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A QUOI PEUT SERVIR LE GANT D*UNE FEMME

Au momèût où Maurice reçut lé billet de NinôU, il venait de recevoir celui de gosa.

Il était dans sa chambre, triste d*une de ce^ tristes^s tragiques qui coloi'ent tout, autour de nous, du plus beau noir. Il faisait un temps superbe, et Mau^ rice aurait gagé que là pluie tombait à torretits. On entendait sur le pavé de la rue de la Chaussée-d'Antiu le roulement si gai des voitures, et Maurice se serait volontiers cru dans le déâert dlsaïe ou dans Ttle de Robinson, tant il lui semblait que Dieu TaVait abandonné. Décidément, se disait-il, je suis brouillé avec mon ami le hasard. Rien autour de lui n'avait la puissance de le dérider, ni le rayon de soleil qui empourprait les fleurs de ses rideaux de damas rouge, ni un

ravissant tableaa de Diaz qui mariait les amours sur son mur, ni une Vénus de Clodion assise sur sa conque et faisant de son onde un des usages les plus secrets, ni le rire d'un énorme magot de Céladon qui avait Tair de trouver la vie démesurément gaie, ni h fumée des innombrables cigarettes que le jeune homme avait depuis une heure roulées entre ses doigts et dont les restes jonchaient le tapis comme une neige. Non, rien n*y faisait. Maurice était désespéré et indigné. De temps en temps il s'asseyait, mais aussitôt il se remettait en marche. Il avait certainement fait une bonne lieue ainsi de sa fenêtre à son lit. Il tourmentait sa fine moustache entre ses lèvres et laissait échapper des soupirs entremêlés de saillies irritées.

Maurice songeait. Il songeait à la fatalité qui Tavait jeté, lui, le fils d'un régicide, dans cet amour sans issue pour l'héritière de la marquise de Neilles. fl songeait à la fois à son honneur, qui lui interdisait de poursuivre son espérance, et à sa passion, qui la lui rendait si douce et si chère. Il songeait à la singulière et inexplicable intervention de mademoiselle Larovère dans cette intrigue, et cherchait vainement à dei?iner quel intérêt l'actrice pouvait trouver à sa con-

dusion heureuse pour lui et pour la jeune fille. II songeait à cette funeste nuit où^ par un affreux hasard, Rosa l'avait surpris en tête-à-tête avec l'actrice, et maudissait ce malentendu, qui, en rendant sa maîfresse justement jalouse, l'avait éloignée de lui et allait la jeter dans les bras de l'agent de change. Il songeait enfin au mariage de mademoiselle de Neilles avec Frémont, et alors il pâlissait de rage.

— Elle à lui 1 s'écria-t-il ; jamais ! Elle me croit lamant de Ninon, mais elle m'aime toujours. Oh ! IJela détromperai 1 je lui dirai que je connais à peine «elle qu'elle' croit sa rivale: je lui rapporterai ses lettres, ses cheveux, ses chers petits gants gris-perle, jpmsqu'elle l'exige; mais je ferai si bien qu'elle me les rendra. D'ici à demain cinq heures du matin, comme •c'est long! quatorze heures d'horloge à traverser; que faire d'ici là? Non, par tout ce qu'il y a de plus j sacré l elle n'épousera pas ce Frémont ; et si elle n'est I pas à moi, elle ne sera pas à lui 1 L'amant de Ninon, amis c'est lui précisément, elle le saura I et quant à Frémont, malheur à lui l II ignore peut-être que je sois là, mais il me trouvera sur son passage. Je le forcerai à se battre, et je le tuerai !

Ce fut au dernier point suspensif de ce monologue

8i LA BOHÊME DOAEE.

que le valet de chambre de Maurice lui apporta le billet de Ninon. Il était ainsi congu :

« N'allez pas au rendez-vous que vous donne Rosa : » sa lettre, avant de vous parvenir, a passé par d'au- » très mains, et ce n*est pas Rosa que vous trouveriez » dans le pavillon. »

Ce billet ne produisit pas sur Maurice l'effet qu'en avait attendu Ninon. Si laconique qu'il fût, il eo disait trop encore.

Maurice le relut à deux fois.

