ou les délégations usuraires fournissent encore quelques ressources, vite épuisées; bientôt, en dépit de toute leur bonne volonté, les conseillers sont impuissants à suffire aux demandes toujours plus lourdes des soldats; ceux-ci se paient eux-mêmes, font main basse sur tout ce qu'ils trouvent, maltraitent les habitants, les emmènent comme otages. Beaucoup de mercenaires sont des sortes de négociants et trafiquent des objets qu'ils ont grappillés ou qu'ils se sont fait livrer. A Vysoké-Myto, le commandant réquisitionne des charrettes et des chevaux qui vont charger à Prague, en Moravie et jusqu'à Vienne, du vin qu'il revend aux habitants; un autre exige qu'on lui fournisse du bois pour alimenter ses fourneaux et fabriquer de la fausse monnaie '. Et ces exactions datent des toutes premières années de la guerre et sont commises par des officiers impériaux.

Les généraux suédois développent dans des proportions inouïes l'art des déprédations. Gustave-Adolphe avait maintenu dans ses régiments un ordre relatif; après lui,

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