— Qui donc y irouverais-je? se demanda-t-il en fronçant le sourcil. Ce ne peut être que la marquise ou le baron 1

Il pesa quelque temps cette alternative dans sa pensée :

— La marquise, intercepter une lettre I ceci ne ressemblerait guère aux habitudes de la grande dame. Pour avoir cette prestesse-là dans les doigts, il faut être quelque peu homme de rien. C'est de la basse police. Ça sent plutôt le baron que la marquise. Dans les deux cas, — c'est dit, —j'irai; oui, j'irai... Si c'est la marquise qui m'attend, eh bien 1 pourquoi ne pas faire auprès d'elle une dernière tentative? elle est femme 1 pourquoi ne pas essayer de la fléchir?

Et, si c'est le baron, pardieu, ce sera mieux encore!

Les grandes passions ont une faculté d'intuition merveilleuse. Maurice entrevit une rencontre avec son rival. L'éclair de la jalousie satisfaite brilla dans rœil noir du jeune homme.

Il ouvrit, sur une console de sa chambre, un étui d'ébène qui contenait une fort belle paire de pistolets de Lepage dont il fit jouer les batteries. Après s*ôlre assuré que la double détente avait toute son élasticité, il coula une charge de poudre et une balle dans chaque canon, et mit une capsule sur les lumières.

La main de Maurice, en chargeant ces armes, était ferme et tranquille dans ses mouvements comme celle d'un garçon de tir.

— Si c'est à Frémont que j'ai affaire, s'écria-t-il, voilà pour nous deux !

Sur cette exclamation, il s'en alla aux Frères-Pro- 'oençauXf où il fit un dîner d'homme gai, qui lui coûta trente francs; puis, rentré, il mit dans la poche de sa redingote les lettres de Rosa avec la boucle de cheveux et la paire de gants de la jeune fille, et il écrivit son testament.

Ces préparatifs terminés, il se coucha et s'endormit.

Vers quatre heures du matin, Maurice, portant sous

son bras une boîte fermée à clef, qui pouvait passer pour un nécessaire de voyage, montait dans son coupé et disait à son cocher, sans lui donner d'autre explication :

— Rue d'Estrée, et brûle le pavé !

Arrivé devant une petite porte de cette rue, complètement déserte alors, le coupé, sur un signe du jeune homme, s'arrêta.

.— C'est ici, dit Maurice.

Il descendit, en ordonnant à son cocher d'aller l'attendre à l'angle de l'avenue de Breteuil, et frappa un coup tranquille à la porte du pavillon .

Le jeune homme avait laissé ses pistolets dans sa voiture.

Il était cinq heures, il faisait déjà grand jour. La voiture, obéissant à l'ordre de Maurice, alla se poster à l'endroit indiqué.

Presque au même moment, le visage inquiet de Ninon, réveillée par le bruit des roues, apparaissaità la vitre d'une fenêtre, précisément au-dessus de c matinal coupé de maître, et semblait lui demander d regard quel mystérieux personnage il avait pu con-| duire, à pareille heure, dans les parages lointains de l'avenue de Breteuil.

Comme Maurice l'avait espéré, ce fut le baron Horace qui lui ouvrit.

D'accord dans son complot avec la marquise de Neilles, le baron, en revenant de Saint-Cloud, était allé chez lui changer de costume, puis il était revenu à l'hôtel, où il avait passé la nuit secrètement. La révélation des amours de Rosa avec Maurice avait profondément froissé Fagent de change, non dans son amour, mais dans son orgueil. En épousant Rosa, c'était surtout la pairie et le titre de marquis que Tam- ' bitieux quinquagénaire avait en vue, mais il ne dédaignait pas non plus la joUe créature avec laquelle il devait partager le manteau d'hermine. A l'ambition et à beaucoup d'autres qualités connues de sa conscience, il joignait une excessive fatuité. Il n'avait pas douté un seul instant, tout en combinant son mariage avec les mauvaises affaires qu'il faisait faire à la marquise, que, le moment venu, mademoiselle de Neilles ne tombât incontinent amoureuse des moustaches du beau Frémont, bien qu'elles fussent quelque peu antidatées par ses rides. Aussi l'intrigue entamée entre sa future femme et Maurice avait-elle exaspéré l'agent de change, et s'élait-il juré à lui-même que son rival lui rendrait, bon gré, mal gré; les lettres de la jeune

fille. Frémont jouissait d'avance de la terrible humiliation qu'il allait imposer au jeune homme. Car le baron était, de plus, d*un tempérament bilieux, et avait eu dans sa vie assez d'affaires pour avoir mérité la réputation d'un homme dangereux qui sait se faire respecter. Pour lui, en outre, ravoir les lettres de Rosa, c'était effacer jusqu'à la dernière trace d'une intrigue qui, si elle transpirait, devait, le lendemain de son mariage, le rendre la fable de Paris. Or, rien n'était plus insupportable h cet homme que la pensée de se voir ridicule. La lividité de la rage lui blanchissait les lèvres, quand il songeait que ce jeune fat de Maurice avait dans sa poche de quoi mettre les rieurs de son côté, et de quoi faire dire pour la première fois au monde: — Ce pauvre baron !

Plein de ces sentiments, l'agent de change avait donné à sa toilette ex^ra-matinale toute la correction d'une tenue de combat. Jamais son collet n'avait été monté si haut. Sa redingote noire boutonnée jusqu'au menton, sa moustache cirée jusqu'aux yeux, sa canne à pomme d'écaillé incrustée de turquoises, tout en lui était sous les armes de la plus stricte suffisance. Il était arrivé dans le pavillon peu d'instants avant Maurice, l'œil rayonnant- d'éclairs, comme un Jupiter

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levé avant Faurore, et dont la présence seule va foudroyer.

— Vous ai-je fait attendre, cher ami ? interrogea Maurice de Tair le plus courtois et sans paraître le moins du monde étonné de se trouver face à face avec te baron.

Ce début abasourdit Horace Frémont. La foudre pas* sait de ses mains dans celles de Maurice. L'agent de change se remit pourtant.

— Lequel de nous deux attendait Tautre? fit-il en ricanant.

— Nous nous attendions tous les deux, apparemment, répondit Maurice.

— Bahl et qui vous avait dit que je serais là? demanda ragent de change.

— Et qui vous avait dit que je viendrais? riposta Maurice. Vous avez des domestiques, mon cher ! Avec un louis, on ferait causer tous les portiers, même celui d*un agent de change.

Le baron s'assura que la fenêtre du pavillon était parfaitement fermée, puis, s'installant dans le fauteuil :

— Soit, reprit-il, à deux de jeu ; vous avez votre police, j'ai la mienne. Maintenant, causons.

— Causons, répéta Maurice en s'asseyant à demi sur le bord de la table, et en balançant sa jambe gauche avec une aisance toute familière, pendant que le baron mordait du bout des dents les turquoises de sa canne.

— Nous saluons-nous? continua le jeune homme avec un sourire des plus gracieux.

— Comme il vous plaira, répondit Horace Frémont.

Les deux hommes ôtèrent simultanément leurs chapeaux en inclinant légèrement la tête.

— Monsieur, commença Fagent de change, j'ai eu l'honneur de présenter hier au roi ma future femme, mademoiselle Rosa de Neilles. Le contrat doit se signer ce matin, à dix heures, et sera soumis dans la journée à Sa Majesté, qui veut bien y mettre son nom. J'épouse de demain en huit mademoiselle Rosa de Neilles, dans la chapelle de Saint-Cloud. Je vous informe de ceci pour que vous vous rendiez un compte exact de l'espèce de devoir qui m'amène ici. Je suis dès à présent, ou très-peu s'en faut, le mari de mademoiselle de Neilles. Or, — je ne mets à vous l'accorder aucune fausse honte, — tnademoiselle de Neilles a eu pour vous un coin*

mencement d'inclination dans le secret de laquelle, par un retour h la raison et au juste sentiment de sa dignité, elle s'est empressée de nous mettre, la marquise et moi. Vous comprenez que je ne suis pas arrivé à la cinquantaine sans me connaître en petits jeunes gens et en petites jeunes filles, et je trouve tout simple que, grâce à votre figure aimable et virginale, vous ayez réussi à filer le parfait amour, une semaine ou deux, avec ma femme. Il n*est pas de jeune fille, si correctement élevée qu'elle soit, dont le cœur n'ait sa petite fredaine de soupirs à se reprocher, et qui ne possède un amoureux timide à qui elle donne secrètement rendez-vous dans une vignette dé romance. Le délit est véniel et rentre dans les jeux innocents. Le mari n'a rien à y voir, — jusqu'au jour où il épouse. Ce jour-là, monsieur, il prend les clefs de la maison, et particulièrement celle du piano, et donne une chiquenaude sur la bouche en cœur du ténor léger qui accompagnait sa femme dans la susdite vignette. En d'autres termes, il anéantit toutes les preuves, s'il y en a, de cet amour pur. Mademoiselle de Neilles vous a écrit pour vous redemander ses lettres. Il est tout naturel que ce soit moi qui les reçoive. Les avez-vous sur vous?

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Maurice inclina légèrement la tôte, et» sans effacer le sourire de son visage :

— Je les ai, répondit-il.

— Êtes-vouS) continua Tagent de <^hange, disposé à me les rendre? Je vous préviens que je suis disposé à les exiger.

Une imperceptible contraction de la lèvre de Maurice annonça que sa patience était à bout. Il tira pourtant de son portefeuille de fumeur tout ce qu'il fallait pour faire une cigarette, et, quand il Tout confectionnée avec la dextérité d'un Andalou, il l'offrit au baron.

— Trêve de fadaises, monsieur! répondit Horace Frémont. Ces lettres !

— Vous permettez?... répondit Maurice en allumant lentement sa cigarette à un morceau d'amadou chimique. Je suis à vous dans une seconde.

— Ces lettres 1 répéta le baron.

Sa cigarette allumée, Maurice prit dans son portefeuille un paquet noué avec un ruban, et, le tendant à demi à l'agent de change, il répondit :

— Les voici.

— Donnez 1

— Un moment, poursuivit le jeune homme. Qui ta

piano va sano. Si je vous les rendais ainsi brutalement, comme votre caissier paye un billet de mille francs, la conversation s'arrêterait là. Or, j'y prends un plaisir inflni. Vous avez désiré causer. Je cause. Donc, vous épousez mademoiselle de Neilles. Fort bien. À ce titre, je le reconnais, ces lettres vous appartiennent, car elles sont adressées à son mari. Jugez-en I...

Maurice, avec un sang-froid imperturbable, choisit un des billets dans le dossier mignon et parfumé qu'il tenait à la main, et, tout en alternant chacune de ses paroles d'une bouffée de Maryland, il lut :

« — Dites à mon mari, monsieur Maurice, d'abord que je Faime passionnément... »

n leva la tête et dit au baron :

— Je m'acquitte de la commission, monsieur; votre femme vous aime. * .

Il s'interrompit, et, ajoutant à l'adverbe augmentatif le nuage d'encens de son ironique cigarette, il répéta :

— Passionnément.

— Monsieur I exclama le baron en tressaillant sous ce sarcasme impassible.

«— Ensuite... continua Maurice en lisant toujours... que je l'aimerai toute ma vie et que j'ai mis

en lui tout mon bonheur ; ensuite, mais chut ! ne lui dites cela que si vous ne craignez pas d*alarmer sa modestie, que je le trouve beau... »

— Rougissez, monsieur I fit Maurice en s'adressant de nouveau à son rival.

Le baron pâlit et se tut.

« — Ensuite, — poursuivit Maurice en tournant la » page de la lettre, — que je suis très-jalouse, que je » lui défends de regarder les femmes, que j'exige » qu'il n'ait d'yeux que pour moi, et que, s'il me jure » cela, je mettrai pour lui, dans chacune de mes let- » très, un Baiser qu'il pourra prendre... »

— Prenez ! dit Maurice, et il tendit la correspondance au baron, dont la main sie crispa comme un étau en la saisissant.

— Je dois vous prévenir seulement, continua Maurice, que les enveloppes portent mon nom au lieu da vôtre ; mais, vous qui interceptez si bien les lettres de mademoiselle de Neilles, il vous sera facile de changer les adresses de celles-ci I

Le baron, la bouche tremblante, allait répondre à Maurice un de ces mots à bout portant que la colère trouve seule, quand Maurice l'arrêta d'un signe de sa cigarette :

— J'ai encore à vous remettre, dit-il, cette boucle de cheveux. Elle vous sera utile. Vous ferez bien de la porter, non sur votre cœur, mais sur votre front. £t quant à cette paire de gants, qui me vient aussi de votre femme, ajoutez-la à la corbeille de noces, la voici I

Et d'un geste rapide comme un coup de fouet, il en effleura la moustache du baron, qui bondit et leva sa canne sur son insulteur.'

Mais Maurice avait prévu cette réponse. Plus vite encore que le baron n'avait bondi, il s'était reculé et avait mis la table entre son rival et lui.

— A quoi bon? dit tranquillement le jeune homme. J'ai prévu ceci et j'ai apporté des armes. Donc, économisez vos éclairs, j'ai des pistolets dans ma voiture.

— Chargés? interrogea le baron.

— Parbleu I dit Maurice en ouvrant la porte de la

rue.

— Vite I vite I... balbutia Horace Frémont.

— Soyez tranquille I répondit Maurice avec un flegme écrasant, je suis aussi pressé que vous.

Lé jeune homme ne prit même pas son chapeau et sortit.

La scène que nous venons de raconter avait duré

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dix minutes à peine. Pendant ces dix minutes, Ninon, inquiète, n'avait pas quitté son attitude d'observation derrière la vitre de sa croisée. Avec celte lucidité de pénétration que donne la cramte d*un danger, elle avait soupçonné que ce coupé, stationnant au coin de la rue d'Estrée, pouvait bien avoir affaire avec le pavillon du parc« Aussi fut*ce avec une indicible émotion qu'elle vit Maurice, pâle et tête nue, s'approcher de la voiture, en ouvrir la portière, y prendre une botte d'une forme oblongue, étrange, et par conséquent inquiétante, et faire au cocher un signe impératif accompagné de ces paroles que l'actrice entendit :

— Dans cinq minutes, devant le pavillon I à la première détonation, tu entreras... Il y aura quelqu'un à emporter.

Il glissa une pièce d'or dans la main de son cocher, qui, comme tous les domestiques bien dressés et bien payés, mettait en pratique, dans sa tenue, la doctrine du nil admirari, 6t disparut, la boite à la main.

-— Un duell s'écria l'actrice. L'autre va le tuer! grand Dieu 1 ... et Rosa qui dort I . . .

L'actrice tourna quelques^ secondes dans sa chambre, comme une lionne captive; tout à coup, inspirée

par une de ces idées suprêmes comme en ont les pilotes dans la tempête, elle se jeta dans la pièce obscure que connaît le lecteur, alla au crucifix et le baisa ; puis, d'une main tremblante mais résolue, elle ouvrit avec une précaution infinie la porte-glace qui conduisait dans la chambre à coucher de Rosa, et y pénétra.

Qui Teût Yue en ce moment pâle, légère, immobile et jaillissant pour ainsi dire de ce miroir, eût pris cette femme pour la statue du Reflet.

Avant d'ouvrir la porte de la chambre de sa fille, Ninon l'avait entrebâillée et avait écouté et regardé. . La chambre était complètement dans Tombre. La veilleuse mourante lamait par instants la tenture rose de lueurs rapides qui permirent à Tactrice d'apercevoir le bas du peignoir de sa fille, couchée ainsi habillée sur son lit, dont le chevet tournait le dos à la glace. On n'entendait d'autre bruit que la respiration calme et égale de la jeune fille, alternant avec le balancement régulier d'une horloge de Boule posée sur la cheminée. Rosa dormait en attendant l'heure du rendez-vous.

D'un pas qui n'eût pas réveillé un oiseau, Ninon alla jusqu'à la pendule. A la faveur de la clarté inter-

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mittente de la veilleuse, ellô toucha du doigt la grande aiguille marquant alors le quart après cinq heures, et la conduisit sur la sixième heure, qui sonna lentement dans la chambre. Cela fait, Ninon disparut.

Rosa s'était dit en s'endormant : « Je m'éveillerai à six heures. » Par un phénomène qu'on a depuis longtemps observé dans le sommeil, cette pensée avait veillé en elle toute la nuit et, tout en fermant son oreille aux autres heures, la tenait ouverte, à travers son assoupissement, à celle du rendez-vous.

Aussi, le dernier coup de marteau avait à peine retenti sur le timbre, que le peignoir étendu sur le lit s'agita et qu'une jolie tête se dressa sur l'oreiller en s'écriant:

— Six heures !

Rosa rajusta vivement sa cornette devant cette glace mystérieuse qui venait de se refermer sur Ninon, et l'aiguille du cadran ne touchait pas encore à la minute que la jeune fille traversait rapidement le jardin.

Comme elle entrait dans le pavillon, elle s'arrêta en jetant un cri déchirant.

A cinq pas l'un de l'autre, le pistolet tendu, le bras ployé, le doigt sur la gâchette de leur arme, l'œil froid, le buste effacé, le bras gauche appuyé au mur, Mau-

rice et Horâce Frémont s'ajustaient, et le jeune homme disait noblement à son adversaire :

— Vous êtes Toffensé, monsieur, tirez le premier !

— Monsieur Maurice! Monsieur Frémont I s*écria la jeune fille en venant tomber entre les deux hommes .

— Elle m'a nommé le premier ! murmura Maurice qui abaissa son pistolet.

— Eh bieni monsieur? fit le baron, Farme toujours tendue.

Hais Maurice avait jeté son arme sur la table et s'était précipité sur mademoiselle de Neilles pour la soutenir.

— Eh ! que m'importe ! s'écria le jeune homme en entourant Rosade ses bras. Tirez si vous voulez 1 Tuez^ moi près d'elle I...

En voyant son heureux rival agenouillé devant sa femme, à l'aspect de ce groupe de deux beaux jeunes ; êtres si bien faits l'un pour l'autre, le baron blêmit d'envie et de jalousie.

— Debout! monsieur, s'écria-t-il.

; •— Tirez ! fit Maurice.

— Ah ! vous vous relèverez bien ! s'écria le baron. Il déposa son pistolet, et, saisissant sa canne, il

en toucha légèrement l'épaule de Maurice en répétant :

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— Debout I

Le jeuDB homtne se releva comme si le fer de la canne eût été rougi au feu.

— Voici qui nous acquitte pour aujourd'hui» dit Maurice» et nous permet d'attendre à demain. Un duel devant une femme est impossible.

— Soit, répondit le baron ; mais sachez que je ne suis pas d'humeur à laisser refroidir votre insulte.

— Ni moi la vôtre.

— Ainsi, c'est entre nous un duel à mort ? reprit l'agent de change^ '

— A mort.

— Sans témoins?

^ Oui. Il faut que cette affaire meure avec Tun de nous.

— Quand ?

— Demain.

— N'ôtes-vous pas d'avis, comme moi, continua Frémont très-rapidement, d'écarter la justice de tout ceci et de dérouter une enquête inévitable, et qui serait compromettante, non-seulement pour le survivant, mais pour mademoiselle de Neilles? Un mot trouvé siir le mort suffira.

— C'est mon avis, dit Maurice,

L'agent de change prit son carnet de visites dans la poche de sa redingote et crayonna à la bâte ces deux lignes sur un des feuillets : « J'ai été tué dans un duel sans témoins.. Il ne me convient pas de nommer mon adversaire. » — Cette rédaction vous plattrelle? demanda Frémont après avoir lu.

— Parfaitement-

L^agent de change déchira le feuillet et le tendit à

Maurice.

— Faites-en un double, dit-il. Ayez-le sur vous. J'en aurai autant sur moi.

— Où nous retrouver? demanda Maurice.

— Cherchons!...

"- Connaissez-vous un lieu sûr?

— Pourquoi pas ici?

— Soit.

— Ala même heure?...

— Ainsi demain, k six heures.

— Oui. Avec ces pistolets? demanda Frémont.

— Pourquoi pas?... mais la détonation ?...

"^ Ne surprendra pas. Nous sommes près d'un tir et il fera grand jour. Donc nos armes nous attendront dans ce pavillon. J'en prends la clef. Personne n'y entrera, fit le baron en glissant la boîte de pistolets dans

dans le tiroir de la table. D'ici là, j*écarterai les craintes de mademoiselle de Neilles, en lui disant que tout est arrangé entre nous.

— Il y aura un cadavre, dit Maurice. Impossible de le laisser ici ! il faudrait une voiture et un cocher k qui on puisse se fier. Lequel de nous deux s'en charge?

— Moi, répondit l'agent de change.

Maurice adhéra d'un signe de tête.

Ce dialogue n'avait duré que quelques secondes.

— Voici mademoiselle de Neilles qui revient à elle, reprit le baron. Il importe qu'elle nous croie réconciliés.

Le baron s'inclina avec un rire sardonique devant Maurice, et, passant sa main autour de la taille de Rosa, il dit à Maurice, frémissant à son tour de jalousie :

— Voulez-vous m'aider, mon cher ami, à soutenir ma femme jusqu'à l'hôtel?

— Aujourd'hui votre femme, lui répondit tout bas Maurice, mais demain votre veuve I

— Croyez-vous? répondit le baron sur le môme ton de sourde menace. Passez votre journée à vous refaire la main et votre nuit à confesse. J'ai toujours fait ce que j'ai voulu. Sachez-le bien. J'ai hypothèque sur le danger.

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